En avril dernier, j’écrivais sur ce petit blog que « l’affaire des sous-marins » » vendus par la France au Pakistan risquait bien d’« éclater à la gueule de Sarkozy avant les présidentielles » et que le président n’était vraiment « pas très malin de continuer à poursuivre de sa vindicte Dominique de Villepin à propos de l’affaire Clearstream ».
Je précisais que la justice française « savait désormais » que cette vente de sous-marins, en 1994, avait été –très classiquement et le plus légalement du monde- accompagnée de commissions généreusement distribuées à des personnalités pakistanaises et qu’elle « savait aussi » qu’une bonne partie de ces commissions était revenue en France sous forme de rétro-commissions. Et j’ajoutais que le magistrat chargé de l’enquête soupçonnait fort, très fort Edouard Balladur d’avoir utilisé ces rétro-commissions pour financer sa campagne électorale des présidentielles de 1995.
L’affaire était d’autant plus importante qu’il paraissait avéré que c’était l’arrêt du versement de ces commissions, décidé par Jacques Chirac dès son arrivée à l’Elysée, en 1995, qui avait provoqué, en 2002, l’attentat de Karachi au cours duquel onze techniciens français avaient été tués. Les bénéficiaires pakistanais de ces commissions voulant faire payer à la France ce non-respect d’un accord plus ou moins secret. On pouvait rétrospectivement, imaginer sans peine que si Chirac avait ordonné l’arrêt du versement des commissions aux Pakistanais c’était, en fait, surtout, pour mettre un terme aux rétro-commissions et assécher la trésorerie de Balladur.
L’histoire prenait, évidemment, un tour hautement politique puisque le ministre du Budget qui avait, en 1994, négocié le contrat, les commissions et donc sans doute les rétro-commissions n’était autre, en 1995, que le directeur de campagne de Balladur, un certain Nicolas Sarkozy.
Une question se posait alors : d’où pouvaient bien venir ces fuites qui avaient commencé dès 2008, sur ce dossier hautement sensible et classifié « secret défense ».
J’émettais une hypothèse. Au moment de la signature du contrat, le Quai d’Orsay avait été consulté, comme pour toutes les ventes d’armement. Le ministre des Affaires Etrangères de l’époque s’appelait Alain Juppé et il avait pour directeur de cabinet Dominique de Villepin, grand spécialiste par ailleurs du sous-continent indien. Quand, deux ans plus tard, Chirac avait fait arrêter le versement des commissions, il avait, à l’Elysée, pour secrétaire général Dominique de Villepin.
Dominique de Villepin était donc la personne qui connaissait le mieux le dossier, le contrat, les commissions, les rétro-commissions et sans doute les bénéficiaires de ces rétro-commissions.
Et, pour conclure, je me demandais si l’on pouvait vraiment reprocher à Villepin (que Sarkozy voulait « accrocher à un croc de boucher ») d’avoir laissé entendre à l’Elysée que l’affaire Clearstream était bien peu de choses à coté de cette affaire des sous-marins pakistanais. Il semble que l’Elysée n’ait pas entendu l’avertissement, alors sans frais.
Ce petit articulet m’avait valu d’être trainé dans la boue par quelques sarkozistes haut placés qui s’indignaient jusqu’à l’étouffement qu’on puisse soupçonner Sarkozy de pareilles vilénies.
Depuis, on a appris, par des fuites sans doute savamment organisées elles aussi, que les membres du Conseil constitutionnel avaient, en 1995, refusé de valider les comptes de campagne d’Edouard Balladur qui présentaient « quelques anomalies », mais que le président du Conseil Constitutionnel de l’époque, Roland Dumas, était passé outre et avait de lui-même validé ces comptes. Sans doute, en vertu de la fameuse rengaine : « Je te tiens par la barbichette… »
Aujourd’hui, on apprend que Charles Millon, ministre de la Défense de Jacques Chirac en 1995, vient d’être longuement entendu par le juge Renaud Van Ruymbeke, chargé de l’affaire. Il lui a confirmé : 1) que c’est bien sur ordre de Jacques Chirac qu’il a fait interrompre le versement des commissions aux « intermédiaires » pakistanais, 2) que « les services du ministère de la Défense avaient bien la conviction qu’il y avait des rétro-commissions », 3) qu’il informait en permanence les collaborateurs de Jacques Chirac sur l’évolution de ce dossier, « et, en priorité, Dominique de Villepin ».
Que Dominique de Villepin soit, ou non, à l’origine des fuites n’est, somme toute, qu’anecdotique. Et ses amis diront que c’est « de bonne guerre ».
Ce qui est important c’est de voir que cette affaire dramatique (car il y a eu mort d’hommes) et grave (car il y a eu financement illégal d’une campagne présidentielle) va, sans doute, être « mûre » au milieu de l’année 2011, à quelques mois des présidentielles. Et les électeurs s’apercevront alors qu’on est vraiment très loin de « la République irréprochable » que prônait Nicolas Sarkozy lors de la précédente campagne et que l’affaire Woerth-Bettencourt n’était qu’une broutille.
Si nous étions aux Etats-Unis (ou dans un certain nombre d’autres pays civilisés) cette affaire, autrement plus grave que tous les Watergate, empêcherait, évidemment, Sarkozy d’être candidat à sa réélection.
A-t-on d’ailleurs remarqué que, depuis quelque temps, à chacune de ses apparitions à la télévision, Villepin affirme que « rien ne dit que Nicolas Sarkozy sera candidat en 2012 ». Il a, peut-être, lui aussi, un croc de boucher en réserve…

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