Archives par moisnovembre 2010



La peste irlandaise et le choléra haïtien

Par moments, on comprendrait presque les anarchistes qui veulent tout faire sauter. En tous les cas, on comprend que les citoyens lambda soient de plus en plus écoeurés par le personnel politique en général, toutes tendances confondues.
Ce matin, deux informations se percutent étrangement.
En gros titre, à la une de toute la presse, on nous apprend que l’Europe a décidé d’apporter une aide d’urgence à Dublin pour sauver les banques irlandaises. 90 milliards d’€. Même en trois ans, ça fait tout de même beaucoup d’argent.
En page intérieure, en tout petit, ces mêmes journaux nous font savoir qu’à Haïti le choléra a déjà fait 1.250 morts, qu’on a désormais recensé plus de 52.000 cas de l’épouvantable maladie et que bien entendu l’épidémie ne fait que se développer, faute de médecins, faute de médicaments et en raison des conditions d’hygiène épouvantables dans lesquelles vivent les survivants du séisme du 12 janvier dernier. On avait déjà oublié que ce tremblement de terre avait fait 250.000 morts, 300.000 blessés graves et 1,2 million de sans-abris qui vivent depuis et toujours dans des camps de fortune balayés régulièrement par des cyclones.
Que nos dirigeants européens s’affolent en voyant l’Irlande au bord de la banqueroute, on peut le comprendre. Nous sommes tous embarqués dans la même galère et si, après la Grèce, c’est au tour de l’Irlande, ce sera demain le Portugal et l’Espagne, puis l’Italie et sans doute la France qui seront déclarés en faillite. C’est ce qu’on appelle la règle des dominos.
L’Europe devait nous protéger contre le chômage, l’euro contre les risques de dévaluation… Les Européens vont commencer à se demander si on ne leur a pas raconté des histoires. Ils s’aperçoivent surtout aujourd’hui que quand on leur avait affirmé, au lendemain de la crise grecque (qui est loin d’être terminée) que toutes les mesures nécessaires pour éviter de nouveaux « incidents » du même genre avaient été prises, on leur avait encore et une fois de plus menti.
Ils ont beau tenter de colmater en catastrophe des brèches, coller ici ou là à la va-vite des rustines, injecter à tour de bras des milliards (dont on se demande où ils les trouvent) nos dirigeants sont parfaitement incapables de faire face au cataclysme qui balaie l’économie occidentale. Et on attend avec curiosité mais inquiétude de voir ce que va faire le nouveau président du G20 et du G8 en face de ce déferlement de catastrophes prévisibles. Il va sans doute demander l’aide… du directeur général du FMI. Ces deux-là ne vont plus se quitter jusqu’au jour où il leur faudra bien s’étriper.
L’incompétence de nos dirigeants qui réussissent l’exploit de rester les bras ballants devant toutes les crises tout en faisant des moulinets du haut de toutes les tribunes devient insupportable. Et d’autant plus qu’à cette incurie s’ajoute l’inertie.
Le séisme du 12 janvier dernier qui a totalement dévasté Haïti avait bouleversé (pendant quelques jours) le monde entier. Ce pays martyr qui avait déjà été saigné par les Duvalier père et fils et leurs fameux tontons macoutes, un curé corrompu, des famines, des cyclones et qui était l’un des plus pauvres de la planète était, cette fois, réduit en ruines.
Sur tous les écrans de télévision du monde, tous les dirigeants nous ont alors, des sanglots dans la voix mais le regard déterminé, affirmé que la mobilisation allait être générale, que les ponts aériens allaient être immédiatement organisés, que les milliards allaient être envoyés pour apporter une aide urgente et qui s’imposait aux centaines de milliers de sinistrés et vite, très vite, reconstruire ce malheureux pays. En France, on en a même rajouté en rappelant que les Haïtiens parlaient français.
Et puis, on a tout oublié. La mobilisation générale n’avait été que médiatique. Les centaines de milliers de survivants n’ont pas vu arriver le moindre kopeck, ni le moindre dollar, ni le moindre euro. Ils sont toujours sous leurs tentes d’infortune à crever de faim et de soif et maintenant du choléra.
On nous dit que l’argent envoyé a sans doute été détourné. Mais quand on envoie des milliards dans un pays qui n’a plus d’Etat, la moindre des choses serait de contrôler l’usage de ces fonds.
Ce qui devait arriver, ce que toutes les ONG débordées annonçaient est arrivé. Après les ruines, les deuils, la faim, toutes les violences, le choléra a explosé dans cet immense cloaque. 20 morts, 50 morts, 200 morts, 1.000 morts, les grandes capitales se sont contentées de tenir à jour la comptabilité du drame. Alors pourtant que le choléra se soigne facilement, il faut simplement hydrater les malades ! Quelques milliers d’hommes entraînés et trois cargos suffiraient pour arrêter l’épidémie.
Mais tout le monde s’en fout. Des milliers d’Haïtiens vont agoniser sous l’œil indifférent des dernières caméras encore présentes là-bas.
Entre la peste irlandaise et le choléra haïtien, nos dirigeants ont choisi. L’opinion publique, « les braves gens », pourraient bien le leur reprocher un jour.

22 Nov 2010 | Comments (2)

L’affaire de Karachi: mais qui est « le » coupable ?

