La Belgique fait un pas de plus vers l’éclatement. Tout le monde a compris maintenant qu’avant longtemps les Flamands proclameront leur indépendance et que les Wallons n’auront donc qu’à en faire autant. Le problème de Bruxelles –en zone flamande mais à écrasante majorité wallonne- sera délicat à résoudre. Il est d’ailleurs cocasse que la capitale de l’Europe, le siège de tous ces technocrates qui nous promettent un avenir de paix, de prospérité, de solidarité, de fraternité soit le théâtre de la plus invraisemblable des querelles de clochers.

Il paraît, d’après un sondage récent, que 66% des Français seraient d’accord pour accueillir la Wallonie au sein de la République. La chose serait sans doute difficile. On ne voit pas Paris prendre le risque de se faire accuser d’impérialisme, voire même de colonialisme et, pire, d’accueillir quelques centaines de milliers de chômeurs supplémentaires.

Cela dit, il ne faut pas s’y tromper. Cette « histoire belge » entre néerlandophones et francophones qui peut dégénérer à tout instant est révélatrice d’un malaise très profond qui touche tous les peuples européens.

Certes, il y a, d’abord, une querelle linguistique. Ces gens ne parlent pas la même langue et nous rappellent le mot de Camus « Ma nation c’est ma langue ». Et puis, il y a l’Histoire, le passé et ses revanches à prendre. Pendant longtemps, les riches Wallons ont méprisé les pauvres Flamands. Jusqu’au jour où tout s’est inversé et où ce sont les Flamands qui se sont enrichis et les Wallons qui se sont retrouvés au chômage. Le mépris des uns avait provoqué la haine chez les autres. Le rapport des forces ayant changé, la haine peut s’exprimer. Le réflexe des Flamands (incompréhensible pour les Wallons et pour l’ensemble des Européens) est celui d’un peuple colonisé qui peut enfin exiger son indépendance.

Mais il y a sans doute plus important encore. Les frontières européennes du XXème siècle qu’on croyait immuables sont remises en cause par les peuples. L’URSS a éclaté, la Yougoslavie aussi, la Tchécoslovaquie aussi. En se libérant du communisme, les nations ont voulu se retrouver. Des Moldaves aux Ukrainiens, des Géorgiens aux Biélorusses, en passant par les Croates, les Serbes ou les Monténégrins. Et ce n’est sans doute pas terminé. Il reste encore des minorités oubliées –comme, par exemple, les deux millions de Magyars de Roumanie- qui finiront bien par exiger, un jour ou l’autre, qu’on redessine les frontières.

Pendant quelques siècles ce furent les guerres qui dessinèrent les frontières des empires et des états. Désormais, ce sont les peuples. Ils veulent retrouver leur passé, leur langue, leur indépendance après avoir subi le joug de voisins dominants. C’est le retour à la tribu.
Mais cette volonté d’indépendance est, bien souvent, dictée par des considérations économiques. Les peuples ne veulent plus de cette solidarité qui faisait qu’ils avaient à payer pour les autres qui sont, par définition, des pauvres, des pouilleux, des paresseux. Chacun chez soi et que les autres se débrouillent. Ce fut le premier des réflexes dans la plupart des pays de l’Est.

Et on retrouve cet « égoïsme de la tribu » un peu partout. Tout comme les Flamands qui ne veulent plus entretenir les Wallons, les Ecossais ne veulent plus payer pour les chômeurs anglais, les Turinois et les Milanais de la Ligue du Nord en ont assez de faire vivre les Napolitains et les gens du Sud, les Catalans ne veulent plus subvenir aux besoins de l’Espagne toute entière.

A Bruxelles, les hommes politiques nous parlent de la solidarité européenne, de fonds communs de sauvegarde, de politique économique européenne, d’un avenir commun où 27 pays avanceraient la main dans la main vers un avenir prometteur. Or, à quelques centaines de mètres de leur hémicycle douillet et insonorisé, les Flamands nous annoncent une Europe régionalisée, balkanisée, du chacun pour soi.

Certains croyaient que l’Europe permettrait d’effacer les frontières. En faisant disparaître les Etats, elle les a multipliées.

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