Pendant tout ce week-end, Nicolas Sarkozy va donc mettre la dernière main au remaniement ministériel qu’il nous a promis il y a… cinq mois, au lendemain de la débâcle des régionales. Le moins qu’on puisse dire c’est que l’effet de surprise s’est émoussé.
Aux yeux des Français, cette opération qui devait offrir un nouveau souffle au quinquennat et mettre la Sarkozie en ordre de bataille pour la campagne des présidentielles de 2012 est devenue, au fil des mois, une bouffonnerie grotesque donnant au régime les allures d’une cour orientale où le potentat s’amuse des singeries obséquieuses de ses courtisans avant de jeter son mouchoir pour désigner son préféré du moment.
Ces cinq mois de rumeurs, de faux bruits, des signaux contradictoires, de fuites organisées ont surtout démontré que le président de la République qui, jadis, se présentait en volontariste intransigeant, sachant toujours ce qu’il voulait et l’imposant, ne savait plus désormais ce qu’il voulait, où il en était, qu’il hésitait entre ouverture au centre et coup de barre à droite, qu’il écoutait les uns, promettait tout et son contraire aux autres, tout en lisant à la loupe les moindres sondages. Il semble totalement déboussolé et, du coup, on a l’impression qu’il a perdu le nord.
Au cours de ces semaines interminables de palinodies, de revirements, de volte-face (et de ridicule), on -c’est-à-dire l’entourage même du président- nous a affirmé successivement et alternativement que Sarkozy, voulait donner « un coup de barre social » pour démontrer qu’il avait bien entendu le mécontentement de la foule, « faire accéder au pouvoir la nouvelle génération » pour séduire les jeunes qui n’avaient pas l’air très contents non plus, et « faire revenir les poids lourds de la droite » pour donner un peu de consistance à une politique qui semble partir à vau l’eau.
Les meilleurs experts du « château » nous ont annoncé l’arrivée à Matignon de Borloo (pour le coup de barre social), de Baroin, de Le Maire, de Chatel et même de Copé (pour « la place aux jeunes ») et la nomination au Quai d’Orsay, à Bercy ou rue Saint Dominique de Juppé, voire de Raffarin (pour les poids lourds).
Tous, bien sûr, s’y sont déjà vus. Certains, et pas des moindres, ont même cru pouvoir former leurs équipes. Beaucoup seront forcément déçus. Or, dans la faune politique, les déçus deviennent vite des aigris, c’est-à-dire des candidats à la dissidence. Quels que soient les résultats de cette curieuse loterie, Sarkozy aura brisé sa majorité qui était d’ailleurs, il faut le reconnaître, bien souvent contre-nature.
S’il garde Fillon, les centristes ne lui pardonneront jamais de ne pas avoir fait l’ouverture au centre après l’avoir plus ou moins promise. S’il nomme Borloo, les anciens du RPR considèreront qu’il s’agit d’une trahison pire encore que l’ouverture à gauche des débuts du quinquennat. S’il fait revenir Juppé, les « jeunes » seront furieux de ce retour inattendu du chiraquisme.
En perdant son temps pendant des mois, il a donné le temps à tous les ambitieux de croire leur heure arrivée et a attisé par là même toutes les haines qui vont lui coûter cher pour animer sa campagne électorale. Les remaniements sont comme les dévaluations d’antan, elles s’annoncent par surprise un week-end, au milieu du mois d’août
Une chose est sûre : il va y avoir une flopée de virés. Kouchner, Morin, Woerth, Fadela Amara, sans doute Alliot-Marie et quelques autres dont les Français ne savaient même pas qu’ils étaient ministres, Anne-Marie Idrac, Valérie Létard, Novelli, Bussereau, Marleix, etc.
Personne ne les regrettera. Pire même, leur départ permettra de faire le bilan de ces trois ans et demi de sarkozisme dans leurs domaines respectifs. Peut-on dire que, sous le règne de Kouchner, la France ait pu s’imposer sur la scène internationale, en Europe, au Proche-Orient ou ailleurs ? Que, sous les ordres de Morin, l’armée française ait pu retrouver tout son prestige ? Que, grâce à Fadela Amara, les cités de non-droit aient enfin connu le calme et la joie de vivre ? Qu’avec Alliot-Marie la justice ait retrouvé toute sa sérénité ? Non.
Pour leur défense, les virés pourront toujours dire qu’ils n’avaient aucun pouvoir et que tout se décidait à l’Elysée.
Et c’est là tout le « drame » de Sarkozy aujourd’hui. Pendant trois ans et demi, il nous a dit, répété et démontré tous les jours que ses ministres, à commencer par le premier d’entre eux, comptaient « pour beurre ». Aujourd’hui, il voudrait nous faire croire qu’en les changeant, qu’en leur faisant jouer au petit jeu des chaises musicales, voire qu’en renouvelant sa troupe (il dit son « casting »), un monde nouveau va apparaître.
Les virés ne feront pas pleurer, mais les nouveaux feront-ils rêver ?
On nous dit maintenant que le nouveau premier ministre sera… l’ancien. Il ne s’agira donc pas d’un « nouveau » gouvernement mais d’un gouvernement Fillon numéro trois ou quatre (on ne sait plus). Avec cependant une différence notable. Le Fillon « d’avant » était un « collaborateur » discipliné, docile, respectueux qui semblait avaler les couleuvres avec délectation et sur lequel Sarkozy s’essuyait les pieds sans modération. Se sentant « démissionné », il a, enfin, eu le courage « d’ouvrir sa gueule », de faire savoir que Sarkozy n’était pas son mentor et qu’il lui était arrivé de ne pas être d’accord avec le président.
Autant dire que Fillon s’est mis à exister en défiant Sarkozy dès l’instant où il a cru qu’il était viré. Si Sarkozy le garde, ce sera, aux yeux de tous, la preuve qu’il ne peut pas se passer de lui et qu’il accepte, de gré mais surtout de force, que le couple de l’exécutif évolue. Le « collaborateur » a pris un poids considérable ces dernières semaines.
Pour le reste, que Christine Lagarde passe des Finances aux Affaires étrangères sous prétexte qu’elle parle bien l’anglais, que Baroin cumule désormais les Finances et le Budget, que Guéant soit nommé à l’Intérieur et Hortefeux casé ailleurs et même que Juppé remplace Morin-l’inexistant ne devrait guère soulever l’enthousiasme à travers la France entière.
Certains diront qu’après cinq longs mois de gestation, la montagne a accouché d’une souris. Mais cela fait longtemps que Sarkozy ne ressemble plus à une montagne.

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