L’affaire des sous-marins pakistanais va, évidemment, faire des dégâts considérables et, sans doute, pourrir la campagne présidentielle, du moins pour la droite.
Elle est autrement plus importante que toutes les affaires qui ont jailli ou rejailli, comme par hasard, quelques mois avant toutes nos campagnes précédentes, l’affaire Markovic contre Pompidou, celle de la feuille d’impôts contre Chaban, celle des diamants contre Giscard, celle de la francisque et de l’Observatoire contre Mitterrand, celle des terrains de Bernadette contre Chirac.
Ici, il y a eu onze morts français, les techniciens de la Direction des Constructions Navales, tués dans l’attentat de Karachi et on site, pêle-mêle, l’actuel et l’ancien président de la République, Sarkozy et Chirac, et deux anciens premiers ministres, Balladur et Villepin, sans parler de quelques anciens ministres de la Défense ou des Affaires Etrangères.
Dans les couloirs du pouvoir, tout le monde est convaincu que c’est Villepin ou du moins certains de ses amis qui ont relancé l’affaire pour répliquer à l’acharnement dont Sarkozy fait preuve à l’égard de Villepin dans l’affaire Clearstream et lui faire comprendre qu’il a eu grandement tort de faire appel du jugement qui avait innocenté celui qu’il voulait accrocher à un croc de boucherie.
A l’Elysée, on ne prend plus l’évidente candidature de Villepin en 2012 pour une hypothèse farfelue. Si personne ne veut croire à une élection de Villepin à la présidence, chacun a compris qu’avec 12 ou 13% des voix au premier tour (il est actuellement à 10% dans certains sondages) Villepin pourrait bien compromettre toutes les chances de Sarkozy pour le second tour, et d’autant plus que Borloo et Bayrou pourraient, eux aussi, faire des scores dépassant les 12 ou 13%.
Le pouvoir va donc tout mettre en œuvre pour tenter d’enterrer l’affaire. Guéant s’est déjà étouffé d’indignation à propos de ces « insinuations sur une affaire dans laquelle le président n’est absolument pas concerné ». Or il ne s’agit plus d’« insinuations » mais d’ « accusations » à peine voilées et il est absurde de dire que Nicolas Sarkozy « n’est pas concerné » par cette affaire puisqu’il était ministre du Budget au moment de la signature du fameux contrat qui prévoyait des commissions (et, sans guère de doute, des rétro-commissions) et directeur de la campagne présidentielle de Balladur quand ces rétro-commissions ont vraisemblablement commencé à arriver.
Plus prudent, Sarkozy s’est lui contenté, de Lisbonne où il assistait au Sommet de l’Otan, de dire qu’il ne voulait pas « entrer dans ce genre de polémique » et que « tous les documents sur cette affaire seraient remis à la justice en temps et en heure » Mais il ne s’agit pas d’une « polémique » et cela fait des mois que le juge chargé du dossier demande communication de ces « documents » qui sont, pour les uns, classés « secret défense » et, pour les autres, dans le coffre du Conseil constitutionnel.
Aux yeux des Français qui ont appris, en plus, que le Conseil constitutionnel avait refusé de valider les comptes de campagne de Balladur et qu’il avait fallu que son président de l’époque, Roland Dumas qui n’a jamais été un parangon de vertu, passe outre l’avis de ses collègues pour valider ces comptes, il est désormais évident que la campagne de Balladur a été, en partie, financée par des rétro-commissions venant du Pakistan et de l’Arabie Saoudite.
Tout cela n’a plus grande importance pour Balladur qui n’est plus dans le coup depuis longtemps mais c’est évidemment bien ennuyeux pour Sarkozy, l’apôtre de « la République irréprochable ».
Mais le cabinet noir de l’Elysée a trouvé la riposte. Il fallait oser !
La vraie question, dit-on autour du trône, n’est pas de savoir s’il y a eu, ou non, financement occulte de la campagne de Balladur en 1995 mais bien de savoir « qui est le véritable responsable de la mort de nos onze compatriotes ».
Et de répondre avec un aplomb qui fait froid dans le dos : « Le seul responsable c’est celui qui, en 1995, à peine élu à l’Elysée, a décidé d’arrêter le versement des commissions aux intermédiaires pakistanais, commissions qui étaient autorisées par la loi, pratiquement officielles et, en tous les cas, prévues dans le contrat ».
Selon les avocats de Sarkozy, en « trahissant » ainsi la signature de la France pour mettre un terme à d’éventuelles rétro-commissions et assécher la trésorerie de Balladur, Jacques Chirac mettait en péril la vie de nos compatriotes. Il était évident que nos « partenaires » pakistanais (en fait les services secrets d’Islamabad, ceux-là même qui soutiennent à bout de bras les Talibans et Al Qaïda en Afghanistan) protesteraient, menaceraient et finiraient par s’en prendre à la France.
Les assassins des onze salariés de la DCN ne sont donc pas les terroristes qui ont jeté leur voiture piégée contre le car des Français (ceux-là, on n’en parle plus, c’est oublié) mais Chirac et son bras droit de l’époque, Villepin.
L’Elysée a d’ailleurs réussi à convaincre certains proches des victimes d’attaquer Chirac et Villepin en justice. Or, bien sûr, Chirac n’a pas à répondre devant la justice des décisions qu’il a prises comme président de la République pendant son mandat, dès lors qu’il ne s’agit pas de haute trahison et le secrétaire général de l’Elysée ne peut pas être poursuivi pour des décisions prises par le chef de l’Etat.
Mais la tentative de diversion est habile. On ne reproche plus au couple Balladur-Sarkozy d’avoir ficelé en toute illégalité un contrat de vente d’armement à l’étranger pour financer, d’une manière totalement occulte, leur campagne électorale. On reproche au couple Chirac-Villepin d’avoir mis un terme à cette gigantesque magouille.
Les Français seront-ils dupes ?

