Christophe Rufin a, peut-être, du talent mais il a surtout du culot.

Le médecin-humanitaire-romancier-académicien (et très à la mode dans le tout Paris, un tiers-mondiste, deux tiers-mondain) avait été nommé ambassadeur de France au Sénégal en août 2007 par son vieux copain Bernard Kouchner. Un superbe fromage, avec résidence de grand luxe (vue sur l’Océan), piscine, larbins, voitures, chauffeurs et, il faut bien dire, pas grand-chose à faire si ce n’est poursuivre, à l’ombre des cocotiers, une carrière d’écrivain. Ce qu’il a fait puisque l’auteur de « L’Abyssin », des « Causes perdues » et de « Rouge Brésil » (Goncourt 2001) a eu le temps, entre deux cocktails, trois pêches sous-marines et quatre parties de tennis, d’écrire à Dakar « Le Léopard sur la garrot ».

L’ennui c’est qu’il n’avait rien compris et qu’il croyait même qu’il était vraiment ambassadeur de France.
Il n’avait pas compris qu’un ambassadeur nommé par pur copinage est toujours totalement discrédité, aussi bien au Quai d’Orsay que dans son pays de résidence. Pire, qu’un homme promu par Kouchner ne peut apparaître que comme un guignol à travers la planète.

La nomination de Kouchner comme ministre des Affaires étrangères avait choqué en France parce qu’elle symbolisait une « ouverture à gauche » dans laquelle Sarkozy ne pouvait que se pincer les doigts. Mais elle avait scandalisé à l’étranger parce que le « French doctor » n’était connu qu’en tant que père du « droit à l’ingérence ».
Or, ce « droit à l’ingérence » est considéré –à juste titre- dans tous les pays émergeants ou du Tiers-monde comme la pire forme du néo-colonialisme. Au nom de grands principes qui ne sont que les nôtres, nous estimerions avoir « le droit » de nous « ingérer » dans les affaires de pays qui sont, en principe, libres et indépendants. Mieux encore, nous ne revendiquerions ce « droit » que dans les petits pays, l’Afghanistan, le Tchad, le Liban, la Serbie, etc., dans lesquels nous estimerions de notre devoir de tenter de rétablir la démocratie. Mais nous n’avons jamais revendiqué ce « droit » en Chine ou en Russie où pourtant la démocratie ne semble pas toujours respectée au Tibet ou en Tchétchénie.

« Pote de Kouchner, père du droit à l’ingérence » (et grand porteur de sacs de riz bidons sur l’épaule en Somalie, tout en étant l’avocat rétribué du régime abominable de Birmanie), Rufin ne pouvait qu’être rejeté par les Sénégalais.

Et il s’est pris pour un ambassadeur qui allait diriger les relations entre la France et le Sénégal ! Le malheureux ignorait donc que depuis toujours, entre la France et l’Afrique, tout se passe d’un palais présidentiel à l’autre. Parce que, dans les capitales africaines, ce sont les présidents qui décident de tout, qu’ils ont généralement fait leurs études en France, qu’ils possèdent souvent des appartements parisiens et que, depuis De Gaulle et Foccard, ils n’utilisent que la ligne directe avec l’Elysée, pour parler de tout et de rien, mais, bien souvent, de petits arrangements qui ne regardent personne.
Bref, en arrivant à Dakar, Rufin a fait sourire par sa naïveté mais très rapidement sa morgue a horripilé le président sénégalais Wade qui a, naturellement, fini par demander son rappel. Et il l’a, bien sûr, obtenue comme au meilleur temps de la « Françafrique ».

Furieux, car c’était tout de même la belle vie à Dakar, l’ancien ambassadeur vient de vider sa rage dans les colonnes du « Monde ».

Il attaque d’abord Guéant, le secrétaire général de l’Elysée : « Les affaires africaines les plus sensibles sont tranchées par Claude Guéant qui est un préfet et qui n’a pas une connaissance particulière de l’Afrique (…) Il dépend du seul président de la République dont j’ignore s’il est complètement informé des initiatives de son collaborateur ». Rufin a sûrement raison. Guéant se prend pour le successeur de Foccard sans en avoir ni l’intelligence, ni la connaissance de l’Afrique, ni surtout la maîtrise des réseaux qui comptent.

Puis, sans la moindre reconnaissance pour son bienfaiteur, Rufin fusille Kouchner : « qui n’a pas su s’imposer dans ce domaine et plus généralement en politique étrangère (…) Il est difficile de comprendre comment il peut avaliser des décisions prises par d’autres sur des bases qui ne sont pas les siennes » Là encore, Rufin a parfaitement raison. Le moins qu’on puisse dire c’est que Kouchner n’a pas su s’imposer.
Et Rufin termine sa diatribe en s’écriant : « Le Quai d’Orsay est aujourd’hui un ministère sinistré et les diplomates sont dans le désarroi le plus total car ils ne se sentent pas défendus ».

Oui, çà aussi c’est vrai ! Nos diplomates sont dans le désarroi le plus total… depuis l’arrivée de Sarkozy à l’Elysée. Ils ne comprennent pas les incohérences de la diplomatie qu’entend mener Sarkozy, « européen » mais en froid avec Angela Merkel, « atlantiste » mais méprisé par Obama, « russophile » et jouet de Poutine, « méditerranéen » et ridicule avec son union pour la Méditerranée, partisan d’une nouvelle donne avec l’Afrique et ami d’Idriss Deby et des héritiers de Bongo ou de Eyadéma, voyageur de commerce et brouillé avec la Chine…

L’académicien crache dans la soupe en disant quelques vérités. Mais il est bien dommage qu’il ait attendu de se faire virer comme un malpropre, après une ambassade totalement ratée, pour s’apercevoir d’une situation que tout le monde dénonce depuis longtemps.

Certains diront aussi que sa tardive franchise prouve que les gauchistes convertis au sarkozisme commencent à reprendre leur liberté, comme s’ils sentaient qu’ils avaient joué le mauvais cheval.

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