Depuis quelques décennies, voire deux bons siècles, la plus grande injure dans notre débat politique consiste à traiter l’autre de « réac ». A ce seul mot, la discussion s’achève et l’affaire est entendue. Par définition, le « réac » a tort. Il est, au mieux, un imbécile nostalgique d’un passé qu’il considère comme un paradis perdu, au pire, un salaud qui regrette l’époque des croisades, de l’esclavagisme, du colonialisme et des « deux cents familles ».
A croire ceux qui pratiquent ce genre d’insultes et la plupart de nos intellectuels de service, adeptes de la dictature de la pensée désormais unique, l’histoire de l’humanité avancerait tranquillement d’un bon pas, toujours dans le même sens et vers des jours forcément meilleurs. Il y aurait simplement, de temps en temps, une petite pause, voire un petit recul en arrière, très provisoire, provoqué justement par ces maudits « réacs ».
Les choses seraient donc très simples, et toujours à en croire ces braves gens, avec, d’un côté, « les progressistes », dans le sens du vent, du poil et de l’histoire, et, de l’autre, « les réacs », à contrecourant, à contre sens, à contre tout.
Nos défenseurs du « progressisme » nous font alors remarquer que l’histoire de France a été jalonnée de révolutions qui, prétendent-ils, ont été autant d’étapes dans cette marche en avant irrésistible. 1789, 1830, 1848, la Commune, 1936 et le Front populaire, mai 68.
Naturellement, ils oublient de préciser que la (grande) Révolution s’est terminée par le sacre de Napoléon, les « Trois glorieuses » de 1830 par l’avènement de la royauté bourgeoise louis-philipparde, 1848 par l’élection triomphale du prince-président qui allait rapidement se faire couronner sous le nom de Napoléon III, la Commune par l’instauration de la Troisième République radicale et mai 68 par l’élection de Georges Pompidou. Autant de preuves que la marche en avant inexorable qu’on veut nous raconter ressemble surtout à un tango argentin, avec un pas en avant et deux (ou trois) pas en arrière.
Cette simple observation devrait nous rendre plus prudents dans nos certitudes sur le sens de l’histoire qui, bien souvent, avance… à reculons.
Quels furent nos premiers « réacs » ? Les nostalgiques de la royauté sous la Terreur, les nostalgiques de Robespierre sous l’Empire, ceux du Petit Caporal sous la Restauration ? Ils le furent tous car on peut être « réac » de droite comme de gauche, la seule exigence demandée aux « réacs » étant de refuser le présent et de regretter le passé.
Tout au cours du XXème siècle, tous ceux qui n’admiraient pas l’Union soviétique, Lénine, Staline et le goulag étaient des « réacs », même s’ils n’avaient pas la larme à l’œil à l’évocation des Tsars. En vomissant le Petit Père des peuples, nous disait-on, ils tentaient vainement de s’opposer au sens de l’histoire et au courant fougueux qui entraînait l’Humanité vers un monde meilleur. Jusqu’au jour où on s’aperçut qu’on s’était trompé de sens et que l’histoire avait, d’elle-même, repris son cours normal. Pasternak, Soljenitsyne et ses amis « dissidents » qui, pendant des décennies, étaient apparus comme les pires incarnations des « réac » devinrent, soudain, des précurseurs qui avaient vu juste.
Il faut donc se méfier. Qui est « réac » aujourd’hui ne le sera plus demain. Et vice-versa. Le plus prudent est donc de s’en tenir au sens des mots, sans vouloir ni tout politiser ni surtout s’imaginer que l’Histoire est un fleuve tranquille qui suit son cours.
Le « réac » est simplement celui s’accroche au passé, qui refuse de voir que tout -les choses, les hommes, les sociétés, les rapports de forces- tout changent. Et même a déjà changé.
Tout çà pour poser la question du jour. Ceux qui défilent aujourd’hui dans nos rues parce qu’ils refusent le passage de l’âge de la retraite de 60 à 62 ans sont-ils des « progressistes » qui se battent sans cesse pour tenter d’améliorer les conditions de vie de chacun ou des « réacs » qui s’accrochent désespérément au passé, au « paradis perdu », aux privilèges d’antan et qui refusent d’admettre que le monde a changé, que l’espérance de vie s’est prolongée, que les conditions de travail se sont améliorées et que la vieille Europe, où il faisait si bon vivre, est maintenant submergée, écrabouillée par toutes les bimbeloteries produites tout autour de la planète ?
Il n’y a aucun doute que nos syndicats sont, en l’espace d’un petit siècle, passés de la catégorie des « utopistes » qui rêvaient d’aubes prometteuses à celle des « réacs » qui défendent bec et ongle le statut des fonctionnaires (de 1945), les régimes spéciaux, les monopoles de l’Etat, les 35 heures, la retraite à 60 ans.
Peut-on se dire « progressiste » tout en étant fondamentalement « réac » ? Prétendre avoir une vision de l’avenir tout en se limitant à pleurnicher sur un passé à jamais révolu ?
Le vrai problème est d’être « réaliste ». En mai 68 (une époque qu’on évoque décidément beaucoup en ce moment) nos petits bourgeois sur leurs barricades s’écriaient « Exigeons l’impossible ! ». C’était drôle à l’oreille, totalement absurde à la réflexion. La politique c’est l’art de rendre possible ce qui est souhaitable. Nos syndicats ont tort de vouloir rendre souhaitable ce qui est impossible.

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