20 Nov 2010 | Comments (5)

Juppé a avalé son képi

Alain Juppé a endossé aujourd’hui son nouvel uniforme de ministre de la Défense en accompagnant Nicolas Sarkozy au sommet de l’Otan à Lisbonne. Au milieu des vingt-huit chefs d’Etat et de gouvernement, il était tout content mais, bien sûr, le petit doigt sur la couture du pantalon. Le président de la République devait rigoler en son for intérieur. Finalement, avec quelques hochets, on peut faire faire n’importe quoi à n’importe qui.
Le maire de Bordeaux n’avait pas caché qu’il désapprouvait totalement le retour de la France à l’Otan. Pour l’ancien premier ministre c’était non seulement une trahison à l’égard du gaullisme mais une maladresse insigne. Il plastronne désormais, entouré des dirigeants de cette Otan qu’il fustigeait hier. Ca s’appelle avaler son képi.
Plus personne ne sait, aujourd’hui, à quoi sert l’Otan. L’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord avait été créée au lendemain de la guerre par « le monde libre » pour faire face à la menace de l’empire soviétique. A l’époque, on redoutait que Staline n’ait envie d’envahir l’Europe occidentale.
Staline est mort, l’Union soviétique est morte, le Pacte de Varsovie (qui avait été la réponse de Moscou à l’Otan) n’existe plus, Poutine et Medvedev sont les meilleurs amis de l’Occident (Medvedev sera demain à Lisbonne) et la 3ème guerre mondiale qui a commencé sans qu’on nous le dise et qui fait déjà des ravages considérables dans nos rangs n’est pas menée par nos militaires mais par nos économistes qui perdent bataille sur bataille devant toutes les offensives victorieuses des pays émergeants.
Les troupes du Pacte de Varsovie ont été remplacées par les produits chinois (et autres) qui, eux, ont parfaitement réussi à envahir tous nos pays. Et là, nous n’avons même pas été capables de construire la moindre ligne Maginot.
Reste pour nos braves « pioupious » un nouvel ennemi redoutable, invisible, incertain : le terrorisme. Ayant toujours au moins une guerre de retard, nos vieilles culottes de peau s’imaginent qu’avec des avions, des canons, des chars et des dizaines de milliers de fantassins crapahutant dans les djebels afghans, ils vont pouvoir exterminer quelques poignées de fanatiques qui sont capables, quand ils veulent, où ils veulent, de faire sauter des bombes, de détourner des avions, de prendre des otages.
Voulant, conformément à sa raison d’être, défendre l’Occident, l’Otan a déployé 150.000 hommes avec armes et bagages en Afghanistan pour attraper Ben Laden. Cela fait dix ans qu’ils le cherchent dans ses montagnes et ses grottes de la frontière pakistanaise. Ils ne l’ont toujours pas trouvé. Ridicule !
L’Occident n’a pas compris qu’il n’avait pas affaire à une poignée de terroristes barbus perdus dans leurs déserts mais bien à une guerre de civilisations qui oppose, à travers toute la planète, ceux qui se considèrent comme les damnés de la terre et qui veulent, sous le drapeau de l’Islam, créer un monde nouveau à ceux qui sont encore les maîtres du monde.
Cet ennemi-là n’est pas seulement au fin fond de l’Afghanistan. Il est partout, au Niger et dans toute l’Afrique sahélienne, en Egypte, au Soudan, au Liban, au Yémen, en Indonésie, aux Philippines et même dans toutes les banlieues de non-droit de nos métropoles.
Et d’ailleurs, même en Afghanistan, nous n’arrivons pas à en venir à bout. Nous avons, sans doute, renversé les Talibans à Kaboul mais, depuis notre victoire, les Talibans sont devenus les maîtres du pays tout simplement parce que le réflexe nationaliste a joué contre l’occupant occidental. Chacun sait maintenant que cette guerre (qui était perdue d’avance) ne peut se terminer que par une défaite pitoyable quand nous en aurons assez de perdre nos hommes dans « le bourbier afghan ».
A Lisbonne, galonnés et dirigeants politiques vont naturellement, devant les photographes, se réjouir des « progrès » réalisés en Afghanistan. Mais, dans le secret des entretiens, ils se seront tous demandés comment sortir au plus tôt de ce bourbier.
Obama a d’ailleurs avoué textuellement, avant d’arriver à Lisbonne : « Nous allons harmoniser notre approche de manière à pouvoir lancer la période de transition devant conduire les Afghans à prendre, au début de l’année prochaine, la responsabilité de leur propre sécurité ». Ca s’appelle une capitulation en règle.
Pour ses débuts, Alain Juppé va avoir à gérer une déroute.

19 Nov 2010 | Comments (2)

Sous-marins et crocs de boucher…

En avril dernier, j’écrivais sur ce petit blog que « l’affaire des sous-marins » » vendus par la France au Pakistan risquait bien d’« éclater à la gueule de Sarkozy avant les présidentielles » et que le président n’était vraiment « pas très malin de continuer à poursuivre de sa vindicte Dominique de Villepin à propos de l’affaire Clearstream ».
Je précisais que la justice française « savait désormais » que cette vente de sous-marins, en 1994, avait été –très classiquement et le plus légalement du monde- accompagnée de commissions généreusement distribuées à des personnalités pakistanaises et qu’elle « savait aussi » qu’une bonne partie de ces commissions était revenue en France sous forme de rétro-commissions. Et j’ajoutais que le magistrat chargé de l’enquête soupçonnait fort, très fort Edouard Balladur d’avoir utilisé ces rétro-commissions pour financer sa campagne électorale des présidentielles de 1995.
L’affaire était d’autant plus importante qu’il paraissait avéré que c’était l’arrêt du versement de ces commissions, décidé par Jacques Chirac dès son arrivée à l’Elysée, en 1995, qui avait provoqué, en 2002, l’attentat de Karachi au cours duquel onze techniciens français avaient été tués. Les bénéficiaires pakistanais de ces commissions voulant faire payer à la France ce non-respect d’un accord plus ou moins secret. On pouvait rétrospectivement, imaginer sans peine que si Chirac avait ordonné l’arrêt du versement des commissions aux Pakistanais c’était, en fait, surtout, pour mettre un terme aux rétro-commissions et assécher la trésorerie de Balladur.
L’histoire prenait, évidemment, un tour hautement politique puisque le ministre du Budget qui avait, en 1994, négocié le contrat, les commissions et donc sans doute les rétro-commissions n’était autre, en 1995, que le directeur de campagne de Balladur, un certain Nicolas Sarkozy.
Une question se posait alors : d’où pouvaient bien venir ces fuites qui avaient commencé dès 2008, sur ce dossier hautement sensible et classifié « secret défense ».
J’émettais une hypothèse. Au moment de la signature du contrat, le Quai d’Orsay avait été consulté, comme pour toutes les ventes d’armement. Le ministre des Affaires Etrangères de l’époque s’appelait Alain Juppé et il avait pour directeur de cabinet Dominique de Villepin, grand spécialiste par ailleurs du sous-continent indien. Quand, deux ans plus tard, Chirac avait fait arrêter le versement des commissions, il avait, à l’Elysée, pour secrétaire général Dominique de Villepin.
Dominique de Villepin était donc la personne qui connaissait le mieux le dossier, le contrat, les commissions, les rétro-commissions et sans doute les bénéficiaires de ces rétro-commissions.
Et, pour conclure, je me demandais si l’on pouvait vraiment reprocher à Villepin (que Sarkozy voulait « accrocher à un croc de boucher ») d’avoir laissé entendre à l’Elysée que l’affaire Clearstream était bien peu de choses à coté de cette affaire des sous-marins pakistanais. Il semble que l’Elysée n’ait pas entendu l’avertissement, alors sans frais.
Ce petit articulet m’avait valu d’être trainé dans la boue par quelques sarkozistes haut placés qui s’indignaient jusqu’à l’étouffement qu’on puisse soupçonner Sarkozy de pareilles vilénies.
Depuis, on a appris, par des fuites sans doute savamment organisées elles aussi, que les membres du Conseil constitutionnel avaient, en 1995, refusé de valider les comptes de campagne d’Edouard Balladur qui présentaient « quelques anomalies », mais que le président du Conseil Constitutionnel de l’époque, Roland Dumas, était passé outre et avait de lui-même validé ces comptes. Sans doute, en vertu de la fameuse rengaine : « Je te tiens par la barbichette… »
Aujourd’hui, on apprend que Charles Millon, ministre de la Défense de Jacques Chirac en 1995, vient d’être longuement entendu par le juge Renaud Van Ruymbeke, chargé de l’affaire. Il lui a confirmé : 1) que c’est bien sur ordre de Jacques Chirac qu’il a fait interrompre le versement des commissions aux « intermédiaires » pakistanais, 2) que « les services du ministère de la Défense avaient bien la conviction qu’il y avait des rétro-commissions », 3) qu’il informait en permanence les collaborateurs de Jacques Chirac sur l’évolution de ce dossier, « et, en priorité, Dominique de Villepin ».
Que Dominique de Villepin soit, ou non, à l’origine des fuites n’est, somme toute, qu’anecdotique. Et ses amis diront que c’est « de bonne guerre ».
Ce qui est important c’est de voir que cette affaire dramatique (car il y a eu mort d’hommes) et grave (car il y a eu financement illégal d’une campagne présidentielle) va, sans doute, être « mûre » au milieu de l’année 2011, à quelques mois des présidentielles. Et les électeurs s’apercevront alors qu’on est vraiment très loin de « la République irréprochable » que prônait Nicolas Sarkozy lors de la précédente campagne et que l’affaire Woerth-Bettencourt n’était qu’une broutille.
Si nous étions aux Etats-Unis (ou dans un certain nombre d’autres pays civilisés) cette affaire, autrement plus grave que tous les Watergate, empêcherait, évidemment, Sarkozy d’être candidat à sa réélection.
A-t-on d’ailleurs remarqué que, depuis quelque temps, à chacune de ses apparitions à la télévision, Villepin affirme que « rien ne dit que Nicolas Sarkozy sera candidat en 2012 ». Il a, peut-être, lui aussi, un croc de boucher en réserve…

