On savait que Juppé n’était pas un imbécile mais on ne pensait pas que celui qui avait écrit « La tentation de Venise » avait une ambition personnelle telle qu’il accepterait n’importe quoi pour revenir au gouvernement.
Ce soir, Alain Juppé vient de révéler qu’il ferait partie du gouvernement remanié que Nicolas Sarkozy doit dévoiler demain ou lundi. Violant tous les usages (et peut-être même toutes les prudences), il n’a pas pu tenir sa langue tant il brûlait d’impatience à rendre publique la bonne nouvelle. Et c’est, sans doute, sa précipitation qui a obligé l’Elysée à annoncer dès ce soir la démission du gouvernement Fillon.
Pour Juppé, ce retour sur le devant de la scène est, évidemment, une grande revanche sur un sort qui lui a été, il faut le lui accorder, sans pitié. Tout le monde sait qu’en étant condamné par la justice, il ne faisait que « payer pour les autres » (en l’occurrence « un » autre dont les démêlés avec la justice ne sont d’ailleurs toujours pas terminés), que son exil au Canada avait presque quelque chose d’infamant et que c’est, sans guère de doute, cette condamnation qui lui a coûté son siège de député en 2007 et, du coup, le maroquin de ministre d’Etat, ministre de l’Ecologie qu’il venait d’obtenir dans le tout premier gouvernement Fillon.
Il s’imagine donc qu’il va, enfin, pouvoir revenir à Paris, la tête haute et que tous ceux qui l’avaient assez ignominieusement abandonné vont se précipiter pour l’acclamer et lui rappeler leur fidélité indéfectible. Ce sera, bien sûr, pour lui un plaisir délicat.
A 65 ans, Juppé avait fini par croire qu’il n’avait plus d’avenir et qu’il finirait ses jours comme simple maire de Bordeaux. Pour lui, et il l’a dit à ses proches, il n’avait « pas l’intention de rater le dernier train » qui passerait devant lui.
Mais a-t-il vu dans quel état était le tortillard ?
On ne veut pas croire qu’il soit assez naïf pour penser qu’il va réussir à changer Sarkozy. Il le connaît bien depuis les années du RPR. Ils se sont souverainement détestés, lui, le fils naturel de Chirac, l’autre, le fils putatif de Balladur.
Quel que soit le ministère dont il va hériter, sûrement régalien et prestigieux, peut-être la Défense, Juppé n’aura qu’un rôle : servir de caution de moralité à Sarkozy pour la campagne présidentielle de 2012.
Mais deux questions se posent.
Que peut apporter Juppé à Sarkozy ? Certes, il a une image de technocrate sérieux qui manque diablement à Sarkozy. Il n’a rien de bling-bling. Normalien, il est cultivé, énarque, il sait compter.
Mais, aux yeux de l’opinion, son image est floue, passée. Il est d’une toute autre époque et les Français n’ont retenu de lui qu’une expression bien malheureuse, le fameux « droit dans mes bottes », qu’une tentative de réforme catastrophique, celle des régimes spéciaux de retraite, qui a provoqué les grèves épouvantables de l’hiver 1995 et qu’un échec retentissant, les élections législatives anticipées de 1997.
Que peut apporter Sarkozy à Juppé ? Le plaisir d’une revanche, certes, mais quoi d’autre ? Juppé va s’embarquer à bord d’une galère qui fait eau de toutes parts et qui se précipite droit vers les récifs d’une défaite électorale en 2012.
Il aurait sans doute mieux fait de rester à quai, en réserve de la République. Il aurait, peut-être, pu être utile en 2012.
Mais l’ancien premier ministre avait, sans doute, la nostalgie des dorures de la République. Ils sont tous pareils.

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