En politique, il faut avoir du talent et de la chance. Dominique de Villepin a du talent mais il n’a pas eu de chance.

Hier, pour son entrée en 1ère division, il a été évincé par Nicolas Anelka. Cela faisait des semaines qu’avec ses quelques amis l’ancien premier ministre préparait sur arrivée sur le terrain des présidentielles de 2012 et il a suffi qu’un joueur susceptible injurie un sélectionneur incompétent dans les vestiaires d’un stade sud-africain pour qu’il soit ignoré par tous. Il avait choisi sa date, le 19 juin, et c’était une bonne idée pour lancer un appel à la France, mais il n’avait pas imaginé que, le 18 au soir, un footballeur coléreux pourrait lui ravir la vedette. C’est Anelka qui a fait l’ouverture de tous les journaux télévisés et la « une » de toute la presse. Certains verront sans doute là la main de Sarkozy mais rien ne permet de l’affirmer…

Une chose est sûre, Villepin va devoir recommencer son entrée en scène. C’est dommage car il n’a pas été mauvais, hier.
On peut lui reprocher trois choses : le choix du nom de son mouvement, son refus d’annoncer officiellement sa candidature et la cible qu’il a privilégiée pour ses débuts.

« République solidaire » n’est pas un nom « porteur ». Cela fait trente ans que les Polonais ont lancé le mot de « solidarité » et, depuis, on rebat les oreilles des Français avec cette utopie… à chaque augmentation d’impôts. On ne provoque pas un sursaut national avec des bonnes œuvres auxquelles plus personne ne croit.

Villepin n’a pas voulu annoncer clairement qu’il se présenterait en 2012. Cette pudeur relève évidemment de l’hypocrisie. Car quand il déclare : « J’ai besoin de vous pour changer le cours de choses, pour engager le sursaut de la France (…) pour offrir une alternative (…) je m’engage parce que les Français ont besoin d’une autre voie », il est évident que cela signifie qu’il sera, qu’il est déjà candidat. Pourquoi ne l’avoir pas reconnu, porclamé ?

Enfin, Villepin a semblé s’adresser essentiellement aux jeunes des quartiers défavorisés et aux agriculteurs. Certes, ce sont là deux populations particulièrement malmenées par la crise (et par Sarkozy), mais elles pèsent peu dans un scrutin et, même s’il a multiplié ses visites de terrain dans les quartiers de non-droit et dans les zones rurales les plus pauvres, il est difficile de croire que Villepin soit vraiment l’homme des loubards et des paysans. Il aurait mieux fait de s’adresser, d’abord, aux classes moyennes.

Ces réserves mises à part, son discours « fondateur » avait tout pour séduire son auditoire, c’est-à-dire ses futurs électeurs. Il s’est contenté d’éreinter Sarkozy et la politique menée depuis 2007, « une occasion perdue ». Il sait parfaitement que l’essentiel de sa « clientèle » lui viendra des « déçus du sarkozisme » et qu’ils sont assez nombreux pour lui garantir, s’il tient la distance, un joli score au premier tour des présidentielles.
Il sait aussi que, bien souvent, les Français votent moins « pour » un candidat par adhésion que « contre » un autre candidat par rejet. Giscard a été élu, en 1974, parce que les Français ne voulaient pas de Chaban, Mitterrand a été élu, en 1981, parce qu’ils ne supportaient plus Giscard, Chirac a été élu, en 1995, parce que Balladur leur était devenu insupportable.

En offrant ce qu’il appelle « une alternative » à ceux qu’il appelle « les orphelins de la République » (en fait les orphelins du centre et de la droite), Villepin joue, en principe, sur du velours. Il lui suffit de faire le bilan des trois premières années du quinquennat et de taper là où çà fait mal.
Et là, tout est bon. Personne ne peut nier qu’il a raison quand il déclare « Nous sommes confrontés à un déni de réalité entre ce que vivent les Français et ce que disent nos dirigeants », des dirigeants qui refusent les mots « rigueur », « austérité » et qui affirment que les impôts n’augmenteront pas, même si l’on demandera « un effort supplémentaire à certains ».

Il a raison quand il s’en prend à l’absurde et scandaleux débat sur l’identité nationale et qu’il fustige « la logique du bouc émissaire », quand il parle du « recul de l’égalité des chances, des libertés et de la dignité », quand il dénonce « la fuite en avant sécuritaire avec le Karcher qui tient lieu de politique », quand il reproche à Sarkozy de « laisser mourir nos soldats en Afghanistan », quand il l’accuse d’avoir « porté atteinte à l’indépendance de la France avec le retour dans le commandement intégré de l’OTAN », quand il souligne « le repli d’un Etat affaibli et méprisé », quand qu’il veut une « rigueur juste et partagée » et qu’il souhaite « un président au dessus de la mêlée, avec des ministres qui ne seraient plus aux ordres des conseillers élyséens », même s’il oublie là qu’il fut longtemps un conseiller élyséen qui n’hésitait pas à donner des ordres à tous les ministres.

Jamais, sans doute, Martine Aubry n’a été aussi cruelle. Certes, on pourra reprocher à Villepin de n’avoir pas présenté de véritable programme et de s’être contenté de « flinguer » à vue Sarkozy. Mais aujourd’hui, l’expérience aidant, les Français ne croient plus aux programmes qu’on leur fait miroiter, ils ne les lisent même plus car ils savent que les plus belles promesses seront toujours oubliées, voire trahies. Ils veulent une personnalité, un homme d’Etat qui a de l’envergure et qui saura faire face à toutes les crises qui jailliront au cours de son mandat, un « homme providentiel » qui sera capable de redresser la France. C’est toujours, plus ou moins inconsciemment, la fameuse nostalgie de de Gaulle, l’homme du 18 juin mais aussi de 1958.

La chance de Villepin aujourd’hui c’est d’être, d’une manière presque caricaturale, le contraire de Sarkozy. L’un est petit, effroyablement vulgaire, inculte, s’agite dans tous les sens, se hausse du col. L’autre est grand, distingué, poète à ses heures perdues, d’un calme olympien. Sarkozy a toujours rêvé de « faire président », sans y parvenir. Villepin le fait déjà.

Naturellement, Villepin n’a pas de troupes derrière lui pour le moment, pas d’argent pour financer sa campagne et se traîne tout de même derrière lui la dissolution de 1997, le CPE et une morgue, certes élégante, mais qui passe mal auprès de certains.
Les Sarkozistes vont, sans doute, ressortir l’affaire Clearstream. Ils auront tort car les Villepinistes ressortiront, alors, l’affaire des sous-marins pakistanais, voire l’affaire Woerth-Bettencourt et tous les scandales, grands ou petits, qui cernent aujourd’hui le clan au pouvoir.

Tout va se jouer à la rentrée. Il est difficile aujourd’hui d’imaginer où en sera Sarkozy avec la réforme des retraites et en face d’une mobilisation des syndicats. Villepin aura-t-il réussi, au cours de l’été, à devenir crédible ? Martine Aubry se sera-t-elle imposée comme « la » candidate évidente de la gauche ?

Pour l’instant, une chose est sûre. Avec 10% d’opinions favorables, Villepin pourrait très bien jouer les Chirac de 1981, c’est-à-dire faire perdre le candidat officiel de la droite déjà rejeté par son électorat. La suite des événements a prouvé qu’en « témoignant » ainsi en 81, Chirac a fini par l’emporter quatorze ans plus tard.

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