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Mais que va dire Sarkozy?
On nous dit que Nicolas Sarkozy pourrait s’adresser au pays mercredi ou jeudi pour tirer les conclusions de l’affaire de la réforme des retraites et « tourner la page ».
On veut espérer que, contrairement à ses habitudes, le président ne va pas trop pratiquer le triomphalisme. Certes, il pourra toujours se vanter d’avoir fait une réforme (indispensable) qu’aucun de ses prédécesseurs n’avait osé mener à son terme (on a oublié les réformettes Balladur et Fillon). Mais, d’une part, tout le monde sait que cette réforme est insuffisante et qu’il faudra rouvrir le chantier avant longtemps et, d’autre part et surtout, on ne pas peut dire que la chose ait été menée de main de maître.
Il est évident qu’il aurait fallu lancer cette réforme (comme celle de la fiscalité, plus ou moins promise pour l’année prochaine) dès le début du quinquennat, avant que Sarkozy ne sombre dans tous les sondages. Mais il est vrai que Sarkozy s’était bêtement engagé, pendant sa campagne, à ne pas toucher aux 60 ans.
Il est d’ailleurs évident qu’il était maladroit de s’attaquer à ce mythe des 60 ans. Il aurait suffi d’augmenter, avec une certaine hypocrisie, le nombre d’années de cotisation nécessaires pour avoir une retraite à taux plein et le tour était joué.
Il est évident qu’il aurait fallu prendre mieux en compte la « pénibilité » (ne pas la confondre avec l’« invalidité »), le cas des carrières longues et des carrières interrompues. On aurait ainsi donné un os à ronger aux syndicats.
Il est évident enfin qu’il aurait fallu virer Eric Woerth aux premiers jours du scandale qui allait le discréditer totalement aussi bien aux yeux de ses interlocuteurs syndicalistes qu’aux yeux des Français et lui interdire de porter cette réforme difficile.
Et ajoutons que le fait d’avoir annoncé, avant l’été, un grand remaniement ministériel tétanisait totalement le gouvernement, désormais en sursis, et le rendait inaudible pour faire face à l’opposition prévisible à ce texte.
Tout cela fait tout de même beaucoup d’erreurs qui prouvent que Sarkozy est, sans doute, beaucoup moins habile qu’il ne le croit et qui font qu’il ne va pas pouvoir se targuer de cette réforme autant qu’il l’aurait voulu.
Les quelques millions de manifestants qui, à six reprises, sont descendus dans les rues pour hurler leur colère lui ont quelque peu gâché sa réforme et sans doute son plaisir.
Mais il va évidemment nous dire que cette réforme s’imposait, qu’elle est parfaitement équitable, qu’elle a été adoptée par le Parlement, que les pays voisins ont fait « bien pire » et que ce n’est ni la rue ni même les sondages qui font la loi dans une démocratie, ce en quoi il aura parfaitement raison, même si certains pourraient lui faire remarquer qu’il arrive que la rue et les sondages fassent les élections.
Va-t-il en profiter pour nous annoncer son nouveau gouvernement ? C’était prévu pour « après l’adoption de la réforme des retraites ». Nous y sommes. Cela permettrait, en effet, de mieux tourner la page des retraites. Et les Français en ont sûrement assez de toutes ces spéculations du microcosme politique qui, depuis des mois maintenant, fait défiler à Matignon Borloo, Alliot-Marie, Chatel, Baroin, Hortefeux, Guéant et… Fillon.
Le choix d’un premier ministre est une chose importante même si Sarkozy a instauré, sans nous le dire, une VIème République avec un système présidentiel qui a transformé Matignon en vulgaires communs de l’Elysée. Il est très malsain que ce choix soit devenu une sorte de loto et que, pour connaître le vainqueur, on ait ainsi à attendre, pendant des mois, le nom de celui que le bon plaisir du souverain aura choisi parmi tous ses courtisans.
Il ne serait d’ailleurs pas très judicieux de sortir le nom de l’heureux élu alors que les manifestations anti-réforme des retraites ne sont pas encore terminées.
Il va, plus certainement, nous parler des mois à venir. Mais, là encore, il est imprévisible. Non pas par habileté mais tout simplement parce que, visiblement, il ne sait pas lui-même sur quel pied danser. Il nous a dit, avec le même sérieux, qu’il ferait « une pause dans les réformes en 2011 » et… qu’il poursuivrait sans relâche « les réformes jusqu’à la fin du quinquennat », en évoquant la dépendance et la fiscalité
Pour l’instant, les manants que nous sommes attendent la parole du maître tout en jugeant l’attitude du souverain pendant ces quelques semaines de turbulences. Certains lui sauront gré d’avoir fait preuve de fermeté. Mais d’autres, sans doute plus nombreux, lui reprocheront de n’avoir pas su faire passer cette réforme « en douceur » et d’avoir provoqué un tel tohu-bohu.
Le rôle d’un chef d’Etat n’est pas de prendre bille en tête ses adversaires pour tenter de regrouper ses partisans. C’est d’avancer prudemment en essayant de rassembler.
La mobilisation n’est pas la guerre
La mobilisation n’est pas la guerre. La phrase (historique) est connue, exacte mais trompeuse. Les mobilisations finissent généralement mal.
Les syndicats, l’opposition et tous les « sarkophobes » ont réussi leur mobilisation. On peut discuter des chiffres mais il est évident que des centaines de milliers de Français sont descendues dans les rues, coup sur coup, à six reprises, depuis la rentrée, ce qui est totalement inédit dans l’histoire de nos conflits sociaux. Et devant ce mouvement qui ne désarme pas, les syndicats annoncent déjà une septième et une huitième journée de manifestations, le 28 octobre et le 6 novembre prochains.
Tout le monde a, bien sûr, compris maintenant que ces immenses défilés, un peu partout en France, ne servaient à rien. Le gouvernement ne va pas céder d’un pouce. La réforme des retraites sera adoptée définitivement la semaine prochaine. L’âge légal de la retraite passera à 62 ans.
Le pouvoir est resté barricadé sur ses positions et dans son château fort et la foule des mécontents a tourné indéfiniment autour de la citadelle en soufflant dans ses trompettes. Mais ce n’étaient pas les trompettes de Jéricho. Les remparts ne se sont pas effondrés. Ils se sont simplement lézardés.
Sarkozy aurait, bien sûr, pu vouloir tenter un grand coup, pour changer son image, en acceptant soudain de tout arrêter, de remettre à plat sa réforme et de rouvrir des négociations avec les syndicats. Mitterrand avait renoncé à son projet sur l’Ecole, Chirac avait abandonné sa réforme sur les statuts spéciaux et le CPE devant des telles manifestations. Cela ne leur avait pas réussi. La gauche avait perdu les élections de 1986, la droite celles de 1997.
