De mémoire de vieil observateur, nous n’avons jamais assisté à une situation politique aussi étonnante.
Nous sommes à un an et demi des élections présidentielles et tout le monde nous affirme que les jeux sont déjà faits, que la gauche qui n’a toujours pas de candidat officiel, qui n’a encore présenté aucun programme cohérent et qui est même restée étonnamment silencieuse depuis quelque temps sur un certain nombre de sujets d’actualité va l’emporter haut la main.
Mieux encore, on nous annonce le triomphe d’un homme qui vit à Washington, qui se refuse énergiquement à dire s’il sera, ou non, candidat et qui, du coup, bien sûr, n’a pas évoqué, lui non plus, le moindre programme qu’il pourrait éventuellement présenter aux électeurs.
Certes, bien souvent, dans le secret des isoloirs, les électeurs rejettent un candidat plutôt qu’ils n’adhèrent à son adversaire. Il est évident qu’en 1981, Mitterrand a bénéficié du rejet par les Français de Giscard. Tout comme Chirac a été élu en 1995 parce que les électeurs avaient, au premier tour, rejeté Balladur.
On peut donc imaginer, pour l’instant, qu’en 2012 les Français rejetteront Sarkozy. Tous les sondages le laissent prévoir et on voit mal comment il pourrait, d’ici à l’échéance fatidique, modifier son image, détestable aujourd’hui, et présenter un bilan moins désastreux.
La gauche l’emporterait donc… par défaut.
Le Parti socialiste l’a visiblement compris et on a eu l’impression, lors de l’Université d’été de La Rochelle, que le mot d’ordre était : surtout ne pas bouger d’un poil, d’une oreille, et attendre tranquillement, tous unis, tous amis, que la victoire nous tombe, toute cuite, du ciel.
Il est vraisemblable que, dans les mois qui vont venir, les socialistes vont se contenter de faire du « Tout Sauf Sarkozy » et de critiquer –mais surtout sans affoler personne- toutes les déclarations, toutes les prises de position, tous les projets, toutes les mesures du gouvernement. Surtout ne pas rappeler qu’on est socialiste, qu’on a fait les 35 heures, qu’on veut augmenter les impôts. Se limiter à contester la retraite à 62 ans, à critiquer le tout sécuritaire et à souligner les échecs économiques et sociaux de Sarkozy.
Le succès (virtuel, subliminal) de Dominique Strauss-Kahn est très révélateur. Il joue l’Arlésien. Il plait parce qu’il n’est pas là, qu’il ne parle pas, qu’on ne le connaît pas. Donc il se fait désirer et on l’idéalise. Certains affirment que le directeur général du FMI n’est plus socialiste. D’autres que l’ancien ministre de l’Economie de Lionel Jospin est le père d’une social-démocratie en gestation qui va totalement renouveler la gauche française et la mettre enfin à l’heure du XXIème siècle.
Les Français, écoeurés par une droite que Sarkozy a compromise pour un temps et inquiets d’une gauche pure et dure qui se relancerait dans l’aventure, voient en lui, si ce n’est l’homme providentiel du moins d’antithèse, l’antidote, l’antipode, l’antitout de Sarkozy.
On se souvient de l’engouement qu’avaient éprouvé les Français pour Jacques Delors qu’ils ignoraient et donc idéalisaient tout autant, jusqu’au jour où celui-ci avait annoncé qu’il n’avait pas du tout l’intention de se présenter à la présidentielle.
Sarkozy a fait beaucoup d’erreurs en se croyant plus malin que tout le monde. Il s’imaginait s’être débarrassé à tout jamais de Strauss-Kahn en l’expédiant au FMI de l’autre coté de l’Atlantique. Il n’avait pas compris qu’en lui interdisant ainsi d’être pendant cinq ans dans les turbulences de notre vie politique et au milieu du marigot du PS il en ferait une icône intouchable puis une idole désirable.
Mais si L’Arlésienne de Bizet (d’après un conte de Daudet) est entrée dans l’histoire grâce à sa discrétion, il faudra bien qu’un jour « l’Arlésien de Washington » descende dans l’arène ou plutôt monte sur le ring.
En juin prochain, d’après les règles établies par Martine Aubry qui n’a évidemment pas dit son dernier mot, il devra se prononcer. Déclarer sa candidature ou annoncer son forfait. S’il abandonne alors son trône doré, mais lointain, pour se lancer dans la bagarre, il perdra du même coup son charme d’homme invisible et quelques points dans les sondages. Mais Sarkozy n’en regagnera sans doute pas pour autant.

Mots-clefs : , ,