Sommes-nous dans une situation pré-insurrectionnelle ou assistons-nous au pourrissement et donc à l’agonie de la crise actuelle ?
Les manifestations de rue continuent, sixième journée de mobilisation, bientôt septième, et le nombre des marcheurs criant leur colère ne semble guère diminuer. Les jeunes ont visiblement rejoint les cortèges. CRS et salariés des raffineries jouent toujours au chat et à la souris autour des réserves de carburant. Un tiers des stations-service du pays est à sec. Les routiers multiplient les blocages et les opérations escargot. Sur les aéroports, un tiers des vols est annulé. Le port de Marseille est totalement bloqué. A la SNCF, il n’y a plus qu’un TGV sur deux, etc. Et, naturellement, les casseurs sont entrés dans la danse. Les affrontements violents se multiplient en banlieue et, à Lyon, on a assisté à de véritables scènes de guérilla urbaine, aux alentours de la place Bellecour.
Pendant ce temps, Nicolas Sarkozy répète qu’il ne cédera pas d’un pouce, François Fillon (qui fait ses valises et qui a retrouvé le sourire de son enfance) affirme péremptoirement que la situation, pour ce qui est de l’approvisionnement en essence, sera « de nouveau normale dans trois ou quatre jours », Brice Hortefeux (qui rêve d’aller à Matignon) annonce le nombre des casseurs arrêtés et Nadine Morano (qui s’est déjà dite prête à aller à Matignon !) jure ses grands dieux que le gouvernement ira « jusqu’au bout ».
Sarkozy joue donc le pourrissement et la lassitude. Il espère que, devant sa détermination inflexible, les manifestants vont finir par se décourager, que les organisations syndicales vont se diviser entre jusqu’au-boutistes et réalistes, que les vacances de la Toussaint vont démobiliser les jeunes et que, devant les risques de pénurie et de dérapages, l’opinion publique va revenir à de meilleurs sentiments devant un texte qui va être finalement adopté par le Sénat.
Les syndicats rappellent que la loi de Dominique de Villepin sur le Contrat de Première Embauche, adoptée elle aussi par le Parlement, avait été abandonnée devant l’ampleur des manifestations. Personne ne rappelle que la loi Savary sur l’Ecole avait, elle aussi, été remise dans un tiroir après de gigantesques manifestations en faveur de l’Ecole libre. Mais on imagine mal Sarkozy ayant la « sagesse » d’un Chirac ou d’un Mitterrand.
Les organisations les plus dures qui semblent avoir retrouvé leurs ardeurs révolutionnaires d’antan espèrent visiblement que tout va dégénérer et qu’un « novembre 2010 » façon « mai 68 » finira par contraindre Sarkozy à capituler.
Le PS est plus prudent. D’abord, parce qu’il sait qu’un durcissement du mouvement risque de servir Sarkozy, ensuite, parce qu’on est encore trop loin de présidentielles, ensuite encore, parce qu’en son sein même l’attitude à adopter provoque des divisions (notamment entre la première secrétaire et son porte-parole, ce qui fait désordre), enfin et sans doute surtout, parce que ses deux candidats en lice, Martine Aubry et Dominique Strauss-Kahn, sont (secrètement) partisans d’un recul de l’âge légal de la retraite de 60 à 62 ans.
Le PS espère donc simplement que cet « épisode » ne sera qu’une répétition générale à la mobilisation anti-sarkozy dont il rêve pour 2012 et qu’il sera inscrit au bilan du président sortant pour souligner son « autisme » devant la volonté populaire et son réformisme en faveur des classes les plus aisées.
Reste, et c’est là toute l’inconnue des jours à venir, la foule de ceux qu’on pourrait appeler les « incontrôlables », qui ne sont souvent « encartés » nulle part mais qui n’en peuvent plus, qui en ont « marre » et qui voudraient voir « tout péter ». Ce sont toujours eux qui jettent l’allumette dans le baril de poudre.
Il y a trop de mécontents aujourd’hui dans le pays, de chômeurs, d’exclus, de précaires, de « dégradés », de désespérés, pour qu’on puisse être sûr que ces millions de gens qui sont descendus dans les rues vont rentrer tranquillement chez eux, même si on siffle la fin de la récréation.

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