Sarkozy a préféré « tenir ». Il sait que les foules qui ont conspué sa réforme n’ont jamais voté pour lui et qu’elles ne voteront jamais pour lui. Et il espère que sa réforme qu’il croit inévitable et équitable et surtout que sa fermeté en face de la rue lui permettront de récupérer son électorat qui l’a, en grande partie, abandonné.
Il a compris que la crise dépassait de beaucoup l’affaire des retraites et que ce conflit social était, en réalité, un conflit politique. Les marcheurs des rues manifestaient moins contre la réforme que contre Sarkozy lui-même. Il pouvait donc difficilement les écouter et leur donner raison.
Avec l’adoption du texte, les vacances et sans doute une certaine fatigue, on peut penser que le « mai 68 », espéré par certains et redouté par d’autres, ne va pas avoir lieu, cette fois-ci. A moins, bien sûr, d’un incident toujours possible. Presque tous les ingrédients étaient réunis, le désespoir, la colère et la crise. Il manquait simplement l’espoir d’une alternative. Pour faire une révolution, on ne peut pas se contenter de refuser un régime, un système. Il faut qu’on ait le rêve plausible d’autre chose. Or, l’opposition ne présente toujours pas de solution crédible.
Cela dit, la mobilisation n’a pas été inutile pour tout le monde. Si la guerre n’a pas éclaté, les opposants ont pu compter leurs troupes. 70% des Français sont contre la réforme des retraites, 70% des Français ont approuvé ces manifestations, 70% des Français rejettent Sarkozy. Et 30% de « gens de droite » font partie de cette écrasante majorité de mécontents.
Ce sont ces 30% là qui sont redoutables pour Sarkozy. Ils avaient voté pour lui en 2007. Ils ne veulent plus entendre parler de lui. Si la situation dégénérait aujourd’hui, il est vraisemblable qu’un certain nombre d’entre eux finirait par le rejoindre, en traînant des pieds. C’est ce que redoutent les syndicats et l’opposition. D’où leur relative modération, par peur de tout débordement.
Nous allons avoir dix-huit mois –jusqu’aux présidentielles- de « paix armée ». A la moindre initiative, au moindre projet de réforme, les bataillons mobilisés vont redescendre dans la rue. Or la situation exige la rigueur et donc des mesures qui ne peuvent être qu’impopulaires.
La mobilisation n’est pas la guerre mais elle permet d’entretenir une guerre larvée.
Tout a changé
La situation actuelle du pays va changer bien des choses, même si personne, aujourd’hui, n’est encore capable d’imaginer comment tout cela va tourner.
Sarkozy nous a annoncé un vaste remaniement ministériel « au lendemain de l’adoption de la réforme des retraites ». Le texte sera adopté définitivement par le Parlement la semaine prochaine. Il lui faut donc choisir, dans les jours qui viennent, sa nouvelle équipe. C’est, de toute évidence, la dernière vraie cartouche qui lui reste à tirer avant de se lancer dans le marathon de la présidentielle de 2012.
Selon les fameuses « sources bien informées », il hésiterait encore. On le comprend. On nous dit que Jean-Louis Borloo tiendrait toujours la corde. Mais ces dernières semaines de manifestations, de grèves, de troubles ont quelque peu changé la donne.
Sarkozy a joué l’intransigeance et la fermeté. Pas question de reculer d’un pouce sur la réforme, pas question de céder à la rue, ordre donné aux forces de l’ordre de débloquer toutes les raffineries et tous les réservoirs de carburant. Il espérait ainsi récupérer l’électorat de droite qui, en principe, déteste les grèves et la chienlit.
Mais, d’après les tout derniers sondages, il ne semble pas que cette attitude ait été payante. Il est toujours rejeté par plus de 70% des Français, les mêmes sans doute qui, d’après d’autres sondages, approuvent les manifestants et souhaitent que le gouvernement discute sérieusement avec les syndicats de cette réforme des retraites. Comme si une écrasante majorité de Français souhaitait la chienlit pour se débarrasser de Sarkozy lui-même.
Or, envoyer Borloo à Matignon ce serait choisir « l’ouverture au centre », le dialogue et même la palabre avec les syndicats et donc faire volte-face.
Sarkozy peut d’ailleurs se demander si la promotion de Borloo suffirait à calmer le mécontentement général. Ce farfelu échevelé aux allures de poivrot est-il aussi populaire que nous l’affirme une certaine presse ? Il est au gouvernement depuis plus de huit ans mais quel bilan peut-on tirer de ses passages aux ministères de la Ville, de l’Emploi et de l’Ecologie ?
Ses fonds de commerce ont toujours été « la cohésion sociale », « la rénovation urbaine » et « le développement durable ». Trois thèmes qui ont été à la mode, pour lesquels on a investi des sommes considérables mais qui ont été oubliés depuis belle lurette. Rarement notre société a été aussi… incohérente, les « cités » sont dans un état pire que jamais et les Grenelles de l’Environnement 1 et 2 ont sombré par la faute de leurs propres excès et de la crise.
Pire, Borloo est aussi ministre de l’Energie. Or la crise actuelle a eu pour toute première conséquence le problème des carburants. Borloo aurait donc dû être en première ligne. On ne l’a vu qu’à une seule occasion. Pour nous affirmer qu’il n’y avait aucun problème d’approvisionnement et qu’il n’y avait « que 300 stations-service en difficulté ». C’était 3.000 ! Un de ses gentils camarades du gouvernement l’a excusé en déclarant simplement qu’« il aurait fallu lui faire souffler dans le ballon ».
Quoiqu’il en soit, hier, pendant le Conseil des Ministres, Sarkozy n’aurait plus eu pour Borloo les petites attentions qu’il avait l’habitude de lui prodiguer et les experts en « sarkozologie » affirment ce matin que le numéro deux du gouvernement n’a plus les faveurs du souverain.
Hier, les « petits préférés du jour » étaient Brice Hortefeux, promu adjudant-chef de CRS, François Baroin qui a su bien souvent remplacer au pied levé Woerth dans la défense de la réforme des retraites et Bruno Le Maire, le petit nouveau, si propre sur lui avec ses allures de premier de la classe et de dernier de la crèche. Et sous l’œil goguenard de François Fillon, le président, perdu dans ses réflexions, semblait jauger ce que les uns ou les autres pourraient bien lui apporter.
On sait qu’après le coup du remaniement, Sarkozy compte aussi nous faire le coup de la scène internationale, grâce à sa prochaine présidence du G8 et du G20. Mais, là aussi, les choses se sont encore compliquées avec cette crise.
Sarkozy n’a jamais été apprécié par ses « pairs » chefs d’Etat qui l’ont toujours considéré comme un petit sauteur inconsistant, d’Angela Merkel qui déteste ses familiarités, à Obama qui l’ignore superbement, en passant par Medvedev qui l’a roulé dans l’affaire géorgienne et les Chinois qui ne lui ont jamais pardonné ses palinodies à répétition avec le Dalaï-Lama.
