Il parait que Nicolas Sarkozy va s’adresser aux Français la semaine prochaine. Pour mettre un terme aux rumeurs, aux calomnies, tenter d’arrêter le déluge d’accusations qui s’abat sur son régime, défendre Eric Woerth et nous demander de nous « passionner davantage pour les grandes réformes en cours que pour les… horreurs », comme il l’a déjà dit, l’autre jour.
A dire le vrai, on voit mal ce qu’il pourrait bien nous raconter.

S’il reprend les « arguments » développés ces jours derniers par sa vieille garde, ce sera le flop assuré.
Non, ce n’est pas la gauche qui s’est lancée dans une opération politicienne contre le ministre du Travail pour le déstabiliser et l’empêcher de mener à bien la réforme des retraites. Car ce n’est pas la gauche qui a décidé de l’ouverture du procès opposant la fille de Liliane Bettencourt à François-Marie Banier, pas plus que ce n’est elle qui a fait enregistrer par un majordome des conversations entre la vieille dame milliardaire et son gestionnaire Patrice de Maistre. Ce n’est pas Martine Aubry, non plus, qui a obtenu les confidences (plus ou moins démenties) de l’ancienne comptable de Liliane Bettencourt.

Non, la presse –en l’occurrence le site Médiapart- n’a pas usé de méthodes « fascistes » en publiant ces conversations « volées ». Elle a simplement fait son travail. Car ces conversations qui révèlent que Liliane Bettencourt peut apparaître, en effet, fatiguée à certains moments, révèlent surtout –ce que le grand public ne savait pas- que la propre femme du ministre du Budget était salariée de la plus grosse fortune de France et que Patrrice de Maître se faisait fort de pouvoir demander à son mari ce qu’il voulait. Médiapart n’a fait que son métier, en pratiquant ce qu’on appelle du « journalisme d’investigation ».

Certes, Sarkozy pourra évoquer la « présomption d’innocence » à laquelle chacun, bien sûr, a droit, Woerth comme le moindre des citoyens. Woerth est simplement « mis en examen » par la presse et par l’opinion publique. La « mise en examen » (par la justice ou par la presse, comme c’est la cas ici) ne compromet en rien cette présomption d’innocence. Si ce n’est, bien sûr, qu’elle s’accompagne toujours, qu’on le veuille ou non, d’une présomption… de culpabilité. Aucun magistrat n’a jamais mis en examen quelqu’un dont il ne présumait pas, plus ou moins, une certaine culpabilité.

Or, pour Eric Woerth, il y a une présomption de culpabilité évidente ne serait-ce que parce que sa femme a été embauchée (pour « optimiser sa fiscalité », bel euphémisme !) par la plus grosse fortune de France laquelle est soupçonnée d’avoir pratiqué, à haute dose, l’évasion fiscale contre laquelle ce ministre du Budget prétendait justement lutter avec acharnement. On reconnaîtra que la présence de la femme du ministre du Budget aux cotés de Liliane Bettencourt peut, à elle seule, susciter bien des soupçons, c’est-à-dire exiger une enquête.

Comme toujours dans ce genre d’affaires, tout le monde en rajoute, ment, se contredit, se rétracte. Woerth nous a successivement juré sur l’honneur qu’il ne connaissait pas Liliane Bettencourt (faux), qu’il ne savait pas ce que sa femme faisait chez cette vieille dame (incroyable), qu’il ne connaissait pas Patrice de Maistre (auquel il a fait avoir la Légion d’Honneur), qu’il n’avait jamais ordonné ou empêché un contrôle fiscal (mais à quoi sert un ministre du Budget ?), qu’il n’avait jamais, en tant que trésorier de l’UMP, touché un sou de Liliane Bettencourt (aussi difficile à croire qu’à prouver).

En fait, dans cette affaire, il y a la loi, d’un coté, et la morale, de l’autre. Aucune loi n’interdit (hélas) à un ministre du Budget de faire embaucher sa femme par une milliardaire, de fréquenter les grosses fortunes, d’attribuer la Légion d’Honneur à un gestionnaire. Alors que la morale, elle, est sans pitié pour ce genre de collusion.

Quand on contrevient à la loi, c’est, en principe, la prison, quand on contrevient à la morale, c’est, en principe, la déroute électorale.
Sarkozy va, sûrement, nous parler de la loi et tenter de nous faire croire en l’innocence de Woerth. La morale n’étant pas son fort, il y a peu de chance qu’il aborde le sujet.

On imagine déjà Henri Guaino, dans son beau bureau élyséen, en train de peaufiner pour son maître quelques jolies formules. « La broyeuse populiste » (déjà utilisée), « l’honneur d’un homme intègre souillé par les ragots odieux des mercenaires de la haine », etc. On connaît son goût pour l’histoire. Il pourrait être tenté par quelques allusions à Salengro (qui revient à la mode) et pourquoi pas carrément Dreyfus.

Cela dit, si, comme on nous le dit, Sarkozy décidait de parler, il ferait une erreur. En prenant ainsi la parole à la barre de ce curieux procès populaire, il apparaîtrait, évidemment, comme le complice de son co-accusé. Et le procès intenté à Woerth se transformerait ipso facto en procès du régime, de la sarkozie et des rapports incestueux qu’elle entretient avec « les puissances d’argent ».

S’il parle, il s’enfonce, s’il ne dit rien, il s’enfonce.
Il y a quelque temps, il avait murmuré « Décidemment, ce n’est pas facile de faire président ».

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