Aucun président de la Vème République n’a gardé un premier ministre pendant tout son mandat. Et qu’on ait réduit le septennat à un quinquennat ne semble pas avoir changé les choses. Un président a sans doute besoin, à mi-parcours ou dans la perspective de son éventuelle réélection, d’un second souffle, de changer de comparse. A moins, bien sûr, que le curieux « couple » président-premier ministre n’en soit arrivé, comme beaucoup de couples, à ne plus s’entendre, à se chamailler, à se haïr. Ce qui a été le plus souvent le cas.
En 1962, de Gaulle a viré Michel Debré, resté nostalgique de l’Algérie française pour prendre un inconnu qui s’appelait Pompidou. En 1968, il a viré Pompidou qui s’était trop vanté d’avoir gagné « les législatives de la peur », pour prendre Couve de Murville. En 1972, Pompidou a viré Chaban qui, se prenant pour un président du Conseil de la IVème République, avait lancé, de sa propre initiative, sa « Nouvelle société » et il a appelé Messmer. En 1976, c’est Chirac qui a démissionné de Matignon, ne supportant plus les avanies que lui faisait subir Giscard. Il a été remplacé à Barre. En 1984, Mitterrand a viré Mauroy pour effectuer son virage à 180 degrés, celui de la rigueur, avec Fabius. Puis ce fut la cohabitation avec Chirac à Matignon. En 1991, Mitterrand a viré Rocard qu’il n’avait jamais supporté et qu’il avait nommé à Matignon pour le tuer définitivement. En 1992, il a viré Edith Cresson qui avait rapidement démontré qu’une femme pouvait être aussi nulle qu’un homme et l’a remplacé par Bérégovoy. Puis, ce fut la seconde cohabitation avec Balladur. En 1997, Juppé a dû céder Matignon à Jospin pour une nouvelle cohabitation. En 2005, Chirac a viré Raffarin qui avait épuisé tous les charmes de la communication aux formules faciles et qui avait été tué par la canicule et l’a remplacé par Villepin.
On s’aperçoit donc que, dans la plupart des cas, c’est une incompatibilité d’humeur devenue insupportable ou un désaccord fondamental sur la politique à mener qui conduit le président de la République à changer de premier ministre.
Or, on ne voit pas ce que Sarkozy pourrait reprocher à Fillon. Jamais aucun premier ministre n’a été aussi docile, soumis, respectueux. Fillon (qui, avant d’être nommé premier ministre, avait déclaré qu’il faudrait supprimer le poste de premier ministre) a consciencieusement avalé toutes les couleuvres, toutes les vexations, toutes les brimades dont le gavait avec un plaisir sadique Sarkozy.
Oui, mais Fillon a commis une faute impardonnable. Tout en jouant à la perfection son rôle de larbin (Sarkozy disait « collaborateur ») il est devenu infiniment plus populaire que le président. Ce qui est invraisemblable car on ne peut tout de même pas dire qu’avec sa tête patibulaire Fillon ait de quoi soulever l’enthousiasme délirant des foules et d’autant moins que personne n’a la moindre idée de ce que pourrait être une vraie politique « fillonniste ».
Mais –et c’est là que tout s’aggrave- si Fillon est ainsi devenu populaire c’est tout simplement parce que, aux yeux des Français, il apparaissait comme l’exact contraire de Sarkozy. Bien élevé, gardant son calme, son sang-froid, disant généralement la vérité. Il aura commencé son séjour à Matignon en reconnaissant que la France était « en faillite » et il l’aura terminé en avouant qu’il fallait passer à « la rigueur ».
Qu’un premier ministre soit plus populaire que lui est déjà insupportable pour un président de la République. Ce fut le cas de Chaban face à Pompidou, de Rocard face à Mitterrand. Mais qu’il le soit simplement parce que sa seule présence souligne tout ce qu’on reproche au chef de l’Etat devient évidemment odieux pour celui-ci.
Sarkozy qui veut, bien sûr, se trouver une seconde chance doit donc se trouver un premier ministre qui pourrait symboliser un nouveau souffle mais surtout qui ne lui ferait aucune ombre, qui ne serait pas, comme l’a été Fillon, une sorte de reproche permanent.
Certes, Borloo, patron du parti radical, symbolise, à tort ou à raison, « le dialogue », ce qui après la partie de bras de fer sur la réforme des retraites pourrait un peu calmer le jeu. Mais surtout il incarne à la perfection bien des défauts qu’on reproche à Sarkozy lui-même. Il est aussi inélégant que lui (dans un autre registre), il a la même vulgarité, le même vocabulaire de charretier, il est tout aussi imprévisible, tout aussi brouillon, tout aussi « tout fou », toujours prêt à improviser des initiatives farfelues. Il a, lui aussi, des relations compromettantes puisqu’il a été l’avocat de la plupart de ceux qui ont été traînés en justice pour des affaires politico-financières. A bien des égards, il est même pire que Sarkozy.
On peut imaginer qu’après trois mois de Borloo à Matignon, les Français finiront par trouver Sarkozy… élégant, distingué, posé, raisonnable.
Sarkozy a fait l’erreur de ne pas vouloir que Fillon lui serve de « fusible » ce qui devrait pourtant être le rôle d’un premier ministre. Avec Borloo il pourrait se trouver un « faire valoir ».
Mais on frémit à la seule idée de voir la France représentée sur la scène internationale par un tel couple. « Bonjour l’élégance ! » comme dirait sans doute Borloo

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