L’affaire des Roms venait de lui porter un énième mauvais coup. La crise d’aujourd’hui m’amis à terre. Comment imaginer, en effet, un Sarkozy, président du G20, et donnant des leçons de gouvernance mondiale à la terre entière (car, c’est bien là son intention) alors que chacun sait, autour de la table planétaire, qu’il est rejeté par 70% de sa population et qu’il vient de vivre une situation pré insurrectionnelle ?
Quelle que soit l’issue de la crise actuelle, c’est un Sarkozy encore plus affaibli qui se lancera dans sa campagne présidentielle, même si la peur de la chienlit lui aura, peut-être, permis de retrouver quelques électeurs de droite.
Attention au pépin !
Tous les historiens nous ont toujours raconté que de Gaulle n’avait rien compris à mai 68. C’est sans doute vrai. Mais bien malin serait, aujourd’hui encore, celui qui pourrait nous expliquer pourquoi et comment ce petit monôme d’étudiants de Nanterre a dégénéré en (mini) révolution et est entré dans l’histoire comme l’une des pages essentielles de notre deuxième moitié du XXème siècle.
En avril 68, Le Monde avait écrit que la France… s’ennuyait. Les Français étaient trop heureux. Ils connaissaient la paix depuis six ans, depuis la fin de la guerre d’Algérie en 1962, après avoir connu la guerre pendant vingt-trois ans (la deuxième guerre mondiale, l’Indochine et l’Algérie), c’étaient encore les « Trente glorieuses » et leur plein emploi, la France avait été reconstruite, elle n’était plus un pays rural, elle était devenue un pays industriel où chacun (ou presque) avait sa voiture, son frigidaire et bientôt sa télévision. Jamais les Français n’avaient connu un tel bien-être, un tel confort. Et, de plus, grâce à de Gaulle, la France avait retrouvé un immense prestige à travers le monde entier. Mais c’est vrai, la France s’ennuyait un peu, précisément faute de drames et de problèmes.
Est-il besoin de dire qu’aujourd’hui la situation est bien différente ? La France ne s’ennuie pas, elle se désespère. Le chômage, la précarité, l’insécurité, les déficits, l’augmentation des prélèvements obligatoires, la baisse de la protection sociale, les dangers du communautarisme, nous sommes cernés par les problèmes qu’on nous dit insolubles et, plus grave encore, nous n’avons plus d’autre avenir que la décadence et la France est devenue ridicule à la face du monde, par la faute de Sarkozy.
La désespérance provoquera-t-elle les mêmes effets que l’ennui ? C’est la grande question d’aujourd’hui à laquelle personne, bien sûr, n’est capable de répondre avec certitude, même si j’avoue faire partie de ceux, de plus en plus nombreux, qui pensent que « Cà sent très mauvais » et que « Cà pourrait bien finir par péter »
Mais ce qui est intéressant au-delà de toutes ces spéculations forcément fumeuses, c’est de se souvenir comment le pouvoir de 68 a réagi et a su faire face à cette situation qui lui échappait.
De Gaulle n’a peut-être rien compris à la chienlit généralisée mais il a compris qu’en disparaissant pendant vingt-quatre heures il provoquerait un électrochoc à travers tout le pays, que tous ses partisans (et tous les ennemis du désordre) se réveilleraient et qu’il pourrait donc reprendre la situation en main. Ce fut le fameux voyage à Baden-Baden qui permit ou provoqua le non moins fameux rassemblement de plus d’un million de personnes qui remontèrent les Champs Elysées en scandant « Vive de Gaulle ! Non à la chienlit ! ».
Peut-on imaginer aujourd’hui que si Sarkozy s’embarquait secrètement pour vingt-quatre heures à bord du yacht de Bolloré, des centaines de milliers de Français remonteraient les Champs Elysées pour passer devant le Fouquet’s en hurlant « Vive Sarkozy ! » ? A priori, non.
Sarkozy n’est pas de Gaulle, on le savait depuis longtemps et il est un peu injuste de le lui reprocher.
En fait, il est surtout intéressant de se souvenir de ce que fut l’attitude de Georges Pompidou qui fut celui qui « géra » vraiment la crise. Normalien, il avait mieux compris que de Gaulle que ce chahut des étudiants révélait un vrai malaise qui pouvait remettre en question notre société. Il était donc prêt à faire, sur ce plan, des concessions. Mais, banquier, il n’avait qu’une angoisse : que le monde ouvrier ne se mette à suivre ces « gamins » sur le chemin d’une révolution plus ou moins maoïste. Il négocia donc avec les syndicats, eux aussi affolés, pour leur permettre de reprendre leurs troupes en main.
Là, aucun rapport avec la situation d’aujourd’hui. En 68, les syndicats se firent les complices du pouvoir, aujourd’hui ce sont eux qui mènent le combat contre le pouvoir.
Mais plus importants encore furent les deux mots d’ordre de Pompidou : « Je ne veux pas un mort et je veux que Paris soit ravitaillé. Pour le reste, nous verrons plus tard » Pendant toute la crise, il répéta inlassablement ces deux phrases à la poignée de fidèles qui restait autour de lui à Matignon.
Pompidou savait que la mort d’un étudiant ou d’un ouvrier au cours d’une manifestation aurait des conséquences incalculables (vingt ans plus tard, la mort de Malek Oussekine, pendant la cohabitation Mitterrand-Chirac, fut une catastrophe pour Chirac) et que si Paris avait faim, le pire devenait inévitable. Il n’y eu pas un mort pendant les « événements » et Paris n’eut jamais faim.
Il est évident qu’aujourd’hui ces deux mêmes mots d’ordre s’imposent. Pas un mort, pas un « pépin » et que Paris n’ait jamais faim.
Cela suppose, de la part du pouvoir, une totale maîtrise de lui-même et des forces de l’ordre. Mais cela exige aussi que le pouvoir garde une discrète complicité avec les transporteurs qui ravitaillent la capitale.
Certes, la situation n’est pas (encore ?) dramatique. Mais les coups de menton de Sarkozy, les moulinets de Brice Hortefeux, les rodomontades d’Estrosi, Morano et autres sont inquiétants. Ce n’est vraiment pas le moment de jouer aux cow-boys.
Mais qu’espèrent-ils, les uns et les autres?
Sommes-nous dans une situation pré-insurrectionnelle ou assistons-nous au pourrissement et donc à l’agonie de la crise actuelle ?
