Avec Nicolas Sarkozy nous sommes souvent ridicules, parfois déshonorés (à la face du monde), mais nous ne sommes… jamais déçus.
Tout le monde parle aujourd’hui de son énième (car on ne les compte plus) dérapage. Ca s’est passé en marge du sommet de l’Otan, à Lisbonne, et la victime en fut un journaliste. Il ne l’a pas traité de « pauv’con » mais de… pédophile.
Soyons justes et précis. Le président était entouré par un groupe de journalistes. On l’a, d’abord, interrogé sur l’Otan, la défense anti-missile et l’Afghanistan. Puis, naturellement, un journaliste lui a demandé ce qu’il avait à dire sur l’affaire de Karachi et ce qu’il comptait répondre aux accusations qui l’impliquent dans cette histoire de commissions, de rétro-commissions et de financement occulte de la campagne de Balladur en 1995. Le journaliste ne faisait là que son métier.
Aussitôt, Nicolas Sarkozy, furieux, a totalement perdu son calme (et sa dignité), s’est écrié que les journalistes racontaient « n’importe quoi sans jamais vérifier les moindres rumeurs », puis, sans doute en plaisantant mais on sait qu’il n’a aucun sens de l’humour, il a froidement déclaré au malheureux : « Vous êtes pédophile, je le sais, j’ai vu les rapports des services secrets, mais je ne vous dirai pas lesquels, j’ai des témoins, mais je ne vous dirai pas lesquels, j’ai mon intime conviction, vous êtes pédophile ». Et, tournant les talons, il s’est adressé à l’ensemble des journalistes en hurlant : « Au revoir, les pédophiles, à demain ! ».
La sortie du président de la République avait été enregistrée par le circuit intérieur du sommet. A la demande de l’Elysée, la bande a été effacée.
Cet incident n’apprend rien de bien nouveau mais prouve plusieurs choses. D’abord, que, contrairement à ce qu’on nous avait raconté, Sarkozy n’a pas changé, ne s’est toujours pas calmé, n’a toujours pas compris qu’un chef d’Etat devait garder un minimum de dignité et qu’il n’est toujours qu’« un voyou de la République », pour reprendre une expression devenue célèbre.
Ensuite, que l’affaire de Karachi le rend hystérique et qu’il sait maintenant que ses adversaires ne le lâcheront pas et ne desserreront pas leurs crocs (qui ne sont pas de boucher). Il va trainer cette affaire pestilentielle et qui ne va faire que s’amplifier au fil des mois jusqu’aux élections présidentielles. Or cette affaire, c’est bien pire que « les diamants de Giscard ». Parce qu’il y a eu morts d’homme, parce qu’il s’agit du financement d’une campagne présidentielle et parce que Sarkozy, lui-même, nous avait promis une République « irréprochable » (sic !) même si on l’a totalement oublié.
A l’Elysée, on tente de nous faire croire que ce petit écart de langage du chef de l’Etat est parfaitement excusable parce que le président en a assez de ces ragots, de ces rumeurs, de cette « presse de caniveau » qui, sans le moindre début de la moindre preuve, jette en pâture à la foule des noms d’hommes au-dessus de tout soupçon dont l’honneur est ainsi flétri à tout jamais.
On serait presque attendri ! Et on est bien obligé de reconnaître que cette presse « de caniveau » a, en effet, raconté, par exemple, que le trésorier de l’UMP, un certain Eric Woerth, était aussi ministre du Budget… que ce ministre du Budget avait fait embaucher sa femme par l’une des plus grandes fortunes de France… qu’il avait bricolé la vente d’un terrain de courses… ou encore -car cette presse « de caniveau » déborde de médisance- que l’un de ses lointains prédécesseurs à Bercy, un certain Nicolas Sarkozy, avait magouillé la création de sociétés écrans dans des paradis fiscaux pour faire passer discrètement, dans un sens et sans doute dans l’autre, des commissions liées à des ventes de sous-marins… que les membres du Conseil constitutionnel avaient refusé de valider les comptes de campagne d’un candidat à la présidence de la République, un certain Edouard Balladur… et qu’il avait fallu que le président de ce Conseil constitutionnel de l’époque, un certain Roland Dumas, homme au-dessus de tout soupçon s’il en est et décidemment spécialiste en vente de navires de guerre, magouille les choses pour qu’un scandale n’éclate pas… que… etc.
Rien que des méchancetés, rien que des rumeurs sans fondement, rien que des calomnies qui risquent, en effet, de flétrir peut-être un peu l’honneur d’hommes au-dessus de tout soupçon ? Pas vraiment.
Ce que Nicolas Sarkozy qui n’est pourtant plus un perdreau de l’année ne comprend pas c’est que, quand la justice, paralysée par le pouvoir politique, ne peut pas faire son travail, elle ne fait pas grève, elle ne défile pas dans les rues… elle organise des fuites, seul moyen pour elle de prendre à témoin « le peuple français » au nom duquel, il faut bien souvent le rappeler, elle fait son travail.
L’affaire Woerth n’a pas été inventée de toutes pièces par la presse du fond de son caniveau. L’affaire de Karachi non plus. La presse est devenue, d’une certaine manière, un « auxiliaire de la justice ». C’est grâce à la justice que la presse a des informations, grâce à la presse que la justice peut continuer son œuvre.
Certaines, dans l’entourage de Sarkozy, rappellent aujourd’hui la fameuse phrase de Mitterrand déclarant qu’on avait jeté « aux chiens » l’honneur de Bérégovoy. Mais ils n’ont rien compris à cette phrase. Mitterrand qui savait parler français n’accusait par les journalistes d’être « des chiens ». Ils reprochaient à certains de ses « amis » (et, c’est vrai, à la presse) d’avoir jeté l’honneur de son ancien premier ministre en pâture à l’opinion.
Toujours est-il que, ce soir, les uns se demandent si Sarkozy a « pété un câble » alors que les autres pensent qu’il aurait plutôt « pété les plombs ». Beau sujet de controverse pour les sarkologues.
Ce qui est étonnant c’est que personne ne semble avoir remarqué les images stupéfiantes diffusées par la 2 et prises, elles aussi, à l’issue du sommet de l’Otan. Ca commence par « la photo de famille » traditionnelle de tous les chefs d’Etat, puis ils se dispersent. Le Roumain vient alors s’entretenir avec Sarkozy. On voit (car hélas on n’a pas le son) que la discussion est houleuse. Cela sent l’altercation. Sarkozy refuse énergiquement quelque chose. Avant de s’éloigner visiblement furieux et sans serrer la main du Roumain.
La caméra suit alors le Roumain qui va voir Berlusconi. Le Roumain raconte quelque chose (vraisemblablement l’altercation) à l’Italien qui éclate de rire avant de mettre son index sur sa tempe pour faire comprendre qu’il s’agit d’un dingue. A deux reprises, à cours de cet entretien italo-roumain, Berlusconi fera le même geste. Un dingue, je vous dis.
Si Sarkozy passe maintenant pour un dingue aux yeux de Berlusconi, où va-t-on ?

Mots-clefs : , ,