Au cours de la même conférence de presse tenue, ce vendredi, à Bruxelles, Nicolas Sarkozy vient de nous affirmer qu’il avait « entendu les inquiétudes des Français » et que « la France ne céderait pas au chantage des terroristes ». C’est ce qu’on appelle des « lieux communs ».
On image mal, en effet, un président de la République déclarer publiquement : 1) qu’il se « contrefout » des quelques millions de Français qui ont hurlé, à sept reprises, leur mécontentement dans toutes les rues du pays à propos d’une réforme qu’il leur impose, et, 2) que la France va, bien entendu, retirer les troupes d’Afghanistan et abroger sa loi sur l’interdiction de voile intégral, puisque Ben Laden vient de le lui demander.
L’ennui c’est que, d’une part, Sarkozy n’a tenu strictement aucun compte de la mobilisation populaire contre sa réforme des retraites qui est passée au Parlement et qu’il va signer dès que le Conseil constitutionnel aura donné son aval et, d’autre part, que Hervé Morin, ministre de la Défense jusqu’à nouvel ordre, a annoncé, quelques heures après les menaces de Ben Laden, que les troupes françaises commenceraient à évacuer l’Afghanistan dès l’année prochaine.
En clair : Sarkozy s’est complètement assis sur « les inquiétudes des Français » et cède, en rase campagne, devant « le chantage des terroristes ». Bref, il nous dit n’importe quoi.
Naturellement, tout cela est un peu plus compliqué.
Il est évident qu’une réforme des retraites s’imposait tout simplement parce que l’allongement de la durée de vie exigeait un allongement de la durée de travail.
Il est clair qu’on aurait pu se contenter d’augmenter le nombre d’années de cotisation obligatoires pour avoir une retraite à taux plein au lieu de s’attaquer au tabou des 60 ans. Cela aurait été un peu hypocrite mais aurait permis de réparer bien des injustes, notamment envers ceux qui ont commencé à travailler jeunes et donc, souvent, dans les métiers plus pénibles.
Ceux qui auront commencé à travailler à 18 ans devront travailler 44 ans pour avoir droit à une retraite, alors que ceux qui auront fait des études jusqu’à 26 ans n’auront à travailler que 36 ans (ou 41 ans pour avoir une retraite à taux plein).
Mais Sarkozy voulait visiblement abroger l’une des décisions phare de Mitterrand. Ne pouvant pas rétablir la peine de mort, il ne lui restait que les 60 ans.
Cela dit, s’il avait vraiment voulu entendre « les inquiétudes des Français », il aurait pu faire quelques concessions notamment sur la barre des 65 ans (retraite à taux plein même pour ceux qui n’ont pas le total des années de cotisation nécessaires) que sa réforme porte à 67 ans et sur la pénibilité. Il aurait surtout dû s’attaquer au problème de fond du chômage car il est évidemment absurde de prolonger la durée obligatoire du travail alors que 4 millions de Français ne trouvent pas de travail.
Des concessions lui auraient permis de changer, d’améliorer son image. Mais il a préféré apparaître (à l’électorat qu’il voudrait récupérer) comme « le président qui ne cède pas la rue » plutôt que de surprendre ses adversaires politiques (qui ne voteront jamais pour lui) en se présentant en « homme du dialogue ».
Cela dit, ceux qui, aujourd’hui, parlent d’une « victoire évidente » du président et d’une « défaite épouvantable » des syndicats (et de l’opposition) n’ont, bien sûr, rien compris.
On ne peut pas considérer comme « une victoire de Sarkozy » l’adoption par le Parlement de sa réforme des retraites. Sarkozy a la majorité des voix aussi bien à l’Assemblée qu’au Sénat (avec l’apport des centristes). Il peut donc faire passer n’importe quel texte, sans aucun problème. Il aurait été stupéfiant que des députés UMP votent contre « la » réforme du quinquennat.
Et dire que l’adoption de la réforme des retraites par le Parlement constitue « une défaite sévère » pour les syndicats est tout aussi absurde. Ni Chérèque ni Thibault ne se faisaient la moindre illusion. Ils savaient parfaitement que Sarkozy ne reculerait pas d’un pouce devant les manifestations populaires. Il aurait fallu que ces manifestations dégénèrent en insurrections, qu’il y ait un nouveau « mai 68 » (ou pire encore) pour que Sarkozy, effrayé, recule. Ni le patron de la CFDT ni celui de la CGT ne souhaitaient ouvrir la porte à l’aventure.
Mais cette réforme des retraites a permis à nos syndicats qui ne représentent plus que 7% des salariés français, ce qui est dérisoire, de mobiliser des foules au-delà de toute espérance. A dix-huit mois des présidentielles, ces masses populaires qui protestaient au moins autant contre la réforme des retraites que contre Sarkozy lui-même symbolisent mieux que tous les sondages le rejet dont Sarkozy va avoir à souffrir au printemps 2012.
Comment, alors qu’il a sciemment pratiqué l’autisme le plus absolu pendant tous ces derniers mois, Sarkozy va-t-il pouvoir faire croire aux Français non seulement qu’il les a entendus mais qu’il est prêt à les écouter.
Quant à Ben Laden, bien sûr, il doit rigoler. 4.500 de nos meilleurs soldats, avec 150.000 soldats d’élite de l’Occident, le cherchent depuis près de dix ans dans ses cailloux de la frontière pakistano-afghane. En vain. Et il lui suffit de faire une déclaration de 1minute 25 secondes pour affoler toutes les capitales. Mieux encore, il lui suffit de faire capturer par ses copains deux journalistes dans les environs de Kaboul et cinq techniciens dans le désert du Niger pour que Paris, quoiqu’en dise le président de la République française, soit prêt à tout céder.
Au lieu de multiplier les balivernes (à propos de l’attention qu’il porte au mécontentement des Français) et les fanfaronnades (à destination des terroristes) Sarkozy ferait mieux de regarder les réalités en face.
En avril 2009, je publiais un petit livre intitulé « Sarkozy, ses balivernes et ses fanfaronnades ». Il n’a, hélas, fait aucun progrès depuis. C’est décourageant…

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