17 Nov 2010 | Comments (9)

Non, Sarkozy ne changera pas

Certains commentateurs (il est vrai plus ou moins officiels) font aujourd’hui preuve d’une naïveté confondante.
Après avoir vu François Fillon renommé premier ministre, après avoir découvert le nouveau gouvernement RPRisé à outrance, après avoir entendu Nicolas Sarkozy s’expliquer lui-même à la télévision, ils nous affirment, sans l’ombre d’une hésitation ni d’un doute, que « le président de la République a changé ».
A les entendre, Nicolas Sarkozy aurait compris que les Français n’appréciaient pas sa conception de la gestion (autoritaire) du pouvoir (solitaire) et il se serait aperçu qu’à force de vouloir être toujours seul en scène c’était toujours lui, et lui seul, qui recevait les mauvais coups.
Du coup, et toujours à entendre ces experts en sarkologie, le président aurait décidé de se faire plus discret, de jouer (enfin) le jeu des institutions, de faire de son malheureux « collaborateur » un vrai premier ministre et d’abandonner sa couronne d’hyper-président pour se contenter d’assumer ses fonctions de président de la République.
Cela fait des années qu’on nous affirme, une ou deux fois par an, que Nicolas Sarkozy « a changé ». Lui-même l’a souvent proclamé. On se souvient encore de son grand discours de campagne à la Porte de Versailles où il s’était écrié à trois reprises : « Oui, j’ai changé ». Ce n’était pas vrai et c’est bien dommage.
Certes, les choses –si ce n’est le président- ont un peu changé. Les sondages et, plus encore, les parlementaires UMP ont obligé Sarkozy à « choisir » de maintenir Fillon à son poste. Mais il était évident que, n’ayant pas changé d’un poil, Sarkozy allait préférer garder Fillon dont il connaît la docilité plutôt que de se lancer dans l’aventure avec un Borloo, électron libre du centre et d’un peu partout et totalement incontrôlable.
Virer Fillon qui est rancunier comme une teigne (il s’est mis à haïr Chirac -auquel il devait tout- parce qu’il n’avait pas été repris dans le gouvernement Villepin) c’était offrir à la droite une alternative crédible pour 2012. Virer Borloo ce n’est qu’ajouter une candidature centriste de plus pour 2012. Ce qui est tout de même moins dangereux.
On nous raconte aussi que, voulant jouer les maîtres du monde avec la présidence du G20 et du G8 pour imposer aux vrais patrons de la planète, Obama et Hu Jintao, ses conceptions sur la gouvernance économique mondiale, l’équilibre des changes monétaires et le prix des matières premières, Sarkozy n’aura plus guère le temps de s’occuper personnellement des faits divers de l’actualité française.
Sans doute. Mais c’est oublier qu’en même temps qu’il devient le président du G20 Sarkozy redevient le candidat à la présidentielle. On le voit donc mal laisser à Fillon les grands dossiers, les visites aux sinistrés des catastrophes naturelles, voire les obsèques des fonctionnaires victimes du pouvoir.
L’hyper-président qui n’a jamais cessé d’être en campagne va devenir un hyper-candidat ce qui ne le rendra pas plus président pour autant.
La seule chose d’un peu nouveau c’est qu’effectivement Fillon est diablement renforcé. Aux yeux des Français, il est devenu indispensable pour Sarkozy. Il est pratiquement « le sauveur de Sarkozy ». Mais que peut-il faire de cette nouvelle puissance contre la gloutonnerie du président-candidat ? A priori, rien.
Si ce n’est qu’il a désormais une arme redoutable : le chantage à la démission.
Si dans six mois, Fillon adressait une lettre publique à Sarkozy dans laquelle il écrirait : « Monsieur le président, Au cours de ces derniers mois je me suis permis à plusieurs reprises de vous exposer les raisons politiques et économiques qui commandaient, selon moi, une reprise énergique en main du gouvernement afin de donner à son action une impulsion vigoureuse et coordonnée. Cela suppose, évidemment, un renforcement sans équivoque de l’autorité du premier ministre. J’ai cru comprendre que ce n’était ni votre sentiment ni votre intention. Dans ces conditions, je ne puis continuer à accomplir la tâche que vous m’avez confiée et j’ai l’honneur de vous remettre ma démission », il est évident qu’en recopiant mot à mot la lettre que Chirac a adressée à Giscard en août 1976, Fillon « tuerait » Sarkozy.
Yves Jégo qui connait bien Fillon le décrit comme « un pitbull à la tête de Snoopy ».
Non, Sarkozy n’a pas changé et ne changera pas. Ce qui est nouveau c’est que le caniche qui, faute de caresses, grognait de temps en temps pourrait maintenant montrer ses crocs de pitbull.

