Quelques jours en Creuse, en Corrèze et dans le Cantal valent mieux que toutes les conversations des Deux Magots et que la plupart des sondages pour tenter de comprendre les Français d’aujourd’hui.
Une chose est sûre : on n’est pas plus content en Limousin ou en Auvergne que dans les quartiers élégants de la capitale. Là-bas comme ici, tout le monde râle et le ton commence à monter sérieusement. Les paysages sont toujours à couper le souffle, on se régale toujours avec la meilleure charcuterie de la planète, mais l’ambiance est pourrie. Cà sent la fin de règne. Au bistrot, au marché, chez les amis, on entend toujours la même phrase : « Cà ne peut plus durer comme çà ».
Certes, on parle davantage du prix du lait (trop bas) ou de celui du fourrage (trop haut) que de l’affaire Woerth ou du prochain remaniement ministériel mais les gens sont excédés. Il y a des rêves de jacqueries dans l’air. Le revenu des agriculteurs s’est effondré –de 50%, disent-ils-, les aides promises n’arrivent plus, les exploitations ferment les unes après les autres, les villages semblent encore plus morts que par le passé et les Anglais qui ne s’en sortent pas non plus tentent de revendre les belles maisons qu’ils avaient achetées, il y a quinze ans, pour retourner chez eux.
Cela dit, les choses sont tout de même bien différentes dans cette « France profonde ».
Première surprise : au fin fond du Cantal, j’ai rencontré un Sarkoziste. Dans les grandes villes, l’espèce semble avoir disparu. Là-bas, entre les Salers aux si belles cornes et les Aubrac aux yeux étonnants, il y en a encore quelques spécimens. Celui que j’ai vu était de la race Sarkozo-Marleix (du nom du sous-ministre élu local), une dégénérescence de la Pompidolienne qui fit les grandes heures du département.
Parenthèse : Marleix, élu et éternellement réélu de Saint-Flour, totalement inconnu à Paris, est, avec ses brushings et ses costumes de bon faiseur, un héros local. Mais personne n’a jamais remarqué qu’il cumulait, comme Eric Woerth, deux fonctions pour le moins incompatibles. Woerth était ministre du Budget et trésorier de l’UMP, Marleix, lui, est secrétaire d’Etat à l’Intérieur chargé des collectivités (et donc du découpage électoral) et secrétaire national de l’UMP chargé… des élections. Autant dire que, d’une main, il découpe sur mesure les circonscriptions et, de l’autre, il y case les candidats UMP.
Mais revenons à mon Sarkoziste. La bête était intéressante à observer. En fait, c’était un taureau agressif, prêt à donner des coups de corne. Et quand on agitait devant lui le chiffon rouge (les innombrables promesses non tenues, le chômage, le bling-bling, les dérives sécuritaires, les tendances xénophobes, le régime oligarchique avec ses coquins et ses copains, etc.) la rage sortait de ses naseaux.
Pour lui, tout était « de la faute de la presse ». Sans ces « maudits journalistes », personne n’aurait jamais rien su de ces échecs ni de ces scandales et tout le monde s’en serait beaucoup mieux porté. C’est sans doute un peu vrai. Si ce n’est que ceux qui ont basculé dans le chômage ou qui ont vu leur niveau de vie dégringoler n’avaient pas besoin des journalistes pour apprendre leur malheur.
Et puis il y a aussi « la crise ». Pour mon Sarkoziste, elle expliquait tout. Et il ajoutait : « d’ailleurs, çà commence à repartir et la France s’en est beaucoup mieux sortie que tous les autres, grâce à Sarko ». Du Christine Lagarde avec moustaches. Quand on lui faisait remarquer qu’au cours du deuxième trimestre, le PIB allemand avait augmenté de 2,2%, celui de la zone euro de 1% et le notre seulement de 0,6%, il haussait les épaules en rétorquant que c’était ce que racontaient les journalistes.
En l’écoutant on s’apercevait du fossé qui sépare la France profonde de Paris. Pour mon petit notable cantalien, Sarkozy n’est certes pas « du cru », ne connaît évidemment rien au monde rural –« Ah, ce n’est pas Chirac, ni Pompidou »- mais il est légitime et surtout il est « la victime de tous les salopards de Paris ».
On comprend alors mieux pourquoi 30% de Français font encore confiance au président de la République. En étant la cible du Canard enchaîné, de Médiapart ou de Libé, Sarkozy est devenu la victime des Parisiens (honnis), des intellos (détestés) et des bobos (méprisés). Pour les gens des campagnes profondes, il en est presque sympathique et on oublie le reste.
Et puis, il y a l’argument massif : « Et à part lui, vous voyez qui ? »
C’est la question que, d’Aubusson, à Aurillac, en passant par Tulle et Brive, se posent tous les autres, tous ceux qui ne veulent plus de « lui » et n’en ont d’ailleurs souvent jamais voulu.
Ce coeur de la France est traditionnellement à gauche. Mais pourtant ni Martine Aubry, ni Dominique Strauss-Kahn, ni Ségolène Royal ne font rêver. Il faut aller à Tulle pour qu’on évoque le nom de François Hollande, élu du département, mais sans y croire vraiment.
La droite a, sans aucun doute, perdu son héros, mais la gauche n’a toujours pas trouvé le sien. Ajoutons qu’ici, les écologistes sont, par définition, détestés, le Front national inconnu et, mis à part le sénateur-maire de Saint-Flour, un certain Jarlier, qui l’a rallié, personne ne connaît le nom de Dominique de Villepin.
Mon Sarkoziste est convaincu qu’avec le remaniement ministériel d’octobre -il verrait bien Michèle Alliot-Marie (« une vraie gaulliste » ?) à Matignon- et « quelques mesures énergiques contre les fauteurs de troubles », on va voir « Nicolas remonter sur son cheval et la dame des 35 heures fera encore moins bien que la Royal du Poitou ».
Entre le plateau des Mille Vaches et celui du Larzac, on finit par se dire que les jeux sont peut-être moins faits qu’on ne le croit aux alentours de Saint Germain des Près. Comme on pourrait dire dans un casino du coin : « Rien ne va plus, mais les jeux ne sont pas faits ».

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