Pour la quatrième fois en un mois, des centaines de milliers de manifestants sont descendues, aujourd’hui, dans les rues pour crier leur refus de la réforme des retraites. Et çà va recommencer samedi.
En même temps, des grèves vont se prolonger dans les transports, dans les raffineries, dans certaines usines et on commence à nous parler de risques de pénurie d’essence. La France pourrait être paralysée dans quelques jours et une écrasante majorité de la population, d’après tous les sondages, approuve et soutient ce vaste mouvement de protestation.
De son coté, le gouvernement, « droit dans ses bottes », continue à faire passer son texte, article après article, devant le Sénat. Comme si de rien n’était, comme s’il n’entendait rien, ne voyait rien.
Certes, dans une démocratie, ce n’est pas la rue qui fait la loi. Mais, dans une démocratie, le pouvoir doit écouter la rue, surtout quand celle-ci menace de bloquer le pays et en est parfaitement capable.
Les amis de Nicolas Sarkozy nous disent que le président a été élu pour mener des réformes et qu’il a donc toute la légitimité pour réformer. Oui, mais le candidat Sarkozy s’était engagé, justement, à ne pas toucher à la retraite à 60 ans. La légitimité n’est donc pas de son coté aujourd’hui.
On a dit et répété que s’il s’était contenté d’augmenter le nombre d’années de cotisation pour avoir droit à une retraite à taux plein, ce qui serait revenu au même, (presque) tout le monde aurait été d’accord. Il a préféré s’attaquer à un symbole-tabou. Il a eu tort.
Aujourd’hui, il ne veut pas, ne peut pas reculer. Il tient à son image d’homme inflexible qui ne cède pas. « Sarko-la menace » ne peut pas capituler et il est vraisemblable qu’il aimerait bien se servir d’un Karcher pour disperser les mécontents qui ont envahi les rues.
En face, les syndicats, sans doute étonnés de leur propre succès devant un mouvement qui ne fait que s’amplifier, ne vont pas lâcher prise. Bernard Thibault et François Chérèque sont redevenus des hommes forts. Les syndicats ne représentent plus seulement les pauvres 8% de syndiqués français. Ils sont désormais à la tête d’une contestation nationale qu’une allumette pourrait rendre insurrectionnelle.
Ils savent que le gouvernement actuel est moribond. En annonçant avant l’été qu’il procéderait à un vaste remaniement après la réforme des retraites, Sarkozy a commis une erreur capitale. Il n’a pas compris que cela permettrait aux opposants à cette réforme d’avoir le champ libre devant eux. François Fillon n’a plus aujourd’hui le droit à la parole. Sans même parler du « porteur » de la réforme, Eric Woerth, exécuté par l’affaire Bettencourt.
Sarkozy a toujours voulu être seul en scène. Aujourd’hui, à cause de cette annonce prématurée du remaniement, il ne peut même plus faire avancer un de ses figurants pour prendre les mauvais coups. Le roi est nu, avec plus de 70% de ses « sujets » qui ne lui font plus confiance.
A-t-on affaire à une répétition du CPE ou sommes-nous à la veille d’un nouveau mai 68 ?
Le Contrat de Première Embauche de Dominique de Villepin (qui n’était pas une mauvaise idée en lui-même) avait déjà été adopté mais les manifestations avaient été telles que Chirac y avait, finalement, sagement renoncé. Mais le CPE ne concernait que les jeunes et plus particulièrement les jeunes « défavorisés ». Les retraites concernent tout le monde. Pire, le projet de Sarkozy n’est pas une innovation comme l’était le CPE mais, qu’on le veuille ou non, l’abandon de ce que les Français appellent « un droit acquis », la retraite à 60 ans. Et Sarkozy n’aura pas la sagesse qu’avait eue Chirac en abandonnant le projet.
Un nouveau mai 68 ? Les Français sont des gens curieux. Petits bourgeois impénitents accrochés à leurs droits acquis, il leur faut, à espaces réguliers, exploser et faire une révolution. 1789, 1830, 1848, 1871, 1936, 1968. Aucun peuple n’a autant construit de barricades dans ses rues. Si l’on tient compte des guerres, peu propices aux révolutions, on s’aperçoit que tous les vingt ou trente ans, les Français ont fait exploser leur colère.
En mai 68, la France était heureuse. Il n’y avait pas de chômage, pas de problèmes d’immigration ou de délinquance mais les Français « s’ennuyaient » et trouvaient que dix ans de gaullisme « çà suffisait ». Le monôme des étudiants a dégénéré.
Aujourd’hui, la France n’est pas heureuse. Elle est rongée par le chômage, la précarité, l’immigration mal gérée, la délinquance en recrudescence, l’angoisse devant un avenir de décadence. Les Français ne supportent plus Sarkozy, « trois ans, çà suffit ! » et ne voient pas d’espoir ailleurs. Tous les ingrédients d’une explosion sont réunis.
Le baril de poudre est là, il suffirait d’une allumette.

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