Nous sommes décidemment un drôle de pays. Il y a des bruits de bottes inquiétants entre les deux Corée, une épidémie épouvantable à Haïti, une déroute annoncée en Afghanistan, des Iraniens qui peaufinent leur bombe atomique, une banqueroute programmée en Irlande et peut-être au Portugal, puis en Espagne, des élections à hauts risques en Côte d’Ivoire et, sans doute, mille autres sujets d’inquiétude de par le monde, mais nous nous en « foutons » complètement. Nous ne nous intéressons qu’à notre élection présidentielle qui aura lieu dans dix-huit mois et pour laquelle nous ignorons encore officiellement quels seront les candidats et quels seront les programmes.
Ce nombrilisme national a tout de même quelque chose d’inquiétant à une époque où le destin de chacun d’entre nous dépend des mésaventures de l’Europe et des aléas de la mondialisation.
Cela dit, mais qu’il fallait dire, notre petit Landerneau politique continue à commenter le sondage Sofres publié par le Nouvel Observateur et qui prédit une victoire par KO de Dominique Strauss-Kahn, avec 62% des suffrages, sur un Nicolas Sarkozy écrabouillé, avec un tout petit 38%.
A gauche plus personne ne fait mine de croire que DSK pourrait encore, un seul instant, refuser de se présenter. Certes, la direction générale du FMI est un poste intéressant, mais quel militant du PS hésiterait entre Washington et Paris alors qu’on le donne si largement vainqueur, avant même qu’il ne se soit déclaré candidat et qu’il ait ouvert la bouche ? Quand on est socialiste depuis sa plus tendre jeunesse, on ne refuse pas de s’installer dans le bureau élyséen de François Mitterrand.
Bien sûr, Strauss-Kahn sait parfaitement que s’il est donné ainsi grandissime favori c’est précisément parce qu’il ne s’est pas déclaré, qu’on ne sait rien de son éventuel programme, qu’il est au bout du monde, loin des marigots parisiens de la rue Solferino, et surtout parce qu’il a toujours été le socialiste préféré… de la droite.
Il faudra bien qu’avant d’être élu triomphalement il soit, un jour, candidat. C’est la règle, elle est formelle et c’est un peu ennuyeux pour lui.
Il va devoir descendre de son Olympe lointain pour patauger dans la boue électorale. Et ceux qui en font aujourd’hui leur héros vont inévitablement apprendre que le grand économiste est le véritable père des 35 heures, que l’austère incorruptible a été mis en examen, que le gentil mari d’Anne Sinclair mène une vie de patachon et, pire encore, que, tout socialiste qu’il soit, le patron du FMI est une brute qui a toujours préféré voir les mécontents défiler dans les rues plutôt que de laisser filer les déficits.
DSK a, évidemment, tout intérêt à rester silencieux jusqu’au tout dernier moment puisqu’il perdra sans doute des dizaines de milliers de voix chaque fois qu’il ouvrira la bouche pour préciser (même vaguement) son programme.
Rue de Solferino, il semble de plus en plus que l’affaire soit entendue. Même si « ces dames », Ségolène et Martine, jouent avec coquetterie sur les mots « pacte » et « accord » et même si certains ont encore le culot de se dire candidats à des primaires, les jeux sont faits. On fête déjà le retour de la gauche à l’Elysée. Après dix-sept ans de purgatoire (et même d’enfer, par moments) cela fait du bien. On se lèche les babines avec gourmandise.
Personne ne le dit, mais maintenant que le problème du choix du candidat est réglé (par les sondages), pas un responsable ne veut aborder le problème du programme. Inutile de s’écharper pour un texte que les Français ne liront pas, sur lequel pourraient ironiser tous les adversaires et qu’en tous les cas Strauss-Kahn n’appliquera pas, même s’il l’a cautionné du bout des lèvres.
Seuls quelques irréductibles, autour de Hamon et d’Emmanuelli, nostalgiques du Grand soir, voudraient que le candidat socialiste présente un programme… socialiste. L’incohérence d’une telle prétention fait sourire les autres qui sont bien décidés à se contenter d’une liste de lieux communs et de bonnes intentions.
En fait, on en est déjà à l’étape suivante. Après avoir eu longtemps une guerre de retard, le PS a maintenant une victoire d’avance. Chacun commence à jouer des coudes pour la formation (dans dix-huit mois !) du gouvernement. Eléphants et éléphanteaux se bousculent au portillon de la salle du Conseil des ministres.
Et les paris vont bon train. Martine Aubry à Matignon, évidemment, Ségolène Royal aux Affaires Etrangères, Fabius, comme Juppé son jumeau, à la Défense, mais il préférerait les Finances, Ayrault sur le perchoir de l’Assemblée Nationale.
Mais comment garder l’équilibre des « clans » entre strauss-kahniens qui ne pourront tout de même pas truster tous les postes, aubryistes, royalistes, fabiusiens, anciens jospiniens et autres. Moscovici, Bartolone, Cambadélis, Leguen ont bien mérité leur part de gâteau. Et où caser ceux qui auront fait un petit tour de piste ? Hollande veut l’Intérieur, Valls rêve de la Ville, Montebourg qui se verrait bien à la Justice, pourtant déjà « réservée » à Vallini. Et les femmes ? Même avec Martine Aubry à Matignon, il en faudra quelques-unes. Mais lesquelles ? Marisol Touraine, Annick Lepetit, Valérie Fourneyron, Amélie Filipetti, sans parler d’Elizabeth Guigou qui s’y croit déjà ? Au bal des égos succède déjà celui des ambitions. Et la diversité ? Ce serait un comble que la gauche au pouvoir ait moins d’enfants de l’immigration que n’en avait la droite sarkozienne. N’est-ce pas un peu tôt ?
A droite, l’ambiance est différente, bien sûr. Les moins pessimistes veulent croire qu’en dix-huit mois « tout peut encore arriver » et que les Français pourraient revenir à de meilleurs sentiments grâce aux deux mots clés répétés par Sarkozy et rabâchés par Fillon : « réformes » et « rigueur », même s’ils sont contradictoires car ce n’est jamais en période d’austérité qu’on peut mener les meilleures réformes, toujours onéreuses quand on les lance.
Les plus lucides de ces optimistes sont inquiets. Les projets sur la dépendance vont évidemment coûter cher. Ca veut dire qu’il va bien falloir, d’une manière ou d’une autre, augmenter les prélèvements. Les classes moyennes n’en peuvent plus. La grande réforme de tout notre système de protection sociale (dans laquelle on veut maintenant noyer les projets sur la dépendance) ne peut conduire que vers des plafonnements des aides en fonction des revenus. Là encore, ce seront les classes moyennes qui en feront les frais. Quant à la réforme de la fiscalité, si elle se veut vraiment « plus juste », elle ne peut que toucher les classes modestes jusqu’alors relativement épargnées et pour lesquelles la suppression du bouclier fiscal ne sera pas un lot de consolation.
Chacun, à droite, veut donc croire que ces grandes réformes de fin de quinquennat s’enliseront dans des débats sans fin et que Sarkozy s’en tiendra à son « succès » de la réforme des retraites.
Seulement voilà, en politique, les jeux ne sont jamais faits et il peut toujours tout arriver.

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