17 Nov 2010 | Comments (3)

Un Sarkozy content d’être… impopulaire

Les Français étaient en droit, hier soir, devant leur téléviseur, d’attendre quelques explications de la part de Nicolas Sarkozy.
Ils pensaient qu’en une heure et demie (ce qui est bien long) le président de la République leur dirait
-pourquoi il lui avait fallu cinq mois pour procéder à un remaniement ministériel qu’il leur avait annoncé au lendemain de la déroute des régionales,
-pourquoi, après avoir évoqué un « virage social » et l’arrivée de Jean-Louis Borloo à Matignon, il avait finalement gardé Fillon,
-pourquoi il avait éliminé sans ménagement les centristes, les ralliés venus de gauche et les incarnations de la diversité,
-pourquoi il avait ostensiblement « RPR-isé » ce gouvernement en faisant revenir de son exil bordelais Alain Juppé et en promouvant Michèle Alliot-Marie aux Affaires Etrangères
et qu’il leur annoncerait comment il avait l’intention de gérer les dix-sept mois qui lui restent jusqu’aux présidentielles de 2012.
Les Français ont sans doute été déçus. Nicolas Sarkozy ne leur a pas expliqué l’inexplicable. Et pour les projets, rien de bien nouveau. On savait déjà qu’au cours de ces quelques mois de précampagne on parlerait du chômage des jeunes, de celui des vieux, de la dépendance et de la fiscalité. Peut-être a-t-il fait, hier, un petit pas de plus vers la suppression de l’ISF et du bouclier fiscal.
Ce que les téléspectateurs retiendront sans doute c’est la curieuse posture qu’a cru devoir adopter le président. Ce fut la seule nouveauté de la soirée.
Il nous a indéfiniment répété qu’il savait parfaitement qu’il n’était… pas populaire, qu’il avait pris des mesures… impopulaires et qu’il avait bien l’intention d’en prendre encore de nouvelles et toutes aussi… impopulaires.
Belle lucidité de la part d’un chef d’Etat qui est à plus de 70% d’impopularité dans tous les sondages et dont la grande réforme vient de faire descendre, à sept reprises, deux ou trois millions de gens dans les rues.
Hier soir, Sarkozy se vantait carrément de cette impopularité en nous déclarant en substance : ma politique est indispensable, il n’y en a pas d’autre et tant pis si les Français ne sont pas contents, je fais mon devoir de chef d’Etat.
On peut naturellement se réjouir que Sarkozy abandonne ses penchants pour la démagogie. Oublié le « Ensemble tout devient possible », oublié le « Travailler plus pour gagner plus » de la campagne de 2007 et même le discours racoleur de Grenoble qui voulait séduire l’extrême droite. Il ne cherche plus à séduire l’opinion. Il est prêt à se faire lyncher par les Français pour sauver la France. Il fait… « à la France le sacrifice de sa personne ».
Certains seront peut-être sensibles à ce « sacrifice » sur la place publique. D’autres trouveront étonnant qu’un candidat commence sa campagne électorale en se targuant d’être impopulaire.
Mais il est vraisemblable que la grande majorité des Français, ceux qui justement rejettent le président, se souviendra qu’en démocratie un chef d’Etat qui joue l’impopularité perd toute légitimité et que les réformes, aussi indispensables soient-elles, ne peuvent être acceptées que si elles recueillent un minimum de consensus.
C’est très bien de refuser la démagogie, de ne plus chercher à caresser dans le sens du poil tel ou tel électorat, de ne penser qu’à l’intérêt supérieur de la Nation, mais, en démocratie, on ne peut pas mépriser ainsi l’opinion. On ne fait pas le bonheur du peuple malgré lui. Et on a d’ailleurs rarement raison, seul contre lui.

