François Fillon vient de nous dire, aujourd’hui à la télévision, qu’« après Matignon, il peut y avoir une autre vie politique », qu’il ne se voyait « pas recommencer presque au bas du terrain », qu’« il faut chaque fois pouvoir se fixer un nouveau challenge », qu’« il faut avoir un objectif, avoir envie, pouvoir se dépasser ».
On ne peut pas être plus clair. Non seulement il est maintenant convaincu que Sarkozy va le remplacer à Matignon dans les semaines qui viennent, mais, en plus, il est persuadé qu’il a « si ce n’est un avenir du moins un destin » pour reprendre la fameuse phrase de Pompidou annonçant, de Rome, en janvier 1969, qu’il serait candidat le jour où le Général quitterait le pouvoir. On sait que certains gaullistes n’ont jamais pardonné à Pompidou d’avoir ainsi poignardé le Général en faisant comprendre aux Français que ce ne serait pas forcément le chaos après le départ de de Gaulle.
En un mot, Fillon s’y voit déjà.
Quel peut, en effet, être « le challenge », « l’objectif » pour un ancien premier ministre qui veut « pouvoir se dépasser » ?
Le secrétariat général de l’UMP ? Pour succéder à Patrick Devedjian et Xavier Bertrand ? « Vous rigolez, Monsieur le Président de la République. J’étais depuis trois ans, par fonction et que vous l’ayez voulu ou non, le chef de la majorité parlementaire. Je ne vais pas devenir le chef de l’appareil du parti présidentiel ».
Fillon connaît son monde. Il sait parfaitement que l’UMP n’existe plus si tant est qu’elle ait jamais existé. Que les centristes veulent retrouver leur autonomie autour d’un Borloo, d’un Morin ou d’un autre et avoir leur candidat en 2012. Que les chiraco-gaullistes sont au bord de la sécession et lorgnent vers Villepin en se demandant s’il va prendre son envol. Que de plus en plus de députés de base ruent dans les brancards, chaque mardi matin, au retour de leurs circonscriptions, en murmurant que Sarkozy les conduit dans le mur. Et que tout le monde est, en tous les cas, d’accord pour penser qu’un grand parti fourre-tout est la pire des solutions, comme l’ont prouvé toutes les dernières élections locales, pour ratisser large et avoir la moindre chance de l’emporter.
Devenir secrétaire général de l’UMP c’est évidement accepter d’être l’homme de main de Sarkozy pour conduire une armée au bord de la débandade dans le combat de la campagne présidentielle de 2012. Il faut donc être un sarkoziste inconditionnel, convaincu que le président sortant et candidat à sa réélection a eu, a et aura toujours raison.
Depuis quelque temps déjà, Fillon fait tout pour faire comprendre qu’il n’est pas entièrement d’accord avec le président. Viré de Matignon, il lui serait impossiblke d’affirmer soudain qu’il n’y a pas l’épaisseur d’une feuille de papier à cigarette entre ce qu’il souhaite et le programme de Sarkozy.
La mairie de Paris ? Certains « fillonistes » (le mot commence à entrer dans le vocabulaire) estiment, depuis déjà quelque temps, que Fillon y serait parfait. Personne n’a oublié que l’Hôtel de Ville fut un merveilleux tremplin vers l’Elysée pour Chirac.
Mais Fillon est un malin, c’est-à-dire un prudent. Contrairement à Chirac, il n’est pas homme à se lancer sabre au clair dans une bataille incertaine. Il n’a jamais osé s’attaquer à la mairie du Mans pour tenter d’investir un fief communiste, comme le lui demandait toute la hiérarchie du RPR, préférant rester prudemment à Sablé. Et il sait que les électeurs parisiens sont désormais majoritairement de gauche et qu’un échec à Paris ne se pardonne jamais comme son « mentor » Seguin l’a démontré à ses dépens.
Reste alors, évidemment, un seul « challenge » possible : l’Elysée.
Il parait que « tout homme qui entre à Matignon ne pense plus qu’à entrer un jour à l’Elysée ». On prête la phrase à Pompidou qui savait de quoi il parlait.
Depuis les débuts de la Vème République, nous avons eu dix-huit premiers ministres. Sept d’entre eux ont été candidats à la présidence de la République. Dans l’ordre chronologique de leur passage à Matignon : Debré, Pompidou, Chaban, Chirac, Barre, Balladur, Jospin. On peut d’ailleurs déjà en ajouter un huitième, Villepin. D’autres en ont rêvé, Fabius, Rocard, Juppé. On ne peut donc pas reprocher à Fillon d’être, à son tour, pris par le vertige des plus folles ambitions.
Pour l’instant –et on veut croire qu’il en a conscience- sa candidature est évidemment totalement ridicule. Même s’il lui est arrivé de bouder un peu dans son coin, il est entièrement coresponsable, complice de tout ce qui a été fait depuis 2007. Pour qu’un premier ministre puisse se présenter contre celui qui a été son président, il faut qu’il ait démissionné avec éclats, comme Chirac qui ayant démissionné en 1976 a pu se présenter contre Giscard en 1981. Et encore. Chirac a traîné cette « trahison » pendant des années.
Pour que Fillon qui n’a pas eu le courage de démissionner puisse se présenter en 2012, il faudrait que la situation de Sarkozy empire encore et qu’il ait lui-même l’audace d’incarner et d’animer autour de lui une véritable rébellion anti-sarkozy. Il est un peu tard. Et les Français qui ont apprécié en lui son brin d’anti-sarkozisme de façade et de bon ton lui reprocheraient sa « trahison ».
Fillon a sans doute voulu prendre date pour 2017. Mais alors là, il est un peu tôt. Et, dans l’hypothèse d’une victoire de la gauche en 2012, on voit mal Fillon tenant, pendant cinq ans, le rôle d’un chef de l’opposition.
Mais il y a eu aussi des premiers ministres qui n’ont pas eu d’avenir, Couve de Murville, Messmer, Mauroy, Cresson, par exemple…

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