Hier, nous évoquions ici même « la loi, la morale et l’opinion publique ». A propos d’Eric Woerth (qui, paraît-il, n’a commis aucune infraction à la loi mais que la morale et l’opinion publique ont déjà condamné) et à propos des nouvelles mesures sécuritaires dont nous menace Sarkozy (qui sont, évidemment, contraires à la loi, sans doute, à la morale mais, peut-être, appréciées par l’opinion publique).

Le débat sur la loi, la morale et l’opinion est, bien sûr, passionnant et, il faut le dire, d’une actualité plus brûlante que jamais. Les réactions de nos amis de ce blog le rappellent.

Nicolas Sarkozy étant enfin parti en vacances dans la résidence de la famille de sa femme au Cap Nègre, nous allons, peut-être, pouvoir souffler quelques jours sans avoir à redouter, chaque matin, une nouvelle initiative intempestive et farfelue (et généralement scandaleuse) du chef de l’Etat. C’est une occasion –et il ferait bien d’en faire autant- pour réfléchir un instant à ces problèmes.

Les lois qui nous gouvernent et qui sont si ce n’est gravées dans le marbre du moins écrites dans nos codes, sont par définition amendables, abrogeables, oubliables. Leur légitimité ne dure, en fait, que le temps d’une majorité parlementaire.

En principe, elles devraient refléter la morale, lui permettre de s’exprimer dans la vie quotidienne de chacun.

Seulement voilà, la morale, elle aussi, évolue au fil des ans, des modes et surtout en vertu des tocades de l’opinion publique, laquelle est, on le sait, depuis quelque temps pour le moins versatile.

Qu’on le veuille ou non, c’est l’opinion qui fait la morale et la morale qui fait les lois. On comprend alors qu’on s’y perde un peu.

Quelques exemples : jadis, la morale exigeait qu’on guillotine  celui qui avait assassiné, qu’on protège la vie, de la naissance à la mort, et que le mariage unisse deux personnes de sexes opposés. C’était admis par l’opinion, c’était la morale, c’était écrit dans nos lois. Aujourd’hui, cette même opinion (qui n’est plus la même) et cette même morale (qui n’est plus non plus la même) estiment que la peine de mort est un crime, admettent l’avortement et, pratiquement, l’euthanasie et vont, évidemment, accepter les mariages homosexuels avant longtemps.

Le problème n’est pas de savoir si ces nouvelles lois sont bonnes, il est de savoir pourquoi l’opinion a changé de morale. Pourquoi ce qui nous semblait hier normal, naturel, légitime, évident nous apparaît aujourd’hui scandaleux, d’un autre âge, barbare ou, pire encore, réactionnaire.

Pourquoi, alors que les Français se vantent toujours d’être les enfants de Voltaire, des Droits de l’Homme et de tous les progrès et qu’ils aiment à répéter que la France est une terre d’asile, applaudissent-ils (du moins si l’on en juge par les sondages) chaque fois que Sarkozy s’en prend aux Droits de l’Homme les plus élémentaires, fustige des minorités et menace de chasser tous ceux qui ne seraient pas parfaitement blancs de peau, qu’ils soient « issus de l’immigration » ou Gens du voyage ?

Eh bien tout simplement parce que l’opinion qui formait la morale laquelle dictait nos lois a perdu ses « repères », ses « fondamentaux », pour reprendre un mot à la mode.

Pendant longtemps, nous avons été imprégnés d’influences et de souvenirs paradoxaux où se mêlaient la civilisation judéo-chrétienne et l’esprit des Lumières, la Bible, l’Evangile et la Déclaration des Droits de l’Homme. Le brave curé du village et l’instituteur, hussard de la République, s’écharpaient mais disaient, à peu de choses près, la même chose. Tu aimeras ton prochain, tu ne voleras pas, liberté, égalité, fraternité.

Nous étions d’accord avec l’un et avec l’autre, nous avions une morale, nos lois la mettaient en musique et nos hommes politiques étaient bien obligés, tant bien que mal, de s’y soumettre.

Mais tout a volé en éclats. Il n’y a plus de curés, plus de hussards de la République, plus de repères, plus de morale. Du coup, plus personne ne s’indigne de rien, ni des injustices les plus flagrantes, ni des scandales les plus invraisemblables et les aigrefins de tout poil peuvent se permettre n’importe quoi. C’est « chacun pour soi et tous pourris ».

Naturellement, Sarkozy n’est pas responsable de cette perte de tout repère, de cette « amoralité » généralisée, de ce retour à la loi de la jungle mais il n’y a aucun doute que son quinquennat marquera la mort de ce qui fit si longtemps la « morale française ».

On nous parle de « la crise » et on évoque alors l’économie, le chômage, le manque de logements, les quartiers de non-droit, l’immigration mal gérée, les déficits. On a raison. Mais la vraie crise française est une crise morale, une crise de confiance, de conscience. Or, c’est aux dirigeants de ce pays de redonner un sens à notre vie collective. Au fameux « vivre ensemble ». Et Sarkozy n’en a pas la moindre idée.

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