17 Nov 2010 | Comments (3)

Un remaniement? Non, une purge

Tout le monde –sauf, bien sûr, les sarkozistes purs et durs- se dit déçu par le « nouveau » gouvernement Fillon. On s’attendait, parce qu’on nous l’avait promis, à monts et merveilles et on se retrouve avec, toujours et encore, Fillon à Matignon, Hortefeux à l’Intérieur, Christine Lagarde aux Finances, Chatel à l’Education, Baroin au Budget, Valérie Pécresse à l’enseignement supérieur, Le Maire à l’Agriculture, le petit Mitterrand à la Culture, etc.
Certes, Borloo est parti en claquant la porte parce que Sarkozy n’avait pas voulu lui ouvrir celle de Matignon et –un de perdu, un de retrouvé-le « vieux » Juppé est arrivé.
Le départ de Borloo signifie clairement pour ceux qui en auraient douté que Sarkozy a renoncé au « virage social » qu’il avait évoqué quand quelques millions de manifestants hurlaient leur antisarkozisme dans les rues. Le calme est revenu, le virage social a disparu.
Ce départ de Borloo signifie aussi que la majorité présidentielle a éclaté et que les centristes dont on pouvait se demander ce qu’ils faisaient là vont maintenant s’organiser entre eux, c’est-à-dire en clair, se préparer pour 2012. Or, comme le disait Gorges Pompidou qui s’y connaissait : « Une élection présidentielle se gagne toujours au centre ». C’est donc un peu ennuyeux pour Sarkozy.
Le retour de Juppé est plus étonnant. On comprend mal que le seul goût des honneurs ait pu pousser l’ancien premier ministre de Chirac à embarquer à bord de cette galère et, de plus, pour un ministère sans doute encore (un peu) prestigieux mais qui n’a, il faut le dire, aucune prise sur les vrais problèmes du jour, le chômage, les déficits, la dette, la fiscalité, la compétitivité, etc.
Juppé va faire de la figuration, passer en revue quelques régiments, distribuer des décorations, mais il n’aura même pas son mot à dire sur la présence des troupes françaises en Afghanistan. Il aura davantage l’air du ministre des Anciens combattants qu’il est aussi que du numéro 2 du gouvernement.
On s’étonne d’ailleurs qu’ayant été viré du gouvernement en 2007 parce qu’il avait été battu aux législatives, il revienne aujourd’hui au pouvoir. Sauf erreur, il n’a pas été, entre temps, réélu député de Bordeaux.
Mais ce retour de Juppé c’est, en réalité, un signe pour ne pas dire un signal. On en revient au bon vieux RPR d’antan. Avec en plus la promotion de Michèle Alliot-Marie qui après avoir eu la Défense, l’Intérieur et la Justice se retrouve aux Affaires étrangères, « bonne à tout faire » donc et dont on ignorait jusqu’à présent les qualités de diplomate. Cerise sur le gâteau, « le petit ami de la petite dame » fait son entrée au gouvernement. Patrick Ollier devient ministre chargé des relations avec le Parlement. Une grande première, un peu scandaleuse, dans la vie de la République. Comme vient de le dire l’un de leurs « amis » : « C’est combines et concubines ». Mais passons.
L’essentiel ce ne sont pas ceux qui arrivent mais ceux qui partent. En fait, on a eu droit à une vraie purge. Sarkozy (à la demande de Fillon ?) a balancé par-dessus bord : 1) les centristes (Borloo, bien sûr, mais aussi Morin et Létard), 2) les ralliés de gauche (Kouchner et Bockel) et 3) tout ce qui pouvait symboliser la diversité (Rama Yade, la préférée de tous les sondages et Fadela Amara). Dehors les « sociaux », dehors les « gauchos », dehors les « pas vraiment blancs ».
Certains diront que beaucoup d’entre eux ont été totalement nuls. C’est vrai. Morin, Létard, Kouchner, Bockel, Fadela Amara ont clairement démontré qu’il ne suffisait pas de trahir ses convictions et ses amis pour devenir compétents.
Mais, s’il voulait vraiment se débarrasser des nuls, pourquoi Sarkozy a-t-il gardé Roselyne Bachelot (il est vrai expédiée aux « Solidarités et à la cohésion sociale » quézako ?) et Frédéric Mitterrand qui, il faut le dire, a eu, depuis quelques mois, la sagesse de disparaître complètement au point de se faire totalement oublier.
Les centristes, les gauchos et la diversité, c’était évidemment ce qui donnait le plus de boutons à la droite la plus traditionnelle qui reprochait, depuis le premier jour, cette « trahison » à Sarkozy.
Cette même droite n’aimait pas beaucoup non plus qu’on se préoccupe par trop du sort des immigrés. Du coup, le ministère (absurde) de l’Identité nationale et de l’Immigration a, comme par hasard, disparu et le traître Besson qui y avait lamentablement pataugé se retrouve sous-ministre de l’Industrie. On est inquiet pour nos industries. Il voulait délocaliser nos immigrés. Il va sans doute maintenant, et avec plus de succès, délocaliser nos entreprises.
Pour le cas où les électeurs de cette droite traditionnelle n’auraient pas compris les cadeaux qu’il leur faisait en leur présentant sur un plateau les têtes de leurs « bêtes noires », Sarkozy en a un peu rajouté.
Le retour de Xavier Bertrand qui a tout raté à l’UMP et l’arrivée de Frédéric Lefebvre, l’aboyeur de service, et de Thierry Mariani, le roi de l’ADN, frisent, en effet, la provocation.
Quant au débauchage de Marie-Anne Montchamp qui passe du poste de porte-parole de Villepin à République Solidaire au poste de secrétaire d’Etat aux… « Solidarités », il démontre que Sarkozy redoute peut-être plus qu’il ne le dit l’inévitable candidature de Villepin en 2012. Il démontre aussi, d’ailleurs, que la dite Montchamp a une bien curieuse conception des mots « solidaire » et « solidarités ».
On savait que la formation de ce nouveau gouvernement ne serait que la mise sur pied de l’équipe de campagne du candidat Sarkozy. Ce qui surprend c’est de voir qu’il semble ignorer qu’une présidentielle se joue à deux tours. Pourquoi fait-il tout pour multiplier les candidatures de droite et du centre au premier tour ? Et comment peut-il s’imaginer que les voix qui se seront portées sur Borloo, Morin et Villepin au premier tour se reporteront sur son nom au second tour alors qu’il aura piétiné à plaisir le centre, les modérés et la droite sociale ?

