800.000, un million, selon les syndicats, 400.000, selon le gouvernement. On ne saura jamais –comme d’habitude- le nombre exact des manifestants qui sont descendus dans la rue, à travers la France, hier, pour protester contre le relèvement de l’âge de la retraite.
Mais deux choses sont sûres : il y a eu beaucoup de monde, même si l’Elysée parle d’un succès des syndicats « en demie teinte », et cette mobilisation… ne servira strictement à rien. Le gouvernement ne capitulera pas devant la rue, ce que, sur le plan des principes, on ne peut pas lui reprocher.

Cela dit, comment ne pas être sidéré par la maladresse avec laquelle le gouvernement a ouvert ce dossier explosif des retraites. Pourquoi diable avoir, d’entrée, attaqué le tabou des 60 ans et agité le chiffon rouge en déterrant le cadavre de Mitterrand ?
Pourquoi ne pas avoir plutôt parlé d’une inévitable augmentation des années de cotisation ? C’aurait été sans doute un peu hypocrite mais personne n’aurait pu s’y opposer. Et, a fortiori, si on avait bien précisé, d’emblée, que cette augmentation serait non seulement, bien sûr, progressive mais aussi, et surtout, « modulée » en fonction de la « pénibilité ».

On oublie trop souvent que, même avec une retraite à 60 ans et une durée de cotisation de 40 ans, un grand nombre de salariés ne pouvaient pas bénéficier d’une retraite pleine au bout de ces 40 ans : tous ceux qui avaient commencé à travailler à 16 ans. Ils devaient, en principe, avoir cotisé 44 ans pour atteindre les 60 ans. Les années de cotisation étaient donc, déjà, « modulées » mais à l’inverse de toute justice.

Le problème de la « pénibilité » va, évidemment, ouvrir des débats sans fin. S’il est facile de reconnaître qu’un sidérurgiste ou qu’un ouvrier du bâtiment a eu une carrière plus pénible qu’un cadre supérieur, il sera plus délicat d’affirmer qu’un enseignant dans un collège de quartier difficile a eu une existence plus pénible qu’un professeur au Collège de France, qu’un médecin de campagne a eu une vie plus pénible qu’un grand patron dans un CHU parisien, etc. En fonction de quels critères pourra-t-on évoquer la « pénibilité » ?

Ce principe de la « pénibilité » est, bien sûr, la porte ouverte à toutes les inégalités devant l’âge de la retraite mais, aussi difficile soit-il à manier, il est, en même temps, fondamentalement juste. Tout, le monde sait que les ouvriers meurent dix ou quinze ans plus tôt que les cadres.
Il aurait donc été facile pour le gouvernement d’affirmer que l’âge légal (et donc théorique) de la retraite restait à 60 ans mais qu’on allait passer à 42, 43, 45 ans de cotisation, selon les cas de « pénibilité ». Les « défavorisés » qui sont ceux qui ont commencé à travailler à 16 ou 17 ans et qui ont eu, le plus souvent, à souffrir de cette « pénibilité » pourraient donc continuer à partir à la retraite à 60 ans alors que les plus « favorisés », ceux qui ont fait des études jusqu’à 25 ans, voire plus, devraient, pour avoir une retraite pleine, travailler jusqu’à 70 ans, dans certains cas.

Tout cela aurait pris des mois de discussions mais aurait, peut-être, abouti à un système équilibré et acceptable parce que plus juste.
Sarkozy a préféré l’épreuve de force, en s’attaquant, bille en tête, au « dogme des 60 ans » et, pire encore, à son initiateur, François Mitterrand. Alors qu’on venait d’entendre un Dominique Strauss-Kahn reconnaître que « Le jour où chacun vivra jusqu’à 100 ans, on ne pourra pas s’arrêter de travailler à 60 ans » et qu’on voyait que Martine Aubry était, pour le moins, « gênée aux entournures », le président de la République tire à vue, fonce dans tas et fait de la provocation.

Lui qui, à maintes reprises, aussi bien lors sa campagne électorale que pendant les premiers mois de son quinquennat, avait, bien imprudemment, juré ses grands dieux qu’il ne toucherait jamais à l’âge de la retraite, voilà qu’il se dédit et déclare une « guerre de religion » en s’en prenant violemment aux socialistes (et à Mitterrand) responsables de tous les malheurs du pays.
Il sait parfaitement que la gauche et les syndicats qui auraient fini par accepter une augmentation de la durée de cotisation « modulée par la pénibilité » ne peuvent plus, dans ces conditions, s’asseoir à la table des négociations.

Mais on a compris son jeu. En fait, Sarkozy ne cherche plus à trouver un consensus minimum sur cette réforme des retraites qui s’impose. Il entame sa campagne électorale pour les présidentielles de 2012. Sachant qu’il ne pourra pas présenter un bilan honorable de son quinquennat, qu’il ne peut plus rien promettre contre le chômage, contre la baisse de revenu des Français, contre l’insécurité, il va se servir des retraites pour marteler que tout est de la faute des socialistes.

Son pari est risqué. Non seulement les Français se sont (plutôt) attachés à la retraite à 60 ans et même aux 35 heures, mais, en plus, les socialistes ne sont plus au pouvoir depuis 2002. Cela fera donc dix ans, en 2012, que la droite est responsable, et donc coupable. Après avoir évoqué Chirac, « le roi fainéant » pour expliquer ses difficultés, le voici qui ressort maintenant Mitterrand pour préparer sa campagne.

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