François Fillon est un garçon bien élevé. Du coup, il est modéré. On pourrait dire tempéré. Contrairement à d’autres, et notamment à un autre, il n’est pas homme à faire des colères, des éclats, ni même des déclarations intempestives. Mieux encore, il sait avaler les couleuvres sans pour autant avaler son chapeau. Tout un art ! Avec son physique de gendre rêvé, il aurait presque un petit coté « british », peut-être l’influence de sa femme galloise.
Après avoir fait preuve d’une longévité inattendue à Matignon, il est aujourd’hui dans une étrange situation. Vit-il ses dernières semaines de premier ministre comme tout le monde le croit et comme l’a pratiquement laissé entendre Sarkozy ou, faute de remplaçant crédible, va-t-il rester sur place, jusqu’à la fin du quinquennat et devoir animer, dans l’ombre du candidat, la campagne de 2012 ? Est-il partant ou est-il irremplaçable ?
Cette étrange situation lui donne une liberté qu’il n’avait pas jusqu’à présent. S’il s’en va, il n’a plus rien à perdre. S’il reste, il acquiert en face du président une force redoutable, celle de l’homme indispensable.
Alors, après avoir été prudemment bien silencieux tout au cours de cet été « meurtrier », il fait entendre sa petite musique personnelle. Et sans en avoir l’air, il « flingue » à tout va.
Il reconnaît, d’abord, qu’il y a « un malaise à droite ». Ce qui, en clair, signifie que la politique de Sarkozy (et notamment en matière de sécurité) provoque des haut-le-cœur pour ne pas dire la nausée à certains membres de l’UMP et à beaucoup d’électeurs de droite.
Il souligne ensuite que « chacun a sa sensibilité et sa façon de faire les choses ». C’est un lieu commun mais c’est surtout bien faire savoir qu’il n’a rien de commun avec Sarkozy et qu’il désapprouve la brutalité de la politique sécuritaire décidée par le président et qu’il va cependant mettre en œuvre.
Puis, il règle quelques comptes avec les porte-flingues les plus fidèles du président, Hortefeux et Estrosi. Toujours bien élevé, il se contente de dire qu’il a été « surpris » par « un certain nombre de propos » qu’il n’a « pas acceptés ».
Il a notamment été « surpris » par l’idée d’Hortefeux de déchoir de leur nationalité française les polygames et par celle d’Estrosi de punir les maires qui ne rempliraient pas leurs obligations en matière de sécurité. En bref, il condamne les initiatives intempestives des « fayots du président » qui, dans leur course « à la lèche » ont cru devoir en rajouter.
Quand on est premier ministre et qu’on n’accepte pas les propos d’un membre de son gouvernement, on pourrait sans doute dépasser le stade de la surprise. Mais le jeune homme bien élevé attend sans doute son heure.
Il s’est aussi payé Kouchner qui aurait pensé à démissionner pour protester contre les mesures prises à propos de Roms « alors qu’il a défendu cette politique devant les ambassadeurs » et Morin qui a fustigé « les discours de la haine, de la peur et du bouc émissaire » alors qu’il « participe à cette politique depuis trois ans et n’a jamais émis la moindre réserve ».
Fillon s’est donc bel et bien positionné au cours de cette émission de France Inter. Il se dit « surpris » par l’attitude de certains mais c’est nous qui sommes les plus « surpris » par l’habileté du bonhomme.
En substance, il déclare à Sarkozy : si vous me virez, je deviens l’homme recours d’une droite humaniste, gaulliste et de bon ton (regardez d’ailleurs mes sondages), si vous me gardez, il faudra changer de sensibilité et de manière d’agir et je ne veux plus, dans le prochain gouvernement, ni de vos féaux les plus dociles ni de vos énergumènes de l’ouverture, à gauche ou au centre.
Fillon exige les têtes d’Hortefeux, Estrosi, Kouchner et Morin. Les deux derniers, Sarkozy n’en veut plus. Mais Hortefeux et Estrosi… Fillon exige surtout un sérieux coup de barre pour que le navire ne continue pas à dériver dangereusement vers l’extrême droite.
Sarkozy va-t-il accepter ces conditions ? Difficile à imaginer car « le petit Fillon », celui qu’il avait qualifié de simple « collaborateur » et qu’il a méprisé et persécuté pendant trois ans et demi ne lui demande rien de moins que de… ne plus être Sarkozy.

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