Hier, deux millions et demi de Français ont manifesté bruyamment dans les rues, à travers tout le pays, leur opposition au projet de réforme des retraites que l’Assemblée commençait à examiner au même moment. Du coup, avec une naïveté confondante, certains se sont imaginés que Nicolas Sarkozy entendrait ce grondement populaire et accepterait de remettre en cause l’essentiel de sa réforme, c’est-à-dire le recul de l’âge légal de départ à la retraite, de 60 à 62 ans.
Bien sûr, ce matin, au Conseil des ministres, il a réaffirmé qu’il n’était pas question une seule seconde de revenir sur ce point clé de la réforme. Pour lui, s’il n’est plus question de « travailler plus pour gagner plus », il est évident qu’il faut désormais « travailler plus longtemps pour gagner la même retraite ». Une idée que les données démographiques (et économiques) semblent, il est vrai, imposer.
Le président s’est contenté de rappeler qu’on pouvait toujours négocier certaines concessions, à la marge, sur la pénibilité (en abaissant le seuil d’invalidité de 20% à 10%), les poly-pensionnés et les carrières longues.
Les syndicats, encore tout heureux du succès de leur mobilisation d’hier, ont haussé les épaules et décidé de nouvelles actions, très prochainement.
A première vue, on assiste donc à un dialogue de sourds puisque ni les uns ni l’autre ne veulent céder sur l’âge légal de la retraite, symbole des droits acquis pour les syndicats, symbole de la réforme pour le président.
Mais, en réalité, le conflit dépasse de beaucoup cette question, aussi centrale soit-elle. Et on l’a bien vu en observant les banderoles des défilés et en entendant les slogans des manifestants.
La France des salariés, des « modestes », des défavorisés, des ouvriers, des chômeurs s’en prend à un régime qui, à ses yeux, protège, soutient, aide les riches, les nantis, les banques, le grand capital. C’est le retour de « la lutte des classes » qu’on pouvait croire remisée au magasin des souvenirs.
Hier, en attaquant la réforme des retraites, les manifestants conspuaient Sarkozy et le CAC40, les bénéfices des banques, la fortune de Liliane Bettencourt.
Pour ces foules confrontées chaque jour à davantage de difficultés dans leur vie quotidienne et affolées par leur avenir, tout se mélangeait, la soirée du Fouquet’s, le bling-bling arrogant du chef de l’Etat, la collusion entre le pouvoir et le grand capital, le bouclier fiscal, les scandales incarnés par Eric Woerth précisément chargé de mener cette réforme.
Pour ces deux millions et demi de Français, faire passer l’âge de la retraite de 60 à 62 ans, c’est encore, une fois de plus, « faire payer les pauvres ». Ils voudraient qu’on fasse payer les riches.
Ce qu’on ressentait hier, dans ces cortèges, ce n’était pas de la colère contre un texte discutable, mais de la haine contre un régime.
En face, dans le bunker élyséen, au lieu de tenter de comprendre ces grondements, on s’arc-boutait sans états d’âme sur des chiffres et sur son bon droit. Ce n’étaient tout de même pas les gueux qui allaient décider de leur avenir, la rue qui imposerait sa volonté. C’était le mépris en face du peuple des mécontents, de tous les braillards.
A l’issue du Conseil des ministres, Luc Chatel, le porte-parole du gouvernement a fait savoir péremptoirement que « quand l’espérance de vie s’allonge de quinze ans, on peut travailler deux ans de plus ». Tout le monde en est pratiquement d’accord, même Strauss-Kahn, même Martine Aubry. Mais ce que les « pauvres » ne supportent pas c’est que, pour cet effort supplémentaire qu’on leur demande, on semble encore épargner « ceux de la haute ».
Quand il y a de la haine, d’un coté, et du mépris, de l’autre, on ne peut plus espérer le moindre dialogue social et on peut redouter le pire.
Ce que l’Historie ne pardonnera peut-être pas à Sarkozy c’est d’avoir ainsi rouvert la lutte des classes.

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