La différence entre « le dialogue de sourds » et « le bras de fer » c’est que le premier se termine généralement en queue de poisson alors que le second peut mener à l’épreuve de force.
Tout le monde affirme que cette semaine qui commence va être « décisive ». C’est vraisemblable.
On a compris que le gouvernement n’allait pas céder d’un pouce dans sa réforme des retraites. Le premier ministre (en sursis) l’a encore rappelé hier, tout comme il a affirmé qu’il n’y aurait pas de pénurie d’essence, ce que personne ne croit si l’on en juge par les foules d’automobilistes qui se précipitent devant toutes les stations d’essence pour faire des réserves. Et le Sénat va adopter cette réforme, sans doute jeudi.
De l’autre côté, c’est plus compliqué. Le mouvement s’essouffle tout en se radicalisant.
Demain, nous aurons droit à la sixième journée de mobilisation. On peut imaginer que certains de nos « marcheurs des rues » commencent à en avoir assez de défiler avec leurs banderoles. Il se met à faire très froid et les cinq premières journées (de salaire perdu ou de RTT) n’ont servi à rien en face de l’inflexibilité du gouvernement.
Mais d’autres manifestants estiment sans doute qu’il serait absurde que tant d’efforts n’aient servi à rien. Ce sont eux qui veulent passer du dialogue de sourds au bras de fer, à l’épreuve de force. Ils rêvent visiblement d’une grève générale qui paralyserait le pays et conduirait, pensent-ils, le gouvernement à capituler. Les grèves dans les raffineries et les premières opérations escargot lancées par les routiers leur font espérer que tout pourrait basculer.
Les syndicats commencent à être divisés. La CGT veut poursuivre son offensive –« Ce n’est qu’un début, continuons le combat », disait un slogan de mai 68- alors que la CFDT semble trouver que la démonstration a assez duré et qu’« il faut savoir terminer une grève », comme disait Maurice Thorez. Mais François Chérèque ne veut pas apparaître comme « le social-traître capitulard » qui briserait l’unité syndicale. Il en a déjà fait l’expérience en 2003 et çà lui avait coûté très cher.
En fait, le « raisonnable » Chérèque et sa CFDT voulaient s’opposer à la réforme des retraites et ont compris que leur combat était inutile alors que Thibault et sa CGT veulent, eux, « abattre » Sarkozy et sont donc prêts à aller « jusqu’au bout ».
Ces « jusqu’au-boutistes » sont, évidemment, des nostalgiques de mai 68. Nous l’avons déjà dit, la France a besoin, de temps en temps, d’exploser, de dresser des barricades et de jeter des pavés sur les forces de l’ordre. Cela fait partie de notre folklore, comme la pétanque, le Beaujolais ou le cassoulet. Les lycéens de 14 ans qui protestent aujourd’hui contre la retraite à 62 ans avec leur tee-shirt de Guevara (mais qui seront mis en vacances à la fin de la semaine) veulent être « dignes » de leurs parents soixante-huitards.
La France est-elle prête à basculer dans le chaos ? Personne ne peut le savoir. Personne n’avait prévu les événements de mai 68.
En 68, la France était heureuse mais, paraît-il, s’ennuyait. Elle avait donc pu s’offrir cette petite révolution d’enfants gâtés. Aujourd’hui, le pays va mal. Le chômage, la précarité, les injustices de plus en plus criardes, l’absence d’avenir, désespèrent les Français.
Faut-il des gens heureux ou des gens malheureux pour construire des barricades ? J’en débattrai tout à l’heure avec Alain Krivine, un spécialiste, au cours de l’émission « C dans l’air » (17 heures 50 sur la 5) et nous en reparlerons demain.

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