Les manifestations de rue continuent, sixième journée de mobilisation, bientôt septième, et le nombre des marcheurs criant leur colère ne semble guère diminuer. Les jeunes ont visiblement rejoint les cortèges. CRS et salariés des raffineries jouent toujours au chat et à la souris autour des réserves de carburant. Un tiers des stations-service du pays est à sec. Les routiers multiplient les blocages et les opérations escargot. Sur les aéroports, un tiers des vols est annulé. Le port de Marseille est totalement bloqué. A la SNCF, il n’y a plus qu’un TGV sur deux, etc. Et, naturellement, les casseurs sont entrés dans la danse. Les affrontements violents se multiplient en banlieue et, à Lyon, on a assisté à de véritables scènes de guérilla urbaine, aux alentours de la place Bellecour.
Pendant ce temps, Nicolas Sarkozy répète qu’il ne cédera pas d’un pouce, François Fillon (qui fait ses valises et qui a retrouvé le sourire de son enfance) affirme péremptoirement que la situation, pour ce qui est de l’approvisionnement en essence, sera « de nouveau normale dans trois ou quatre jours », Brice Hortefeux (qui rêve d’aller à Matignon) annonce le nombre des casseurs arrêtés et Nadine Morano (qui s’est déjà dite prête à aller à Matignon !) jure ses grands dieux que le gouvernement ira « jusqu’au bout ».
Sarkozy joue donc le pourrissement et la lassitude. Il espère que, devant sa détermination inflexible, les manifestants vont finir par se décourager, que les organisations syndicales vont se diviser entre jusqu’au-boutistes et réalistes, que les vacances de la Toussaint vont démobiliser les jeunes et que, devant les risques de pénurie et de dérapages, l’opinion publique va revenir à de meilleurs sentiments devant un texte qui va être finalement adopté par le Sénat.
Les syndicats rappellent que la loi de Dominique de Villepin sur le Contrat de Première Embauche, adoptée elle aussi par le Parlement, avait été abandonnée devant l’ampleur des manifestations. Personne ne rappelle que la loi Savary sur l’Ecole avait, elle aussi, été remise dans un tiroir après de gigantesques manifestations en faveur de l’Ecole libre. Mais on imagine mal Sarkozy ayant la « sagesse » d’un Chirac ou d’un Mitterrand.
Les organisations les plus dures qui semblent avoir retrouvé leurs ardeurs révolutionnaires d’antan espèrent visiblement que tout va dégénérer et qu’un « novembre 2010 » façon « mai 68 » finira par contraindre Sarkozy à capituler.
Le PS est plus prudent. D’abord, parce qu’il sait qu’un durcissement du mouvement risque de servir Sarkozy, ensuite, parce qu’on est encore trop loin de présidentielles, ensuite encore, parce qu’en son sein même l’attitude à adopter provoque des divisions (notamment entre la première secrétaire et son porte-parole, ce qui fait désordre), enfin et sans doute surtout, parce que ses deux candidats en lice, Martine Aubry et Dominique Strauss-Kahn, sont (secrètement) partisans d’un recul de l’âge légal de la retraite de 60 à 62 ans.
Le PS espère donc simplement que cet « épisode » ne sera qu’une répétition générale à la mobilisation anti-sarkozy dont il rêve pour 2012 et qu’il sera inscrit au bilan du président sortant pour souligner son « autisme » devant la volonté populaire et son réformisme en faveur des classes les plus aisées.
Reste, et c’est là toute l’inconnue des jours à venir, la foule de ceux qu’on pourrait appeler les « incontrôlables », qui ne sont souvent « encartés » nulle part mais qui n’en peuvent plus, qui en ont « marre » et qui voudraient voir « tout péter ». Ce sont toujours eux qui jettent l’allumette dans le baril de poudre.
Il y a trop de mécontents aujourd’hui dans le pays, de chômeurs, d’exclus, de précaires, de « dégradés », de désespérés, pour qu’on puisse être sûr que ces millions de gens qui sont descendus dans les rues vont rentrer tranquillement chez eux, même si on siffle la fin de la récréation.
« Novembre 2010″ ne sera pas « mai 68″
Beaucoup de gens, aujourd’hui, semblent avoir envie d’un nouveau « mai 68 ».
Les jeunes, bien sûr, parce qu’ils veulent faire au moins aussi bien que leurs parents, voire que leurs grands-parents qui, pendant tant d’années, leur ont rabâché leurs « faits d’armes » d’antan.
Le « peuple de gauche », parce qu’il rêve de mettre Sarkozy définitivement à genoux et que personne, pas même de Gaulle, ne se relève d’une insurrection populaire.
Tous ceux qui ont des difficultés, c’est-à-dire l’écrasante majorité du pays, parce qu’ils n’en peuvent plus, qu’ils voudraient que tout explose, qu’on donne un grand coup de balai et qu’on en finisse avec toutes les injustices.
Et Sarkozy lui-même, sans doute, qui pense que quelques semaines de grèves, de pénurie, de chaos lui permettraient si ce n’est de remonter sur son cheval du moins de voir l’électorat de droite (qui l’a abandonné) se précipiter de nouveau vers lui. La droite a pris en grippe ce président bling-bling et inconsistant mais déteste encore plus la « chienlit ». Sarkozy n’avait que 13 ans en 68 mais il se souvient, peut-être, des législatives de juin 68 qui, au lendemain du « joli mois de mai », furent un raz de marée pour la droite et qu’on a appelées, à juste titre « les élections de la peur ».
Personne ne semble vouloir comprendre que si le pays était paralysé pendant deux ou trois semaines ce serait une catastrophe absolue. En 68, la France du Général était riche, puissante, il n’y avait pas de chômage, pas de déficits, pas de dette, pas de ghettos, pas de laissés-pour-compte, l’ascenseur social fonctionnait à plein régime dans le plein emploi. Les Français pouvaient donc « s’offrir » une petite révolution, pour se calmer, pour se détendre. Et pourtant, la facture des « accords de Grenelle » fut lourde à payer. Economiquement, financièrement et même psychologiquement.
Aujourd’hui, dans un pays miné par le chômage, ruiné par les déficits, déchiqueté par les communautarismes (quelle serait l’attitude de nos jeunes immigrés des quartiers de non-droit en cas de chaos absolu ?), une telle mésaventure pourrait bien nous donner le coup de grâce. Or, nous avons l’air d’y aller tout droit. Précisément à cause de tous nos malheurs.
Les « experts » nous disent qu’une vraie grève générale est aujourd’hui inimaginable, parce que certains, notamment les salariés des PME, ne peuvent plus s’offrir le luxe de faire une telle grève. C’est vrai. Mais il faut bien comprendre qu’aujourd’hui on n’a plus besoin d’une grève générale pour paralyser le pays et provoqué le chaos.
Que nos douze raffineries continuent à être à l’arrêt, que quelques centaines de chauffeurs de poids lourds se mettent, réellement, à bloquer les routes et les autoroutes et que les cheminots amplifient leurs grèves reconductibles, c’est-à-dire que quelques dizaines de milliers de salariés seulement décident de jouer l’épreuve de force, et plus personne ne peut circuler, les villes ne sont plus approvisionnées, les entreprises n’ont plus de matières premières, le pays s’arrête.
