Louis Gabriel-Robinet qui fut longtemps mon rédacteur-en-chef au Figaro (celui de Pierre Brisson et de Raymond Aron, aucun rapport avec le quotidien qui porte aujourd’hui le même nom) terminait souvent ses éditoriaux par la formule « Il faut raison garder ». Du coup, ses adversaires l’avaient surnommé « Robinet d’eau tiède » ce dont il était le premier à sourire car, à l’époque, on avait de l’humour au Rond-Point.
Les problèmes de la délinquance et de l’immigration sont évidemment ceux qui soulèvent le plus de passion. Il faut donc, a fortiori, quand on les aborde, tenter de… raison garder.
Garder raison c’est, d’abord, voir les choses en face, refuser les balivernes démagogiques des uns ou des autres, les boucs émissaires qu’ils nous désignent, c’est, ensuite, refuser les effets de manche, les coups de menton et tenter de trouver des solutions réalistes qui ne détruiraient pas les fondements mêmes de la société que nous voulons sauvegarder.
Bien sûr qu’il faut lutter contre la délinquance. Mais il ne faut pas pour autant porter atteinte à notre Etat de droit, persécuter des innocents et laisser se pavaner des crapules en col blanc.
Bien sûr qu’il faut imaginer une politique d’immigration. Mais, il faut, d’abord, reconnaître que l’immigration de masse sera l’un des phénomènes majeurs du XXIème siècle contre lequel nous ne pourrons rien. Le XXème siècle a vu les habitants des campagnes venir dans les villes à la recherche d’une vie meilleure. Ce siècle qui commence verra les populations du Sud (et de l’Est) se précipiter vers nos pays pour tenter de survivre. L’immigration n’est pas « une chance pour la France », elle est une réalité à laquelle nous devons faire face avec des dispositions qui permettront à ces « hordes » de s’assimiler le mieux possible et, là encore, sans détruire nos grands principes.
Certains amis de ce blog m’envoient aux gémonies ou du moins au PS sous prétexte que je suis en désaccord avec Sarkozy qui, pour tenter de dissimuler les échecs de la politique sécuritaire qu’il mène depuis 2002, confond délinquance et immigration, veut déchoir de leur nationalité les délinquants naturalisés de fraîche date et expulse les Roms.
Je m’étonne. Ces amis seraient-ils convaincus que l’humanisme le plus élémentaire, les valeurs de la République, la défense des Droits de l’Homme (et de la Constitution) sont l’apanage exclusif de la gauche ?
Je fais –hélas- partie d’une génération qui a vu la gauche envoyer le contingent faire la guerre en Algérie et le Parti communiste applaudir Brejnev quand il envoyait ses intellectuels au goulag. Et sans remonter à Mathusalem, j’ai vu la gauche de Mitterrand s’en prendre à l’Ecole libre, à la liberté de la presse, au droit de la propriété et même à la liberté d’expression.
Autant dire que, pour moi, la gauche n’a jamais symbolisé les valeurs auxquels j’ai la faiblesse de tenir. C’est la droite, en l’occurrence de Gaulle, qui après avoir donné le droit de vote aux femmes (ce que Blum lui-même avait oublié de faire) a, par exemple, décolonisé l’Empire.
Certes, les choses ont bien changé mais je reste convaincu que, pour ce qui est des libertés, de « la » Liberté, de la dignité humaine, c’est à la droite de les défendre, quitte à laisser l’Egalité, pour ne pas dire l’égalitarisme, à la gauche.
Je rêve d’une droite qui garantirait à chacun, c’est-à-dire à tous, toutes les libertés, de pensée, d’expression, d’entreprendre, de circulation, etc. dans un Etat de droit où la Nation pourrait se retrouver, chaleureuse, fraternelle et où aucune catégorie de la population ne serait fustigée. Autant dire que je ne considère pas Sarkozy comme un homme de cette droite qui se doit, par définition, d’être généreuse. La droite ne peut être ni oppressive, ni xénophobe.
Moi aussi, j’ai été cambriolé (par des Maghrébins) et même attaqué dans la rue de Cléry, donc en plein Paris (par trois noirs). J’ai même visité des prisons et j’y ai bien vu que les détenus « issus de l’immigration » y étaient (beaucoup) plus nombreux que les Français de souche.
