Une fois de plus, tous les sondages affirment que François Fillon est l’homme de droite le plus populaire, que la majorité des Français souhaite qu’il reste à Matignon et qu’il a dix à douze points de plus que Sarkozy pour ce qui est de la sympathie.
Quand on y réfléchit, la chose est tout de même stupéfiante.
Sans vouloir être déplaisant avec le premier ministre, et en mettant à part sa touche de « gendre rêvé pour bonne famille de province », on ne peut pas dire qu’il fasse rêver la nuit, qu’il soit enthousiasmant le jour ni qu’il puisse apparaître comme l’homme providentiel qui va sauver la France.
Certes, il a vaguement l’étiquette, un peu vague elle aussi, de « gaulliste social ». Pour l’opinion, cela veut dire à la fois grandeur de la France et humanisme de bon aloi. Deux choses qui nous manquent diablement depuis quelques années. Depuis 2007, pour être précis.
Mais, qu’on le veuille ou non, qu’il le veuille ou non, il est depuis trois ans, par fonction, le premier des sarkozistes. C’est lui, à Matignon, qui est censé mettre en musique les décisions prises à l’Elysée. Il ne peut pas plaider non-coupable.
On nous dit qu’il a passé son temps à avaler des couleuvres, qu’il a, maintes fois, fait connaître, à mi voix, ses désaccords avec la politique qu’il devait mener, et nous avons tous vu qu’en effet le président le méprisait souverainement, prenant, bien souvent, un plaisir sadique à rabaisser publiquement son « collaborateur ».
Mais si Fillon désapprouvait vraiment la politique de Sarkozy et s’il ne supportait pas la conception présidentialiste de la gouvernance de Sarkozy, il n’avait qu’à démissionner. En 1976, Chirac, en désaccord avec Giscard et excédé par la façon dont il le traitait, a fini par claquer la porte.
Comment les Français peuvent-ils « adorer » aujourd’hui un homme qui est, évidemment, co-responsable de la situation politique, économique, sociale, morale que connaît le pays et dont il faut bien dire qu’on ne connaît rien de son programme si ce n’est de ses ambitions ?
Parce qu’il a été « le souffre douleur de Sarkozy » ? Il y a peut-être un peu de cela. Les Français qui s’estiment souvent, eux aussi, victimes des dérives de Sarkozy ont fini par s’apitoyer sur son sort. Ils aiment bien les gens malheureux. Ils s’étaient attendris sur Rocard quand Mitterrand le piétinait, ils se sont mis à aimer Chirac quand Balladur le trahissait.
Mais le grand atout de Fillon est d’avoir incarné, à Matignon, l’anti-Sarkozy. Lui qui, d’après l’esprit même de la Constitution, aurait dû être le « fusible », celui qui, sur le devant de la scène, était payé pour prendre tous les mauvais coups, s’est, par la seule faute de Sarkozy qui voulait tout faire, tout gérer, tout régenter, retrouvé sur la réserve, loin de la mêlée, en dehors des polémiques, silencieux ou presque.
Très curieusement, pendant trois ans, c’est l’hôte de Matignon qui avait des allures présidentielles (presque en période de co-habitation) et l’hôte de l’Elysée qui se démenait, s’occupait du moindre fait divers, débattait avec la presse, faisait sauter des préfets, nommait des responsables de l’audiovisuel, dirigeait tout, pour des inondations ou pour tenter de faire libérer des otages.
Ajoutons à cela une élégance presque naturelle qui s’opposait au bling-bling d’un parvenu, une discrétion d’homme bien élevée qui soulignait les écarts du nouveau riche.
Au fond, pendant trois ans, Nicolas Sarkozy a, bien involontairement, fait campagne pour que Fillon dont l’aura ne dépassait guère le département de la Sarthe devienne aux yeux des Français un présidentiable parfaitement plausible.
Les Français ont bien souvent choisi un candidat parce qu’ils rejetaient son concurrent. Ils ont voté Giscard parce qu’ils rejetaient Chaban, Mitterrand parce qu’ils ne supportaient plus Giscard, Chirac parce qu’ils ne voulaient pas de Balladur, Sarkozy parce que Ségolène ne faisait pas le poids. Aujourd’hui, ils s’amourachassent de Fillon parce qu’il est l’anti-thèse de Sarkozy, même et surtout physiquement. Et qu’importe le programme, les idées qu’il pourrait avoir un jour. Les Français veulent un anti-Sarkozy et Fillon a parfaitement la gueule de l’emploi.
Alors Sarkozy va-t-il le garder à Matignon ? Ce serait évidemment renoncer au grand changement annoncé, bien maladroitement, avant l’été. Et, plus grave encore, garder en face de lui celui qui, de moins en moins involontairement, par sa seule présence, souligne tous les défauts que les Français reprochent au président.
Mais peut-il virer, c’est-à-dire rendre totalement libre, un homme dont il a fait son plus dangereux rival ? Tout le monde sait –à commencer par Sarkozy qui en a bénéficié- que Fillon, sous ses allures de gentil garçon, est épouvantablement rancunier. Chiraquien de naissance, ou presque, il est devenu le plus farouche des anti-chiraquiens parce que Chirac l’avait mis sur la touche en le privant d’un ministère. Du coup, il était devenu, du jour au lendemain, un sarkoziste inconditionnel. Chassé de Matignon, même avec des égards, il va, évidemment, devenir un anti-sarkoziste sans pitié.
Sarkozy n’a décidément pas de chance. Il avait cru se débarrasser à tout jamais de Strauss-Kahn en l’expédiant au FMI. Il n’avait pas compris qu’en en faisant ainsi « l’homme invisible », l’éternel absent, éloigné de toutes les querelles du PS, il en ferait l’idole de la gauche. Pas plus qu’il n’avait compris qu’en nommant à Matignon un homme qu’il pensait fade, transparent, il le transformerait en idole de la droite.

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