Quelle va être l’ampleur des manifestations de demain ? C’est la question que tout le monde se pose. Comme d’habitude, personne ne sera d’accord sur les chiffres. La police nous dira, sans doute, qu’il y a eu 6 ou 700.000 manifestants, les syndicats nous affirmeront, peut-être, qu’il y en a eu plus de deux millions à crier leur opposition au projet de réforme des retraites.
Quoi qu’il en soit, cette mobilisation sera, selon toute vraisemblance, importante. 70% des Français viennent de faire savoir, dans un sondage, qu’ils approuvaient cette journée de protestation. Et, selon un autre sondage, 60% de ces mêmes Français estiment qu’Eric Woerth, trop impliqué dans le scandale qui porte désormais son nom, ne peut plus présenter ce texte, ce qu’il va pourtant faire dès demain, devant l’Assemblée nationale.
Ajoutons surtout que d’autres sondages montrent que Sarkozy a raté son « opération de Grenoble » et que son virage vers le tout sécuritaire ne lui a rien rapporté puisque, malgré ses coups de menton et l’expulsion d’un bon millier de Roms, 70% des Français ne lui font toujours pas (ou pas du tout) confiance pour régler les problèmes du pays.
On peut d’ailleurs se demander si ses appels du pied aux électeurs du Front National n’ont pas aggravé encore la mauvaise image du président de la République, notamment aux yeux des gaullistes et des centristes, en pourrissant complètement l’ambiance du régime.
La manifestation de demain va donc cristalliser tous les mécontentements. Certes, il y aura ceux qui ne veulent pas travailler jusqu’à 62 ans mais il y aura aussi les agriculteurs, affolés par leur situation, les enseignants et les fonctionnaires en général, furieux des réductions de personnel, les nouveaux chômeurs auxquels on avait pourtant promis qu’ils gagneraient plus en travaillant plus, les classes moyennes qui voient leur niveau de vie baisser et tous ceux auxquels ces idées de déchéance de la nationalité et de chasse aux Gens du voyage ont soulevé le cœur. Ce sera « la France du métro, à 18 heures », pour reprendre la célèbre expression de Malraux.
Quelle va être la réaction du pouvoir, c’est-à-dire de Sarkozy lui-même ? Bien sûr, tous les pouvoirs ont toujours déclaré péremptoirement qu’ils ne cèderaient pas « devant la rue » et que, dans une démocratie, ce n’étaient pas les manifestants qui faisaient (ou défaisaient) les lois.
Cela dit, ils ont toujours tenu compte des mouvements de foule dès lors qu’ils étaient importants. Mitterrand a reculé à propos de l’Ecole libre, Juppé a reculé en 1995, Villepin a reculé devant les manifestations contre son CPE. En démocratie, on ne peut pas non plus ignorer le peuple quand il se fait entendre par trop bruyamment, sous peine de provoquer une surenchère, voire un blocage du pays.
Sarkozy est-il homme à céder ? Il l’a déjà fait à maintes reprises, avec la taxe carbone, la réforme du lycée, la suppression du juge d’instruction, etc. Mais, cette fois, une reculade semble difficile.
D’abord, parce qu’il a fait de cette réforme « le » grand texte de son quinquennat, sur lequel il compte, en partie, s’appuyer pour mener sa campagne de 2012, que cette réforme est indispensable et que le texte proposé n’est pas totalement absurde, même s’il mérite quelques amendements.
Ensuite, parce qu’il lui est impossible de reculer dès lors que c’est lui-même, sa façon d’être, sa conception de la gouvernance, ses dérives, son bilan qui sont contestés au moins autant que la réforme des retraites.
Enfin et surtout, parce qu’ayant adopté, depuis son fameux discours de Grenoble, la posture du « dur des durs », prêt à défier l’opinion, l’opposition et l’univers tout entier, il lui est impossible d’avoir l’air de capituler devant la rue. On ne peut pas à la fois déclarer la guerre aux délinquants, aux Roms et aux immigrés et s’incliner devant quelques centaines de milliers de mécontents qui braillent dans les rues.
En fait, la démocratie française vit une curieuse situation. Il y a, d’un coté, les sondages, de l’autre, la rue, et, en face, le président, bien solitaire. Il ne veut pas croire aux sondages, il ne veut pas entendre la rue, même si celle-ci ne fait que confirmer ceux-là.
Pour l’instant, l’opposition n’existe pas. Elle ne remplit pas son rôle. Elle se contente d’observer, sourire aux lèvres, la déliquescence du régime en attendant son heure. Ce n’est pas sain.
Les sondages sont trompeurs, la rue est dangereuse. Quand un souverain est sourd aux grondements et aveugle devant les réalités, il arrive souvent que les choses se gâtent.

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