Les employés de nos raffineries, les chauffeurs routiers, les cheminots ne sont, évidemment, pas les salariés les plus à plaindre de notre société. Ils ont du travail, dans un pays qui compte plus de quatre millions de chômeurs, et leurs salaires sont généralement « convenables ». Mais ils ont une « puissance de nuisance » sans comparaison. Ils le savent. Et on a l’impression qu’ils ont bien envie d’en profiter.
Ajoutez à cela un incident grave –la mort d’un gosse au cours d’une manifestation- et tout explose.
Hier, à « C dans l’air », nous débattions de ce « rêve de 68 ». J’avais pour voisin Alain Krivine. Il était évidemment « l’expert » même s’il affirmait ne pas vouloir jouer les anciens combattants. Il était d’accord avec moi sur un certain nombre de points :
1) Il y a en France une « tradition révolutionnaire » qui fait que, depuis plus de deux siècles, à part pendant les périodes de guerre, les Français veulent, tous les trente ou quarante ans, élever des barricades dans leurs rues : 1789, 1830, 1848, 1871, la Commune, 1936, le Front populaire, mai 1968.
2) Aujourd’hui la réforme des retraites n’est plus qu’un prétexte qui sert à cristalliser tous les mécontentements contre une société de plus en plus injuste et toutes les oppositions contre un président désormais rejeté par 70% de la population.
3) L’opposition n’étant toujours pas crédible, les Français ne veulent pas attendre l’échéance de 2012 pour crier leur colère.
4) Toutes les révolutions ou pseudo-révolutions se terminent toujours par un coup de barre à droite ce qui pourrait expliquer l’intransigeance de Nicolas Sarkozy qui voit là un espoir de retrouver son électorat.
5) En avril 68, personne n’avait imaginé ce qui allait se produire et donc personne, aujourd’hui, ne peut prévoir ce qui va arriver. Le baril de poudre est là, y aura-t-il une étincelle ?
Mais pour Krivine, tout peut recommencer « comme en 68 » simplement « parce que les jeunes retrouvent leur conscience politique ». Cette analyse ne tient pas debout.
En mai 68, ce sont les jeunes (quelques milliers de petits bourgeois étudiants à Nanterre ou à la Sorbonne) qui ont lancé le mouvement (parce que les garçons souhaitaient pouvoir aller dans le bâtiment des filles à Nanterre !) et les syndicats, affolés d’être débordés, les ont rejoints pour reprendre la situation en main et en profiter pour obtenir certaines concessions.
Cette fois, ce sont les syndicats qui ont lancé la machine et les jeunes ont pris le train en marche pour ne pas rater une occasion de chahuter.
En mai 68, les jeunes étaient, sous l’influence des « gourous » de l’époque, trotskistes ou maoïstes. Ils rêvaient de faire, à Paris, la Révolution culturelle qui triomphait à Pékin. C’était grotesque mais cela leur permettait de se prendre pour de petits Gardes rouges.
Aujourd’hui, les jeunes ne rêvent plus du Grand Timonier. Ils n’ont aucune idéologie. Ils sont inquiets pour leur avenir. Ils n’ont fait que rejoindre le cortège des mécontents avec, bien sûr, l’espoir d’attiser le feu. Certains jeunes ont une vocation de pyromane.
68 fut un mouvement hautement politisé où ceux qui balançaient des pavés contre les CRS (qu’ils comparaient bien abusivement à des SS) rêvaient de créer une société nouvelle où toutes les libertés (sexuelles ou autres) pourraient s’en donner à cœur joie.
Aujourd’hui, ceux qui rêvent de « tout foutre en l’air » veulent simplement sauvegarder une société ou du moins un système –l’assistanat généralisé- qu’ils décriaient hier mais auquel ils veulent s’accrocher.
S’il y a un « novembre 2010 », il ne ressemblera pas à mai 68. Ce ne sera d’ailleurs pas une révolution. Une révolution c’est quand on veut abattre les privilèges d’une minorité qui ont rendu le système insupportable. Aujourd’hui, en France, le système est devenu insupportable parce que, tout en créant, c’est vrai, une nouvelle caste de privilégiés, il a accordé des avantages exorbitants à la très grande majorité des citoyens. Avantages que nous ne pouvons plus nous offrir.
Du dialogue de sourds au bras de fer
La différence entre « le dialogue de sourds » et « le bras de fer » c’est que le premier se termine généralement en queue de poisson alors que le second peut mener à l’épreuve de force.
Tout le monde affirme que cette semaine qui commence va être « décisive ». C’est vraisemblable.
On a compris que le gouvernement n’allait pas céder d’un pouce dans sa réforme des retraites. Le premier ministre (en sursis) l’a encore rappelé hier, tout comme il a affirmé qu’il n’y aurait pas de pénurie d’essence, ce que personne ne croit si l’on en juge par les foules d’automobilistes qui se précipitent devant toutes les stations d’essence pour faire des réserves. Et le Sénat va adopter cette réforme, sans doute jeudi.
De l’autre côté, c’est plus compliqué. Le mouvement s’essouffle tout en se radicalisant.
Demain, nous aurons droit à la sixième journée de mobilisation. On peut imaginer que certains de nos « marcheurs des rues » commencent à en avoir assez de défiler avec leurs banderoles. Il se met à faire très froid et les cinq premières journées (de salaire perdu ou de RTT) n’ont servi à rien en face de l’inflexibilité du gouvernement.
Mais d’autres manifestants estiment sans doute qu’il serait absurde que tant d’efforts n’aient servi à rien. Ce sont eux qui veulent passer du dialogue de sourds au bras de fer, à l’épreuve de force. Ils rêvent visiblement d’une grève générale qui paralyserait le pays et conduirait, pensent-ils, le gouvernement à capituler. Les grèves dans les raffineries et les premières opérations escargot lancées par les routiers leur font espérer que tout pourrait basculer.
Les syndicats commencent à être divisés. La CGT veut poursuivre son offensive –« Ce n’est qu’un début, continuons le combat », disait un slogan de mai 68- alors que la CFDT semble trouver que la démonstration a assez duré et qu’« il faut savoir terminer une grève », comme disait Maurice Thorez. Mais François Chérèque ne veut pas apparaître comme « le social-traître capitulard » qui briserait l’unité syndicale. Il en a déjà fait l’expérience en 2003 et çà lui avait coûté très cher.
En fait, le « raisonnable » Chérèque et sa CFDT voulaient s’opposer à la réforme des retraites et ont compris que leur combat était inutile alors que Thibault et sa CGT veulent, eux, « abattre » Sarkozy et sont donc prêts à aller « jusqu’au bout ».
