La politique, dit-on, est l’art de rendre « possible » ce qui est « souhaitable ». Mais la démocratie est l’art de satisfaire la volonté du plus grand nombre. Le tout est alors de savoir si ce que ce plus grand nombre désire est souhaitable.
La réforme des retraites est un cas d’école. Il est évidemment « souhaitable » que notre système de retraites retrouve l’équilibre que l’évolution démographique lui a fait perdre. Et il semble tout aussi évident que la seule « possibilité » pour retrouver un tel équilibre entre actifs et retraités soit de prolonger la durée de la vie active de chacun. Reste qu’aujourd’hui une très grande majorité des Français s’oppose à cette réforme.
Mardi, un, deux ou trois millions de nos compatriotes vont descendre, pour la quatrième fois en un mois, dans la rue pour dire leur refus de cette réforme. Et tous les sondages montrent que plus de 70% des Français ne veulent pas de ce texte déjà adopté par l’Assemblée nationale.
Or, tous les Français reconnaissent qu’il est « souhaitable » que notre système de retraites retrouve l’équilibre et la plupart d’entre eux sont parfaitement conscients que le seul moyen de rendre la chose « possible » est de travailler plus longtemps.
Mais la réforme Sarkozy-Darcos-Woerth a été mal fagotée. L’âge légal de départ à la retraite (les fameux 60 ans que la réforme porte à 62 ans) n’a strictement aucun intérêt et ne fait que souligner les inégalités de notre société. Ce qui compte c’est, d’une part, la durée de la vie active et, d’autre part, l’espérance de vie.
Il est absurde, voire scandaleux de fixer le même âge de départ à la retraite pour un ouvrier qui a commencé à travailler à 16 ans et pour un cadre supérieur qui, Bac+6 ou 7, est entré dans la vie active à 26 ans. Le premier aura travaillé dix ans de plus que le second.
Pire, le premier ayant eu une vie plus pénible que le second mourra, selon les statistiques, à 70 ans alors que le second a toutes les chances de vivre jusqu’à 80 ans. Là encore, une différence de dix ans.
En clair, le « défavorisé » doit travailler dix ans de plus et bénéficie de sa retraite dix ans de moins que l’autre.
C’était, bien sûr, sur ces deux critères –durée de vie active et espérance de vie, c’est-à-dire le nombre d’années de cotisation nécessaires pour avoir une retraite à taux plein et la pénibilité- qu’il aurait fallu jouer pour que les uns ne crient pas à l’injustice.
Nicolas Sarkozy a préféré s’attaquer bille en tête au tabou des 60 ans comme si, pouvant difficilement rétablir la peine de mort, il souhaitait détruire l’ultime avantage acquis de l’héritage de Mitterrand.
Certains ténors de la majorité nous disent qu’ils ont une double légitimité pour mener cette réforme à son terme. D’abord, parce qu’elle est indispensable et qu’il n’y a pas d’autre solution raisonnable. Ensuite, parce que, élus du peuple, ils sont précisément la majorité.
Or, d’une part, il y avait d’autres solutions –nous venons de le voir- et, d’autre part, ils ont été élus sur les pas d’un président qui s’était engagé solennellement à ne jamais toucher à l’âge légal des 60 ans.
La réforme va, bien sûr, passer avec les quelques concessions que Sarkozy va accorder aux centristes du Sénat. Mais ce débat aura permis aux syndicats de se refaire une santé et à la gauche de fourbir ses armes contre un régime « injuste ».
Sarkozy pensait que cette réforme serait le point fort de son bilan pour sa campagne de 2012. Elle va, en fait, s’ajouter à tout ce que les électeurs lui reprochent déjà. Il ne sera pas celui qui a eu le courage de s’attaquer à une réforme qu’aucun de ses prédécesseurs n’avait osé entreprendre, il sera celui qui, là encore, a favorisé les classes supérieures.
Et mardi soir, les un, deux ou trois millions de manifestants ne se démobiliseront pas. Ils ne parleront, peut-être, plus des retraites, mais ils poursuivront leur combat contre Sarkozy.

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