Bernard Thibault, le patron de la CGT, annonce que les syndicats –et en tous les cas la CGT- sont prêts à aller « jusqu’ bout » dans leur combat contre la réforme des retraites présentée par le gouvernement, déjà adoptée par l’Assemblée nationale et actuellement en discussion au Sénat.
Il s’est toutefois refusé à préciser ce qu’il entendait par « jusqu’au bout ». Mais il n’est pas nécessaire d’être un grand clerc pour comprendre la menace. Un certain nombre de syndicats ont, d’ailleurs, déjà fait savoir que, pour eux, maintenant, il fallait déclencher une grève illimitée dans tous les domaines pour bloquer le pays jusqu’à ce que le gouvernement capitule.
Naturellement, les cheminots, les dockers, les salariés de la pétrochimie sont parmi les premiers « jusqu’au-boutistes ». Très fortement syndiqués, ils savent qu’en faisant grève ils peuvent, à eux seuls, très rapidement, arrêter toute l’activité économique du pays. Ils se souviennent des grèves de l’hiver 1995 contre la réforme Juppé et des manifestations contre le CPE de Villepin de 2006. Sans parler de ceux qui commencent à avoir la nostalgie de mai 68.
Il semble donc qu’on aille droit vers la grande épreuve de force dès le lendemain de la nouvelle journée de mobilisation de mardi prochain. La rue contre le pouvoir.
Forts du succès des trois premières journées de mobilisation successives qui ont réuni entre deux et trois millions de mécontents, dans presque toutes les villes de France, et, plus encore, des sondages qui affirment que l’opinion publique est de plus en plus hostile à cette réforme des retraites (on a dépassé les 70% de « contre »), les syndicats sont évidemment tentés d’ouvrir « la lutte finale ».
En face, le gouvernement qui a fait de cette réforme « la » réforme du quinquennat peut difficilement lâcher autre chose que quelques miettes sur les femmes ou les parents d’enfants handicapés.
Sarkozy a fait du volontarisme son image de marque. Il est celui qui ne cède ni devant les réalités, ni devant les critiques. Il ne va pas céder devant la rue.
Certains, dans la majorité, imaginent un Sarkozy s’adressant un soir solennellement aux Français et leur déclarant en substance : « Je pensais cette réforme indispensable et juste. Vous n’en voulez pas. Je suis un démocrate respectueux de la volonté du peuple. Je retire donc ce texte et nous reprendrons des discussions avec les syndicats ».
Ce serait, en effet, un superbe coup de théâtre qui bouleverserait la donne. Certes, les syndicats triompheraient mais l’image de Sarkozy serait brusquement métamorphosée et l’opposition ne pourrait plus attaquer le chef de l’Etat-candidat à sa réélection sur son autisme et son mépris pour les Français.
Faut-il dire qu’on imagine mal Sarkozy oser jouer cette carte ? Non seulement il ne veut pas écouter la rue mais il se refuse à écouter ceux qui, dans son propre camp, commençant à s’affoler devant une Bérézina programmée, évoquent la suppression du bouclier fiscal ou ce retrait du projet de réforme des retraites.
Les syndicats ont-ils intérêt à déclencher cette grève générale illimitée ? D’abord, il y a toujours le risque qu’elle ne soit pas suivie. Que, devant l’intransigeance du gouvernement, le mouvement finisse par s’essouffler. Pour les salariés les plus modestes, perdre une nouvelle journée de salaire est difficile. Ensuite, une grève générale marquerait une nouvelle fois la cassure entre salariés du public et salariés du privé, ce que redoutent les confédérations syndicales.
Mais, en même temps, il y a ce que certains appellent « la dynamique de la victoire ». Encore un effort et nous allons l’emporter. S’arrêter maintenant serait annuler toutes nos victoires précédentes. Et puis, bien sûr, comme toujours, il y a la rivalité entre les différentes organisations syndicales. Celui qui lâche le premier apparaît toujours comme un traître et perd de ses adhérents. La CFDT qui hésite beaucoup aujourd’hui devant la grève illimitée a déjà payé très cher, par le passé, sa relative modération en face de la surenchère de ses rivaux. Chérèque le sait mieux que personne.
Mais, en vérité, cette révolte qui gronde à travers tout le pays dépasse de beaucoup le simple problème de la réforme des retraites. L’hostilité à l’égard du chef de l’Etat a atteint des sommets jamais connus sous la Vème République et, de plus, nous sommes maintenant entrés de plain-pied dans la campagne pour les présidentielles de 2012.
Si l’épreuve de force est déclenchée par les syndicats (et par la gauche) ce ne sera plus seulement pour obtenir le retrait du projet réforme des retraites mais bien pour abattre Sarkozy lui-même.
Et c’est, indiscutablement, ce qui mobilise le mieux les manifestants et les grévistes. Avoir la peau de Sarkozy.
Sarkozy le sait. Il espérait que cette réforme des retraites allait lui permettre d’avoir un bilan présentable à ses électeurs. Mais si cette réforme provoque le raz-de-marée des mécontentements, c’est sur les genoux qu’il va se présenter aux présidentielles.

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