Ces « jusqu’au-boutistes » sont, évidemment, des nostalgiques de mai 68. Nous l’avons déjà dit, la France a besoin, de temps en temps, d’exploser, de dresser des barricades et de jeter des pavés sur les forces de l’ordre. Cela fait partie de notre folklore, comme la pétanque, le Beaujolais ou le cassoulet. Les lycéens de 14 ans qui protestent aujourd’hui contre la retraite à 62 ans avec leur tee-shirt de Guevara (mais qui seront mis en vacances à la fin de la semaine) veulent être « dignes » de leurs parents soixante-huitards.
La France est-elle prête à basculer dans le chaos ? Personne ne peut le savoir. Personne n’avait prévu les événements de mai 68.
En 68, la France était heureuse mais, paraît-il, s’ennuyait. Elle avait donc pu s’offrir cette petite révolution d’enfants gâtés. Aujourd’hui, le pays va mal. Le chômage, la précarité, les injustices de plus en plus criardes, l’absence d’avenir, désespèrent les Français.
Faut-il des gens heureux ou des gens malheureux pour construire des barricades ? J’en débattrai tout à l’heure avec Alain Krivine, un spécialiste, au cours de l’émission « C dans l’air » (17 heures 50 sur la 5) et nous en reparlerons demain.
Putain, encore 18 mois !
Où en sommes-nous ? Cela fait des semaines que la France vit dans une atmosphère épouvantable. Le chef de l’Etat est rejeté par une écrasante majorité de la population et continue à dégringoler dans les sondages, le gouvernement est tétanisé dans l’attente d’un grand remaniement annoncé il y a des mois et toujours retardé, et, tous les huit jours, des millions de Français descendent dans la rue pour crier leur refus de la grande (et seule vraie) réforme du quinquennat, celle des retraites.
Mais tout le monde continue son petit bonhomme de chemin, comme si de rien n’était. La réforme des retraites va être adoptée par le Parlement, dans la majorité on va continuer à spéculer sur les chances de Borloo, Michèle Alliot-Marie et les autres en scrutant les froncements de sourcils du souverain et les mécontents vont continuer à défiler de la Nation à la République et dans la plupart des villes de France, rejoints maintenant par les lycéens, alors que des grèves plus ou moins larvées vont se multiplier.
Va-t-il falloir tenir comme çà jusqu’aux élections présidentielles ? On se souvient du « Putain, encore deux ans ! » prêté à Chirac en 1993 quand, de son bureau déserté de l’Hôtel de Ville, il voyait Balladur caracoler dans les sondages. Cette fois, ce sont les Français qui ont compris qu’il leur fallait encore patienter dix-huit mois pour régler leurs comptes. Et le remaniement du gouvernement qui finira bien par arriver ne changera, bien sûr, pas grand chose.
Mais dans notre petit monde politique, tout le monde semble content. Cette réforme des retraites, indispensable mais mal fagotée, a permis de clarifier les lignes.
Sans avoir à préciser son programme ni à se choisir un candidat, la gauche a vu « son peuple » se mobiliser à l’appel des syndicats. En brisant, bêtement, le tabou des 60 ans, le pouvoir a réuni contre lui tous les mécontentements. Les « sarkophobes » qui se supportent plus physiquement Sarkozy, les classes moyennes qui voient leurs revenus baisser et qui s’aperçoivent qu’en travaillant plus on ne gagne pas plus, les « défavorisés » de moins en moins protégés, les chômeurs de plus en plus nombreux.
Les bataillons de tous les anti-sarkozismes se sont mis en ligne. Et puisque, comme d’habitude, les présidentielles se joueront « contre » un candidat beaucoup plus que « pour » un candidat, Dominique Strauss-Kahn et/ou Martine Aubry n’ont plus qu’à attendre sagement l’heure du scrutin tout en remerciant secrètement Sarkozy de leur avoir ainsi offert sur un plateau ce qu’ils considèrent déjà comme une victoire programmée.
Mais, à l’Elysée, on se frotte aussi les mains. Il y a belle lurette qu’on a compris que l’ouverture à gauche était un leurre et que le vieux rêve de Giscard de réunir « deux Français sur trois » était absurde. Ce qu’il faut –et qui est suffisant- c’est réunir son électorat traditionnel, centre, droite et éventuellement un peu d’extrême droite.
Qu’il y ait un, deux ou trois millions de braillards dans les rues n’a strictement aucune importance. Ces gens-là n’ont jamais voté et ne voteront jamais pour Sarkozy, ni d’ailleurs pour aucun candidat de droite.
Sarkozy -à moins de 30% dans tous les sondages, alors que la droite devrait être, a priori, légèrement majoritaire dans le pays- doit reconquérir l’électorat qui l’avait fait triompher en 2007 et qu’il a fait fuir par son style, le fameux « bling-bling », par sa conception de la gouvernance, « moi tout seul, moi partout », mais surtout par l’oubli de toutes ses promesses électorales et par son incompétence en face des vrais grands problèmes du pays, le chômage, l’insécurité, l’immigration, la dette, les déficits, etc.
Il s’est lancé dans la reconquête de cet électorat en réactivant, d’abord, son fonds de commerce habituel de la sécurité. Ce fut le discours de Grenoble. Mais il a, sans doute, compris qu’il avait tapé un peu trop fort en dérapant avec la déchéance de la nationalité et, plus encore, avec l’affaire des Roms. Il n’a pas gagné une seule voix à l’extrême droite (il ne séduira plus jamais les électeurs du Front National qui considèrent qu’il les a roulés en 2007) et il a encore perdu du terrain au centre, chez des électeurs auxquels les relents de xénophobie donnent la nausée.
Le coup de la sécurité ayant raté, le dossier des retraites tombait à pic. Certes, tout a mal commencé. Le texte était mal « foutu » puisqu’il soulignait toutes les injustices de notre monde du travail (les carrières longues, les femmes, etc.) mais, en plus, l’affaire Woerth rappelait, au pire moment, les liens incestueux entre ce pouvoir qui se disait réformateur et les classes les plus favorisées. Du coup, on pouvait dire que cette réforme était faite pour les riches.
Heureusement (pour Sarkozy) l’opposition à ce texte a pris des proportions considérables. Cette mobilisation générale du « peuple de gauche » était inespérée pour lui. Elle allait lui permettre de démontrer aux électeurs de droite (et du centre) que, contrairement à ce qu’ils lui reprochaient, il était parfaitement capable de faire, contre vents et marées, des réformes importantes (que ses prédécesseurs n’avaient jamais osé mener à bien) et qu’il n’était pas homme à céder devant les pressions de la rue, autant dire qu’il avait, contre toute attente, l’étoffe d’un homme d’Etat…
L’électorat de droite (et du centre) n’aime ni les manifestations de rue, ni les grèves. Plus il y en aura, plus il retournera, de gré ou de force, en traînant les pieds s’il le faut, au bercail sarkoziste, d’autant plus qu’il approuve, à quelques nuances près, la réforme imposée.