Je demeure cependant convaincu que la délinquance (contre laquelle il faut, évidemment, lutter sans pitié) n’est pas une affaire de chromosomes et que ce n’est pas parce qu’ils sont Arabes ou Africains qu’ils sont devenus des délinquants.
Les Blancs qui sont en prison sont devenus délinquants, généralement, parce qu’ils étaient sans formation, sans travail, sans repères, sans avenir. Je suis persuadé qu’il en va de même pour les immigrés. Et s’ils sont plus nombreux que les autres dans nos prisons c’est tout simplement parce qu’ils sont beaucoup plus souvent sans formation, sans travail, sans espoir.
Confondre, comme le fait Sarkozy, immigration et délinquance c’est évidemment réveiller la pieuvre du racisme et de la xénophobie pour tenter, à bas prix, de faire oublier tous les échecs de notre politique d’immigration qui, depuis des décennies, n’a su ni limiter, ni accueillir, ni former, ni insérer les vagues d’immigration qui ont déferlé sur notre pays. Il faut raison garder.
D’autres amis du blog me reprochent d’avoir rallié Villepin. Je n’ai rallié personne.
Mais j’avoue être un nostalgique inconsolable du gaullisme et de la France que j’ai connue, adolescent. Que signifie le gaullisme plus de quarante ans après la mort du Général ? Un Etat fort qui sait remplir tous ses devoirs régaliens mais qui n’outrepasse jamais ses droits, un Etat protecteur pour les plus faibles mais où les combines des puissants n’ont pas cours, où la politique ne se fait pas « à la corbeille », où chacun a sa chance, quelles que soient ses origines, un Etat « républicain » et« irréprochable » (comme a osé dire Sarkozy), avec une morale et une vision de l’avenir. Sans parler, bien sûr, d’« une certaine idée de la France », inséparable d’une aspiration profonde à « la grandeur ».
Chacun ses goûts, comme le dit un lecteur.
Or, c’est vrai, quand, avec ma lanterne, je cherche désespérément quelqu’un qui pourrait, peut-être, éventuellement, avec un peu de chance, avoir quelque chose d’un brin gaulliste dans les veines, je n’en vois pas beaucoup d’autres que Villepin.
Certes, il a quelque chose d’insupportable avec ses allures d’aristo et sa morgue. Certes, on lui impute encore aujourd’hui la responsabilité de la dissolution de 97 (mais c’est Chirac qui l’a décidée et, d’ailleurs, a-t-on jamais tort de retourner aux urnes quand l’opinion semble avoir basculé ?) et le CPE (mais était-ce vraiment une si mauvaise idée que de vouloir donner leur chance aux jeunes les plus défavorisés ?)
Il pourrait incarner aujourd’hui « le gaullisme social ». C’est-à-dire l’anti-sarkozisme parfait, celui précisément dont nous avons tant besoin pour faire face au déclin et à la crise.
Va-t-il, au cours des mois qui viennent, se révéler comme étant « l’homme recours » qu’attend la France ? On va voir.
Mais, d’ailleurs, à moins de souhaiter que la France ne se relance dans une expérience socialiste ou socialo-tout-ce-qu’on-veut avec « la dame des 35 heures » ou « le monsieur du FMI » et quand on est conscient que Sarkozy va droit à la défaite, a-t-on vraiment le choix ? Borloo ? Morin ? Bayrou ? Juppé ? Copé ? Il faut raison garder…
Certains d’entre vous m’ont demandé (avec insistance) de préciser ma pensée. Voilà. Je souhaite une lutte contre la délinquance « efficace », une politique d’immigration « réaliste » et, plus que tout, un « sursaut » pour notre pays.
En ouvrant ce modeste blog voici quelques mois, j’avais espéré qu’il devienne une petite tribune où chacun pourrait s’exprimer en toute liberté. Jamais aucun commentaire (même déplaisant) n’a été censuré. Je souhaite simplement pouvoir, moi aussi, m’y exprimer, avec mes doutes, mes incertitudes, mes convictions, mes espérances. Et sans oublier qu’il faut toujours… raison garder.
Et si, c’est vrai, j’apparais, par moments, comme un « sarkophage » c’est parce que nous n’avons pas grand chose d’autre à nous mettre sous la dent tant il envahit notre vie quotidienne en multipliant ce qui me semble être erreurs et monstruosités.

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