C’est drôle ! Voilà maintenant que certains reprochent à ceux qui se permettent d’émettre quelques réserves sur la politique menée par le président de la République, voire de la critiquer, de faire… de « l’antisarkozisme ». Ils n’ajoutent pas « primaire », mais c’est tout comme. (cf.artgoldhammer.blogspot.com et bernardg.blogspot.com, deux blogs toujours particulièrement intéressants)
A entendre ces milieux élégants, ceux qui remarquent que les promesses n’ont pas été tenues, que le chômage, la précarité, les injustices, les prélèvements obligatoires, les déficits, la dette ont considérablement augmenté et que la gouvernance autoritaire et solitaire conduit à toutes les incohérences seraient simplement aveuglés par une haine personnelle à l’égard du chef de l’Etat. Et donc, « n’aimant pas » Sarkozy, ils n’auraient pas le droit de contester sa politique.
Ces bons esprits ne se demandent pas si ce n’est pas parce qu’ils n’apprécient pas sa politique depuis le premier jour de son quinquennat que certains (70% des Français, excusez du peu) en sont arrivés à ne plus « aimer » (du tout) le président de la République.
Que les choses soient claires : ce n’est pas parce qu’on n’aime pas Sarkozy qu’on critique sa politique mais bien parce qu’on pense que sa politique est foncièrement mauvaise qu’on n’aime pas Sarkozy. J’avoue que je ne pensais pas avoir à faire cette précision.
« L’amour » n’a d’ailleurs pas grand-chose à voir ici.
Il est incontestable que l’élection de Nicolas Sarkozy en 2007 (c’était il y a des années-lumière) avait suscité un immense espoir chez une grande majorité de Français. Le mot « rupture » avait enthousiasmé l’opinion qui avait alors imaginé qu’une ère nouvelle allait commencer avec un « Etat irréprochable » (sic !), des réformes indispensables que tous les autres avaient jusqu’alors retardées, un dialogue social apaisé, un redémarrage de notre économie, grâce à une liberté d’entreprendre nouvelle. C’était la fin du chômage, de la précarité, de la misère puisque chacun allait « gagner plus en travaillant plus ». Les Français allaient pouvoir, heureux, se retrouver puisque ce serait aussi la fin de l’insécurité et de tous les communautarismes. C’était le bonheur assuré !
Que certains aient été un peu, beaucoup, passionnément déçus, on peut le comprendre. Déçus, voire désespérés par la politique menée, ils se sont mis tout naturellement à détester, voire à vomir le personnage.
Il faut d’ailleurs remarquer que si le programme de Sarkozy avait bel et bien fait rêver les Français, sa propre personnalité n’avait jamais entraîné la même adhésion. Contrairement à son prédécesseur, il n’était pas « sympa » aux yeux des Français. De plus, si personne n’aurait eu l’idée saugrenue de le comparer à de Gaulle, il n’avait, visiblement, ni la culture d’un Pompidou, ni l’élégance d’un Giscard, ni la présence d’un Mitterrand. Mais les temps avaient, sans doute, changé. Nous avions affaire à un petit animal politique, plein d’énergie, plein d’idées qui nous avait promis monts et merveilles et nous l’avions cru.
Mais il n’a pas fallu longtemps pour que, dans son propre électorat, certains le… prennent en grippe. On a tout dit sur l’effet dévastateur de la soirée du Fouquet’s et de la croisière sur le yacht de Bolloré. Deux gaffes impardonnables (et impardonnées) qui sont, évidemment, à l’origine de la « sarkophobie ». Les Français qui détestent les riches et plus encore le tape-à-l’œil ont alors, tout de suite, compris que l’Etat sarkoziste ne serait pas « irréprochable ».
On dira que ces reproches qui n’ont fait que s’accumuler au fil des mois par la multiplication des maladresses et des incongruités présidentielles étaient dérisoires. Qu’il ait des copains milliardaires, qu’il soit d’une vulgarité épouvantable, qu’il traite de « petit con » un pauvre type au salon de l’Agriculture, qu’il épouse un ancien top-modèle, qu’il tente de caser son fils à l’Epad, qu’il emmène Bigard au Vatican, qu’il s’en prenne à « La princesse de Clèves » n’était qu’anecdotique en face de la dégringolade du pays que sa politique semblait accélérer.
Anecdotique, peut-être, mais… fondamental.
Car ces « incidents de parcours » révélaient deux choses. D’abord, qu’avec ses allures de pignouf, il était indigne d’être le chef de l’Etat. Ensuite et surtout, qu’il voulait être et se présenter comme « le président des riches », de « ceux qui ont réussi » (à « faire du fric »), qui ont pu « s’offrir une Rolex avant 50 ans », pour reprendre la bien malheureuse formule d’un de ses meilleurs amis.
Quand on se goberge, sans pudeur, sur le yacht de Bolloré, on est, forcément, favorable au bouclier fiscal, forcément, prêt à couvrir toutes les magouilles des ténors du CAC40 et d’un ancien ministre du Budget indélicat. On avait déjà eu le régime « des copains et des coquins ». On entrait dans celui « des canailles et de leur valetaille ». On est, forcément, inconscient des souffrances des petits, des modestes, des obscurs.
On reproche à ces « antisarkozistes » de s’en prendre davantage à l’homme qu’à sa politique. Mais il se trouve que le bonhomme est une incarnation caricaturale de sa politique, brouillonne, agitée, coléreuse, méprisante, se limitant à ses effets d’annonce et des coups de menton, jouant de la provocation, multipliant des volte-face, injuste…
Naturellement, ceux qui semblent s’en prendre davantage à l’homme qu’à sa politique sont, le plus souvent, des « gens de droite ». La droite est plus déçue que la gauche qui ne se faisait aucune illusion. Elle est aussi sans doute, plus sensible à l’image d’un chef d’Etat, à son vocabulaire, à certains principes moraux.
Quoi qu’il en soit, c’est la « désaffection » (et le mot est faible) de ces gens-là qui est, aujourd’hui, dramatique pour Sarkozy. Sauf catastrophe (comme, par exemple, un nouveau mai 68) ils ne revoteront jamais pour lui, en 2012. Certes, ils ne basculeront pas non plus à « gauche-toute », cependant un certain nombre d’entre eux pourraient s’accommoder d’un Dominique Strauss-Kahn auquel, le connaissant mal, ils font déjà les yeux doux depuis des années. Mais la majorité de ces déçus de Sarkozy pourrait aussi se réfugier dans l’abstention. A moins, bien sûr, qu’elle ne se découvre, dans l’année qui vient, un « homme providentiel ». C’est l’éternel espoir d’un Bayrou, le nouveau rêve d’un Villepin. Pour l’instant, ils sont les seuls à l’espérer ou à y croire, un peu.
En tous les cas, qu’on se le dise, les déçus de Sarkozy ne sont pas prêts à cacher leur rancœur, même si on leur reproche désormais de s’en prendre plus à l’homme qu’à sa politique.

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