La mobilisation n’est pas la guerre. La phrase (historique) est connue, exacte mais trompeuse. Les mobilisations finissent généralement mal.
Les syndicats, l’opposition et tous les « sarkophobes » ont réussi leur mobilisation. On peut discuter des chiffres mais il est évident que des centaines de milliers de Français sont descendues dans les rues, coup sur coup, à six reprises, depuis la rentrée, ce qui est totalement inédit dans l’histoire de nos conflits sociaux. Et devant ce mouvement qui ne désarme pas, les syndicats annoncent déjà une septième et une huitième journée de manifestations, le 28 octobre et le 6 novembre prochains.
Tout le monde a, bien sûr, compris maintenant que ces immenses défilés, un peu partout en France, ne servaient à rien. Le gouvernement ne va pas céder d’un pouce. La réforme des retraites sera adoptée définitivement la semaine prochaine. L’âge légal de la retraite passera à 62 ans.
Le pouvoir est resté barricadé sur ses positions et dans son château fort et la foule des mécontents a tourné indéfiniment autour de la citadelle en soufflant dans ses trompettes. Mais ce n’étaient pas les trompettes de Jéricho. Les remparts ne se sont pas effondrés. Ils se sont simplement lézardés.
Sarkozy aurait, bien sûr, pu vouloir tenter un grand coup, pour changer son image, en acceptant soudain de tout arrêter, de remettre à plat sa réforme et de rouvrir des négociations avec les syndicats. Mitterrand avait renoncé à son projet sur l’Ecole, Chirac avait abandonné sa réforme sur les statuts spéciaux et le CPE devant des telles manifestations. Cela ne leur avait pas réussi. La gauche avait perdu les élections de 1986, la droite celles de 1997.
Sarkozy a préféré « tenir ». Il sait que les foules qui ont conspué sa réforme n’ont jamais voté pour lui et qu’elles ne voteront jamais pour lui. Et il espère que sa réforme qu’il croit inévitable et équitable et surtout que sa fermeté en face de la rue lui permettront de récupérer son électorat qui l’a, en grande partie, abandonné.
Il a compris que la crise dépassait de beaucoup l’affaire des retraites et que ce conflit social était, en réalité, un conflit politique. Les marcheurs des rues manifestaient moins contre la réforme que contre Sarkozy lui-même. Il pouvait donc difficilement les écouter et leur donner raison.
Avec l’adoption du texte, les vacances et sans doute une certaine fatigue, on peut penser que le « mai 68 », espéré par certains et redouté par d’autres, ne va pas avoir lieu, cette fois-ci. A moins, bien sûr, d’un incident toujours possible. Presque tous les ingrédients étaient réunis, le désespoir, la colère et la crise. Il manquait simplement l’espoir d’une alternative. Pour faire une révolution, on ne peut pas se contenter de refuser un régime, un système. Il faut qu’on ait le rêve plausible d’autre chose. Or, l’opposition ne présente toujours pas de solution crédible.
Cela dit, la mobilisation n’a pas été inutile pour tout le monde. Si la guerre n’a pas éclaté, les opposants ont pu compter leurs troupes. 70% des Français sont contre la réforme des retraites, 70% des Français ont approuvé ces manifestations, 70% des Français rejettent Sarkozy. Et 30% de « gens de droite » font partie de cette écrasante majorité de mécontents.
Ce sont ces 30% là qui sont redoutables pour Sarkozy. Ils avaient voté pour lui en 2007. Ils ne veulent plus entendre parler de lui. Si la situation dégénérait aujourd’hui, il est vraisemblable qu’un certain nombre d’entre eux finirait par le rejoindre, en traînant des pieds. C’est ce que redoutent les syndicats et l’opposition. D’où leur relative modération, par peur de tout débordement.
Nous allons avoir dix-huit mois –jusqu’aux présidentielles- de « paix armée ». A la moindre initiative, au moindre projet de réforme, les bataillons mobilisés vont redescendre dans la rue. Or la situation exige la rigueur et donc des mesures qui ne peuvent être qu’impopulaires.
La mobilisation n’est pas la guerre mais elle permet d’entretenir une guerre larvée.

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