Dans les rues, certains rêvent visiblement aux manifestations de l’hiver 1995 contre la réforme Juppé ou à celle de 2006 contre le CPE, voire à un nouveau mai 68. C’est justement ce que redoute l’électorat (perdu) de Sarkozy. A la mobilisation des uns va répondre la mobilisation des autres. « Oui à la réforme, non à la chienlit ».
Tout s’est donc clarifié. Les deux camps sont en ordre de bataille. A force d’entendre la gauche hurler « Tous unis contre Sarkozy », la droite, inquiète, se résout à murmurer « Nous n’avons pas le choix, tous unis derrière Sarkozy ». C’est du moins là le scénario espéré au château.
Reste que 18 mois, c’est long.
Il va y avoir « la surprise » du nouveau gouvernement qui ressemblera forcément davantage à une équipe de campagne électorale, avec ses bateleurs d’estrade et ses colleurs d’affiches, qu’à une équipe ministérielle capable de gérer le pays qui, on l’a presque oublié, est dans une situation catastrophique. Il y aura, peut-être, la réforme de la fiscalité, si nécessaire et qu’il aurait fallu lancer dès 2007, et qui va, inévitablement, provoquer une nouvelle mobilisation générale de l’opposition. Il y aura, sans doute, l’émergence d’un ou deux candidats, genre Villepin, qui se présenteront en hommes recours de la droite et qui pourraient bien être redoutables lors du premier tour.
Mais, en face, il faudra bien finir par dessiner l’ébauche d’un programme (de rupture, certes, mais crédible) et surtout par se mettre d’accord sur un(e) candidat(e). Strauss-Kahn ne va tout de même pas faire acte de candidature par vidéoconférence depuis Washington et Martine Aubry aura bien des difficultés à se débarrasser de Ségolène Royal.
Bref, encore 18 mois pendant lesquels chacun aura tout intérêt à jouer la pression, la gauche pour affaiblir encore Sarkozy, Sarkozy pour récupérer son électorat en l’affolant. Et c’est l’abstentionnisme qui risque fort de l’emporter haut la main.
Mais qui sont « les réacs » d’aujourd’hui?
Depuis quelques décennies, voire deux bons siècles, la plus grande injure dans notre débat politique consiste à traiter l’autre de « réac ». A ce seul mot, la discussion s’achève et l’affaire est entendue. Par définition, le « réac » a tort. Il est, au mieux, un imbécile nostalgique d’un passé qu’il considère comme un paradis perdu, au pire, un salaud qui regrette l’époque des croisades, de l’esclavagisme, du colonialisme et des « deux cents familles ».
A croire ceux qui pratiquent ce genre d’insultes et la plupart de nos intellectuels de service, adeptes de la dictature de la pensée désormais unique, l’histoire de l’humanité avancerait tranquillement d’un bon pas, toujours dans le même sens et vers des jours forcément meilleurs. Il y aurait simplement, de temps en temps, une petite pause, voire un petit recul en arrière, très provisoire, provoqué justement par ces maudits « réacs ».
Les choses seraient donc très simples, et toujours à en croire ces braves gens, avec, d’un côté, « les progressistes », dans le sens du vent, du poil et de l’histoire, et, de l’autre, « les réacs », à contrecourant, à contre sens, à contre tout.
Nos défenseurs du « progressisme » nous font alors remarquer que l’histoire de France a été jalonnée de révolutions qui, prétendent-ils, ont été autant d’étapes dans cette marche en avant irrésistible. 1789, 1830, 1848, la Commune, 1936 et le Front populaire, mai 68.
Naturellement, ils oublient de préciser que la (grande) Révolution s’est terminée par le sacre de Napoléon, les « Trois glorieuses » de 1830 par l’avènement de la royauté bourgeoise louis-philipparde, 1848 par l’élection triomphale du prince-président qui allait rapidement se faire couronner sous le nom de Napoléon III, la Commune par l’instauration de la Troisième République radicale et mai 68 par l’élection de Georges Pompidou. Autant de preuves que la marche en avant inexorable qu’on veut nous raconter ressemble surtout à un tango argentin, avec un pas en avant et deux (ou trois) pas en arrière.
Cette simple observation devrait nous rendre plus prudents dans nos certitudes sur le sens de l’histoire qui, bien souvent, avance… à reculons.
Quels furent nos premiers « réacs » ? Les nostalgiques de la royauté sous la Terreur, les nostalgiques de Robespierre sous l’Empire, ceux du Petit Caporal sous la Restauration ? Ils le furent tous car on peut être « réac » de droite comme de gauche, la seule exigence demandée aux « réacs » étant de refuser le présent et de regretter le passé.
Tout au cours du XXème siècle, tous ceux qui n’admiraient pas l’Union soviétique, Lénine, Staline et le goulag étaient des « réacs », même s’ils n’avaient pas la larme à l’œil à l’évocation des Tsars. En vomissant le Petit Père des peuples, nous disait-on, ils tentaient vainement de s’opposer au sens de l’histoire et au courant fougueux qui entraînait l’Humanité vers un monde meilleur. Jusqu’au jour où on s’aperçut qu’on s’était trompé de sens et que l’histoire avait, d’elle-même, repris son cours normal. Pasternak, Soljenitsyne et ses amis « dissidents » qui, pendant des décennies, étaient apparus comme les pires incarnations des « réac » devinrent, soudain, des précurseurs qui avaient vu juste.
Il faut donc se méfier. Qui est « réac » aujourd’hui ne le sera plus demain. Et vice-versa. Le plus prudent est donc de s’en tenir au sens des mots, sans vouloir ni tout politiser ni surtout s’imaginer que l’Histoire est un fleuve tranquille qui suit son cours.
Le « réac » est simplement celui s’accroche au passé, qui refuse de voir que tout -les choses, les hommes, les sociétés, les rapports de forces- tout changent. Et même a déjà changé.
Tout çà pour poser la question du jour. Ceux qui défilent aujourd’hui dans nos rues parce qu’ils refusent le passage de l’âge de la retraite de 60 à 62 ans sont-ils des « progressistes » qui se battent sans cesse pour tenter d’améliorer les conditions de vie de chacun ou des « réacs » qui s’accrochent désespérément au passé, au « paradis perdu », aux privilèges d’antan et qui refusent d’admettre que le monde a changé, que l’espérance de vie s’est prolongée, que les conditions de travail se sont améliorées et que la vieille Europe, où il faisait si bon vivre, est maintenant submergée, écrabouillée par toutes les bimbeloteries produites tout autour de la planète ?
Il n’y a aucun doute que nos syndicats sont, en l’espace d’un petit siècle, passés de la catégorie des « utopistes » qui rêvaient d’aubes prometteuses à celle des « réacs » qui défendent bec et ongle le statut des fonctionnaires (de 1945), les régimes spéciaux, les monopoles de l’Etat, les 35 heures, la retraite à 60 ans.