15 Nov 2010 | Comments (8)

Le ridicule ne tue plus

Heureusement que le ridicule ne tue plus en France depuis longtemps. S’il tuait encore nous aurions droit à des obsèques nationales de Nicolas Sarkozy et Gérard Larcher, président du Sénat, aurait dû assurer l’intérim.
Toute cette histoire de remaniement ministériel aura été grotesque. Cinq mois de gesticulations, de fausses rumeurs téléguidées, de valse-hésitation pour en arriver à… la re-nomination de François Fillon à Matignon.
On aurait pu imaginer que Nicolas Sarkozy, conscient du profond malaise dans lequel se trouve le pays depuis des mois et voyant qu’il était de plus en plus rejeté par les Français, à la lecture de tous les sondages et à l’ampleur qu’ont eue les manifestations à propos de la réforme des retraites, allait nous sortir de son chapeau un visage nouveau pour donner une impulsion nouvelle à la fin de son quinquennat. Mais non. Il reprend Fillon. « Tout çà pour çà » disent les socialistes. En fait, c’est tout çà pour rien.
Les Français qui, eux, ont encore le sens du ridicule ne vont pas lui pardonner ces cinq mois de palinodies parfaitement ridicules et cette pitoyable reconduction de François Fillon.
Sarkozy a démontré jusqu’à l’absurde qu’il était incapable de gérer le temps et, plus encore, de prendre une décision. Pendant des mois, il a hésité entre Borloo, Baroin, Le Maire, Hortefeux, Guéant et quelques autres. Il ne s’agissait pas seulement de choisir une nouvelle tête pour amuser la galerie mais d’effectuer un virage, vers la droite, le centre ou la gauche, pour éviter à son régime d’aller droit dans le mur des présidentielles et, accessoirement, tenter de sortir le pays de la situation dans laquelle il se trouve.
Il a hésité –ce qui n’est pas la qualité première d’un chef d’Etat- et, finalement, il n’a rien fait, ce qui est pire encore. Quand on garde un premier ministre c’est qu’on est content de lui, de la politique qu’il mène et de l’état du pays. Sarkozy n’a rien compris. Il avait dit qu’il avait « entendu les mécontentements » qui s’étaient exprimés lors des gigantesques manifestations des semaines dernières. On peut se demander s’il est sourd ou amnésique.
Mais ces cinq mois n’auront pas été inutiles. Ils ont fait des dégâts considérables. Les centristes et tous ceux qui rêvaient d’un virage « social » sont furieux. On va le voir pendant ces dix-huit prochains mois, lors des débats sur la dépendance et, plus encore, sur la réforme de la fiscalité. Il est désormais évident qu’il y aura un et même sans doute plusieurs candidats centristes en 2012. Les risques d’un « 21 avril » à l’envers se multiplient.
Mais ce qui est plus grave encore c’est que le couple président-premier ministre ne sera plus le même. Fillon, le « collaborateur » soumis, docile et respectueux, est sorti grand vainqueur de ce bras de fer qui l’opposait non pas à Borloo mais à Sarkozy lui-même.
Fort du soutien absolu d’une grande majorité de l’UMP et des sondages, il s’est imposé à Sarkozy après l’avoir pourtant défié ces derniers jours en prenant ses distances avec celui qui n’est pas son « mentor » et qu’il avait « aidé à gagner les présidentielles de 2007 », comme il l’a lui-même rappelé avec insistance.
Le premier ministre n’est plus un « collaborateur », il est devenu un partenaire, presque un sauveur. Il va falloir que Sarkozy change de ton avec lui. Nous n’avions jamais eu un président aussi autoritaire pour ne pas dire aussi autocrate. Désormais, depuis ce matin, nous avons un premier ministre plus fort en face du président que ne l’ont jamais été tous ses prédécesseurs.

14 Nov 2010 | Comments (8)

Juppé n’est plus tenté par Venise

On savait que Juppé n’était pas un imbécile mais on ne pensait pas que celui qui avait écrit « La tentation de Venise » avait une ambition personnelle telle qu’il accepterait n’importe quoi pour revenir au gouvernement.
Ce soir, Alain Juppé vient de révéler qu’il ferait partie du gouvernement remanié que Nicolas Sarkozy doit dévoiler demain ou lundi. Violant tous les usages (et peut-être même toutes les prudences), il n’a pas pu tenir sa langue tant il brûlait d’impatience à rendre publique la bonne nouvelle. Et c’est, sans doute, sa précipitation qui a obligé l’Elysée à annoncer dès ce soir la démission du gouvernement Fillon.
Pour Juppé, ce retour sur le devant de la scène est, évidemment, une grande revanche sur un sort qui lui a été, il faut le lui accorder, sans pitié. Tout le monde sait qu’en étant condamné par la justice, il ne faisait que « payer pour les autres » (en l’occurrence « un » autre dont les démêlés avec la justice ne sont d’ailleurs toujours pas terminés), que son exil au Canada avait presque quelque chose d’infamant et que c’est, sans guère de doute, cette condamnation qui lui a coûté son siège de député en 2007 et, du coup, le maroquin de ministre d’Etat, ministre de l’Ecologie qu’il venait d’obtenir dans le tout premier gouvernement Fillon.
Il s’imagine donc qu’il va, enfin, pouvoir revenir à Paris, la tête haute et que tous ceux qui l’avaient assez ignominieusement abandonné vont se précipiter pour l’acclamer et lui rappeler leur fidélité indéfectible. Ce sera, bien sûr, pour lui un plaisir délicat.
A 65 ans, Juppé avait fini par croire qu’il n’avait plus d’avenir et qu’il finirait ses jours comme simple maire de Bordeaux. Pour lui, et il l’a dit à ses proches, il n’avait « pas l’intention de rater le dernier train » qui passerait devant lui.
Mais a-t-il vu dans quel état était le tortillard ?
On ne veut pas croire qu’il soit assez naïf pour penser qu’il va réussir à changer Sarkozy. Il le connaît bien depuis les années du RPR. Ils se sont souverainement détestés, lui, le fils naturel de Chirac, l’autre, le fils putatif de Balladur.
Quel que soit le ministère dont il va hériter, sûrement régalien et prestigieux, peut-être la Défense, Juppé n’aura qu’un rôle : servir de caution de moralité à Sarkozy pour la campagne présidentielle de 2012.
Mais deux questions se posent.
Que peut apporter Juppé à Sarkozy ? Certes, il a une image de technocrate sérieux qui manque diablement à Sarkozy. Il n’a rien de bling-bling. Normalien, il est cultivé, énarque, il sait compter.
Mais, aux yeux de l’opinion, son image est floue, passée. Il est d’une toute autre époque et les Français n’ont retenu de lui qu’une expression bien malheureuse, le fameux « droit dans mes bottes », qu’une tentative de réforme catastrophique, celle des régimes spéciaux de retraite, qui a provoqué les grèves épouvantables de l’hiver 1995 et qu’un échec retentissant, les élections législatives anticipées de 1997.
Que peut apporter Sarkozy à Juppé ? Le plaisir d’une revanche, certes, mais quoi d’autre ? Juppé va s’embarquer à bord d’une galère qui fait eau de toutes parts et qui se précipite droit vers les récifs d’une défaite électorale en 2012.
Il aurait sans doute mieux fait de rester à quai, en réserve de la République. Il aurait, peut-être, pu être utile en 2012.
Mais l’ancien premier ministre avait, sans doute, la nostalgie des dorures de la République. Ils sont tous pareils.

