Personne ne comprend les « errements » d’Eric Woerth mais lui-même ne semble pas comprendre qu’on puisse lui reprocher quoi que ce soit, ni d’avoir confondu les fonctions de ministre du Budget et de trésorier de l’UMP, ni d’avoir accepté que sa femme soit embauchée pour gérer la plus grosse fortune de France, ni d’avoir dîné avec l’héritier Peugeot, au lendemain d’une sombre affaire de lingots d’or.
Alors que tout l’accable et qu’il aurait déjà du être démissionné depuis longtemps, Eric Woerth plaide non-coupable… en toute bonne foi. Et c’est cette inconscience stupéfiante qui est, sans doute, l’élément le plus grave de l’affaire.

Nos hommes politiques (certains du moins) ignorent totalement que la prévarication (« action de celui qui manque aux obligations de sa charge ») et la concussion (« malversation commise dans l’exercice d’une fonction publique ») sont des choses formellement interdites à la fois par la morale la plus élémentaire et par la loi. Ils se croient tout permis dès lors qu’ils sont au pouvoir et, s’ils se font prendre la main dans le sac, estiment, en leur âme et conscience, qu’ils ne sont que les victimes d’une cabale (forcément odieuse) et d’une opération de déstabilisation (bien sûr, ignoble).

Comment expliquer cette inconscience ? Evidemment par ce qu’on pourrait appeler « l’exemplarité ». Comment un jeune ministre du Budget aurait-il pu imaginer qu’on lui reprocherait, un jour, d’avoir des liens un peu particuliers avec une vieille dame milliardaire alors qu’au soir du triomphe il avait vu, de ses yeux, le nouveau chef d’Etat entouré de toutes les plus grandes fortunes du pays ?

Comment aurait-il pu prévoir qu’on lui reprocherait d’avoir casé sa femme comme gestionnaire de la vieille dame alors que le ministre des Affaires Etrangères, Bernard Kouchner, avait, lui, casé sa femme, Christine Okrent, à la tête de la chaîne internationale de télévision publique qui dépend directement du ministère des Affaires Etrangères ? Et qu’on avait casé le propre fils du président de la République au Conseil général des Hauts-de-Seine et même essayé de le placer à la présidence de l’EPAD ?

Il faut d’ailleurs dire que Woerth n’a pas eu de chance. Il a été formé et a fait toute sa carrière politique dans l’Oise. Or ce charmant département n’est pas celui qui se distingue le plus en matière d’éthique.

Pendant des décennies, les deux hommes forts de l’Oise furent Marcel Dassault et Robert Hersant. Deux fortes personnalités que leur fortune respective mettait, bien sûr, au dessus de tout soupçon. Ce n’étaient pas eux qui allaient taper dans la caisse, ils n’en avaient vraiment pas besoin. Mais ils avaient tout de même, et en raison même de leurs fortunes, des « mœurs » un peu particulières. L’un et l’autre « arrosaient » copieusement leurs électeurs, distribuaient des aides, faisaient entretenir à leurs frais des installations municipales (Marcel Dassault a fait restaurer toutes les églises gothiques du département sur ses fonds personnels).

N’ayant guère le temps de se rendre dans leurs circonscriptions, les deux hommes avaient, sur place, un homme de paille si ce n’est de main, un certain Jean-François Mancel. Et quand les deux milliardaires disparurent du département, c’est Mancel qui en devint l’homme fort, comme député mais aussi et surtout comme président du Conseil général.

Il n’avait, bien sûr, pas les moyens de ses deux anciens patrons mais il avait des goûts de luxe et la grande vie continua. Non plus aux frais de généreux donateurs mais désormais à ceux de la République.
Mancel fit construire un palais du département rappelant certains palais du Golfe persique, dépensa sans compter, se « sucra » sans pudeur et ne se fit finalement pincer que pour avoir fait payer par le Conseil général… les couches-culottes de ses enfants, ce qui lui valu un purgatoire de quelques années.

Or, Woerth est l’élève, l’enfant chéri, le fils politique de Mancel qui l’a installé à Chantilly et auquel il doit les débuts de sa carrière. On comprend alors mieux pourquoi son rapport à l’argent soit ambigu et son éthique pour le moins approximative.
Il a vu, pendant trop longtemps, ce qui se passait dans son département et il a fini par croire, en toute bonne foi, qu’il n’y avait vraiment pas de raison de se gêner.

Le tout est de ne pas se faire prendre.
Woerth est coupable mais… pas responsable.

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