Peut-on se dire « progressiste » tout en étant fondamentalement « réac » ? Prétendre avoir une vision de l’avenir tout en se limitant à pleurnicher sur un passé à jamais révolu ?
Le vrai problème est d’être « réaliste ». En mai 68 (une époque qu’on évoque décidément beaucoup en ce moment) nos petits bourgeois sur leurs barricades s’écriaient « Exigeons l’impossible ! ». C’était drôle à l’oreille, totalement absurde à la réflexion. La politique c’est l’art de rendre possible ce qui est souhaitable. Nos syndicats ont tort de vouloir rendre souhaitable ce qui est impossible.
« Devenez grutiers à Marseille »
Heureusement qu’un ami vient de me le signaler car j’avoue que la chose m’avait échappé. Cette semaine, Les Echos ont publié une page de publicité sur laquelle on pouvait lire textuellement : « Le meilleur métier du monde : devenez grutier au port de Marseille, congés : 8 semaines par an, horaires : 18 heures par semaine, rémunération : 4.000 € bruts par mois, emploi garanti à vie »
Cette publicité avait été payée par un collectif qui s’intitule lui-même assez joliment « Touche pas à mon port » et qui regrouperait le patronat marseillais, plusieurs associations et même des « salariés ».
On comprend que, devant la grève des dockers de Marseille qui paralyse, depuis des jours et des jours, toute l’activité du port phocéen et des ports pétroliers des environs, certains commencent à perdre patience.
Après avoir eu la peau de notre marine marchande qui fut jadis parmi les premières du monde (que sont devenus la Transat, les Messageries Maritimes, les Chargeurs Réunis et beaucoup d’autres compagnies qui firent flotter le pavillon français sur toutes les mers du globe ?), de nos chantiers de construction navale (qui avaient construit, excusez du peu, le Normandie et le France) et de la plupart de nos ports (Dunkerque, Nantes, La Palice, Bordeaux, etc.) on a l’impression que nos syndicats veulent porter l’ultime coup de grâce à Marseille, pour abréger l’agonie dont ils sont totalement responsables de notre dernier grand port.
La France avait tous les atouts –sa situation géographique qui fait d’elle l’entrée maritime évidente de l’Europe occidentale, l’importance de ses cotes, une certaine tradition, ses territoires d’outre-mer- pour être l’une des grandes puissances maritimes de la planète de ce XXIème siècle à un moment où la mondialisation fait du transport maritime, en plein expansion, un élément essentiel de l’économie mondiale.
Par la faute des syndicats, la CGT, aux exigences délirantes, des armateurs qui ont toujours tout cédé et des pouvoirs publics qui n’ont jamais compris l’importance, ne serait-ce que pour l’indépendance nationale, d’avoir une véritable politique de la mer (depuis des années, la mer dépend du ministère de… l’agriculture ou de celui de… l’écologie !) notre flotte est moins importante que celle de … la Suisse.
Certains ont calculé que le monde maritime, s’il renaissait de ses cendres, pourrait offrir sans problèmes plus d’un million d’emplois. On comprend mal que nos dirigeants n’y attachent aucune importance.
On sait que les syndicats demandent une plus grande transparence à propos des salaires des grands patrons du CAC40 et de tous les avantages dont ces messieurs bénéficient. Ils ont parfaitement raison. Tout comme ils ont raison quand ils s’indignent des parachutes dorés que touchent les PDG incapables, virés après avoir conduit leur entreprise au bord de la faillite.
Mais la transparence doit être générale et il est très bon que cette poignée de Marseillais qui s’affolent devant la catastrophe programmée de leur ville et de leur région aient eu le « courage » (car c’en est un) de rendre publics le salaire, les congés et les horaires des grutiers qui sont à la pointe de toutes les revendications des employés des ports.
On ne pourra plus nous faire, systématiquement, le coup des grévistes de la CGT affamés, vivant dans des conditions épouvantables, opprimés, exploités par le grand capital et tentant, dans un sursaut de désespoir, d’arracher, par la grève, quelques sous pour avoir une vie décente.
Il y a en France aujourd’hui, huit millions de malheureux qui vivent, survivent sous la ligne de pauvreté, cinq millions de chômeurs. Ils ne sont ni à la CGT ni grévistes. Ce sont eux dont il faudrait s’occuper. Pas des grutiers de Marseille à 4.000 € par mois qui, pour défendre leurs privilèges, sont en train de créer davantage de chômage et de misère.
Personne ne sait très exactement en quoi consiste le travail des grutiers. On les imagine, par tous les temps, perchés en haut de leur grue. Ce n’est sûrement pas un travail de tout repos. Mais ce n’est tout de même pas à la force de leurs bras qu’ils font monter leurs charges. Et 18 heures par semaine ce n’est tout de même pas très harassant.
4.000 € par mois ! On voudrait savoir combien de jeunes agrégés de philosophie, d’infirmières de nuit ou de pompiers professionnels gagnent autant. Certes, c’est beaucoup moins que ce que touchent le patron de l’Oréal (du nom de l’entreprise du même nom que « l’affaire »), un trader débutant de la Société Générale ou un pilote de ligne d’Air France (cf. l’affaire Ryanair). Mais c’est tout de même beaucoup d’argent pour un métier qui ne demande pas forcément ni une intelligence exceptionnelle ni une formation de longue durée.
Les grutiers de Marseille peuvent, sans aucun doute, remercier leurs syndicats. C’est ce qu’ils font d’ailleurs bien volontiers en étant tous syndiqués et en narguant les bateaux qui, au large, attendent, depuis des semaines, leur bon vouloir pour venir décharger leur cargaison.
Ils déchanteront peut-être un jour. Et, sans doute, avant longtemps. Tiens, à propos, que sont donc devenus les marins syndiqués du France ? Certes, ils ont « gagné » leur combat. Le France a été désarmé, vendu à des Norvégiens (qui ont su le rendre bénéficiaire pendant des années) et la Transat a disparu. Mais, eux, maintenant, ils sont chômeurs…
Contrairement à tous les syndicats du monde qui luttent pour améliorer les conditions de travail des salariés et donc d’abord pour la sauvegarde de l’emploi, nos syndicats mènent un combat idéologique contre le patronat, au nom d’une « lutte des classes » qui n’a plus aucun sens depuis des lustres, mais en se limitant, très curieusement, à la protection des privilèges de ceux qu’on peut, à juste titre, considérer comme les plus favorisés, les fonctionnaires, bien sûr, les dockers, les salariés des raffineries, les employés du livre, etc. On comprend donc qu’il n’y ait que 7% de salariés français syndiqués.
C’est là une exception française de plus et c’est désespérant.