13 Nov 2010 | Comments (4)

Le douloureux accouchement d’une souris

Pendant tout ce week-end, Nicolas Sarkozy va donc mettre la dernière main au remaniement ministériel qu’il nous a promis il y a… cinq mois, au lendemain de la débâcle des régionales. Le moins qu’on puisse dire c’est que l’effet de surprise s’est émoussé.
Aux yeux des Français, cette opération qui devait offrir un nouveau souffle au quinquennat et mettre la Sarkozie en ordre de bataille pour la campagne des présidentielles de 2012 est devenue, au fil des mois, une bouffonnerie grotesque donnant au régime les allures d’une cour orientale où le potentat s’amuse des singeries obséquieuses de ses courtisans avant de jeter son mouchoir pour désigner son préféré du moment.
Ces cinq mois de rumeurs, de faux bruits, des signaux contradictoires, de fuites organisées ont surtout démontré que le président de la République qui, jadis, se présentait en volontariste intransigeant, sachant toujours ce qu’il voulait et l’imposant, ne savait plus désormais ce qu’il voulait, où il en était, qu’il hésitait entre ouverture au centre et coup de barre à droite, qu’il écoutait les uns, promettait tout et son contraire aux autres, tout en lisant à la loupe les moindres sondages. Il semble totalement déboussolé et, du coup, on a l’impression qu’il a perdu le nord.
Au cours de ces semaines interminables de palinodies, de revirements, de volte-face (et de ridicule), on -c’est-à-dire l’entourage même du président- nous a affirmé successivement et alternativement que Sarkozy, voulait donner « un coup de barre social » pour démontrer qu’il avait bien entendu le mécontentement de la foule, « faire accéder au pouvoir la nouvelle génération » pour séduire les jeunes qui n’avaient pas l’air très contents non plus, et « faire revenir les poids lourds de la droite » pour donner un peu de consistance à une politique qui semble partir à vau l’eau.
Les meilleurs experts du « château » nous ont annoncé l’arrivée à Matignon de Borloo (pour le coup de barre social), de Baroin, de Le Maire, de Chatel et même de Copé (pour « la place aux jeunes ») et la nomination au Quai d’Orsay, à Bercy ou rue Saint Dominique de Juppé, voire de Raffarin (pour les poids lourds).
Tous, bien sûr, s’y sont déjà vus. Certains, et pas des moindres, ont même cru pouvoir former leurs équipes. Beaucoup seront forcément déçus. Or, dans la faune politique, les déçus deviennent vite des aigris, c’est-à-dire des candidats à la dissidence. Quels que soient les résultats de cette curieuse loterie, Sarkozy aura brisé sa majorité qui était d’ailleurs, il faut le reconnaître, bien souvent contre-nature.
S’il garde Fillon, les centristes ne lui pardonneront jamais de ne pas avoir fait l’ouverture au centre après l’avoir plus ou moins promise. S’il nomme Borloo, les anciens du RPR considèreront qu’il s’agit d’une trahison pire encore que l’ouverture à gauche des débuts du quinquennat. S’il fait revenir Juppé, les « jeunes » seront furieux de ce retour inattendu du chiraquisme.
En perdant son temps pendant des mois, il a donné le temps à tous les ambitieux de croire leur heure arrivée et a attisé par là même toutes les haines qui vont lui coûter cher pour animer sa campagne électorale. Les remaniements sont comme les dévaluations d’antan, elles s’annoncent par surprise un week-end, au milieu du mois d’août
Une chose est sûre : il va y avoir une flopée de virés. Kouchner, Morin, Woerth, Fadela Amara, sans doute Alliot-Marie et quelques autres dont les Français ne savaient même pas qu’ils étaient ministres, Anne-Marie Idrac, Valérie Létard, Novelli, Bussereau, Marleix, etc.
Personne ne les regrettera. Pire même, leur départ permettra de faire le bilan de ces trois ans et demi de sarkozisme dans leurs domaines respectifs. Peut-on dire que, sous le règne de Kouchner, la France ait pu s’imposer sur la scène internationale, en Europe, au Proche-Orient ou ailleurs ? Que, sous les ordres de Morin, l’armée française ait pu retrouver tout son prestige ? Que, grâce à Fadela Amara, les cités de non-droit aient enfin connu le calme et la joie de vivre ? Qu’avec Alliot-Marie la justice ait retrouvé toute sa sérénité ? Non.
Pour leur défense, les virés pourront toujours dire qu’ils n’avaient aucun pouvoir et que tout se décidait à l’Elysée.
Et c’est là tout le « drame » de Sarkozy aujourd’hui. Pendant trois ans et demi, il nous a dit, répété et démontré tous les jours que ses ministres, à commencer par le premier d’entre eux, comptaient « pour beurre ». Aujourd’hui, il voudrait nous faire croire qu’en les changeant, qu’en leur faisant jouer au petit jeu des chaises musicales, voire qu’en renouvelant sa troupe (il dit son « casting »), un monde nouveau va apparaître.
Les virés ne feront pas pleurer, mais les nouveaux feront-ils rêver ?
On nous dit maintenant que le nouveau premier ministre sera… l’ancien. Il ne s’agira donc pas d’un « nouveau » gouvernement mais d’un gouvernement Fillon numéro trois ou quatre (on ne sait plus). Avec cependant une différence notable. Le Fillon « d’avant » était un « collaborateur » discipliné, docile, respectueux qui semblait avaler les couleuvres avec délectation et sur lequel Sarkozy s’essuyait les pieds sans modération. Se sentant « démissionné », il a, enfin, eu le courage « d’ouvrir sa gueule », de faire savoir que Sarkozy n’était pas son mentor et qu’il lui était arrivé de ne pas être d’accord avec le président.
Autant dire que Fillon s’est mis à exister en défiant Sarkozy dès l’instant où il a cru qu’il était viré. Si Sarkozy le garde, ce sera, aux yeux de tous, la preuve qu’il ne peut pas se passer de lui et qu’il accepte, de gré mais surtout de force, que le couple de l’exécutif évolue. Le « collaborateur » a pris un poids considérable ces dernières semaines.
Pour le reste, que Christine Lagarde passe des Finances aux Affaires étrangères sous prétexte qu’elle parle bien l’anglais, que Baroin cumule désormais les Finances et le Budget, que Guéant soit nommé à l’Intérieur et Hortefeux casé ailleurs et même que Juppé remplace Morin-l’inexistant ne devrait guère soulever l’enthousiasme à travers la France entière.
Certains diront qu’après cinq longs mois de gestation, la montagne a accouché d’une souris. Mais cela fait longtemps que Sarkozy ne ressemble plus à une montagne.

13 Nov 2010 Commentaires fermés sur Le douloureux accouchement d’une souris

« Page précédentePage suivante »