On va -peut-être, rien n’est sûr- commencer à ouvrir sérieusement le dossier des retraites. Jusqu’à présent, chacun faisait son « numéro » en mettant des préalables à toute discussion. Les syndicats affirmaient que l’âge de la retraite à 60 ans n’était pas négociable et le gouvernement répétait inlassablement qu’il n’était pas question d’augmenter les impôts de qui que ce soit pour boucher le trou des retraites.
Les syndicats défendaient un « acquit social » essentiel à leurs yeux, le gouvernement voulait rester fidèle à l’une des grandes promesses du candidat Sarkozy : ne pas augmenter les prélèvements obligatoires.

Il était donc évident que, si chacun restait figé sur ses positions, toute discussion sur l’avenir des retraites devenait inutile et qu’on allait droit à la catastrophe absolue dans les dix ou quinze ans.
Ce week-end dernier, le gouvernement a fait un pas important en adressant aux partenaires sociaux un « document d’orientation ». Dans ce texte, il demande aux syndicats de renoncer au tabou des 60 ans (le texte ne parle pudiquement que d’« une augmentation de la durée d’activité ») et, en échange, il se dit prêt à augmenter les impôts des plus hauts revenus (et du capital) pour financer ces retraites. Ce n’est pour l’instant qu’une base de discussion, voire un ballon d’essai, mais l’idée de ce « donnant-donnant » où chacun trahirait un peu les siens, pourrait débloquer la situation.
D’autant plus qu’on va pouvoir jouer sur les mots.

On peut, par exemple, ne pas toucher à l’âge légal de la retraite mais augmenter sensiblement le nombre d’années de cotisation nécessaires pour la toucher. Cela revient au même. Si l’on décide qu’il faudra, à terme, avoir 45 ans de cotisation cela mettra, ipso facto, l’âge réel de départ à la retraite à 63, 65 ans pour la plupart des salariés. Sans qu’on ait pour autant touché au tabou des 60 ans qui deviendra purement symbolique. On pourra d’ailleurs moduler le nombre d’années de cotisation nécessaires en faisant entrer en jeu la « pénibilité » que tout le monde accepte désormais. Les syndicats n’auront alors pas (trop) l’air d’avoir capitulé.

En même temps, le gouvernement pourra toujours dire à son électorat que l’effort supplémentaire demandé aux plus hauts revenus (et au capital) n’est pas « un impôt de plus » mais qu’il s’agit d’une simple… « contribution supplémentaire de solidarité ». C’est le terme d’ailleurs employé très hypocritement dans le « document d’orientation » qui précise déjà en outre –autre cadeau fait aux syndicats- que cette contribution « ne sera pas intégrée dans le bouclier fiscal ». Il s’agira donc d’un premier « trou » dans ce fameux bouclier, symbole du sarkozysme, et dont les syndicats (et la gauche) réclament depuis toujours l’abrogation.

Sur le papier donc, et en jouant sur les mots -âge légal ou nombre d’années de cotisation, pénibilité, impôts ou contribution de solidarité- ces négociations semblent soudain beaucoup moins impossibles qu’on ne l’avait annoncé.
Hélas, elles débutent au pire des moments.

D’abord, parce que la crise européenne et les mesures d’austérité qu’elle entraîne obligent déjà le gouvernement à demander beaucoup de nouveaux « efforts » à chacun. Il sera bien difficile d’en demander encore plus.

Ensuite, parce que la récession que provoquera inévitablement cette rigueur généralisée rendra ridicule l’annonce d’un prolongement de la durée d’activité. Alors que les plus de 50 ans sont déjà frappés de plein fouet par le chômage, il sera dérisoire et presque scandaleux d’annoncer une augmentation des années de cotisation pour avoir droit à une retraite pleine.

Enfin, parce que ces négociations seront forcément politiques et que nous sommes déjà en période préélectorale. Depuis des mois, Sarkozy perd des pans entiers de son électorat et ce sont justement ceux qui sont les plus sensibles à l’avenir des retraites, les plus de 50 ans et les classes moyennes, qui seront visés. Certes, ils ne seront pas concernés par l’effort demandé aux plus hauts revenus et au capital mais ils s’insurgeront contre un recul de l’âge réel de la retraite et seront totalement indifférents à l’évocation de la pénibilité pour certains.

Du coté des syndicats, il est évident que personne ne voudra donner à Sarkozy le prestige d’avoir résolu le problème des retraites. Si la gauche était un tant soit peu lucide elle devrait tout faire pour que Sarkozy règle ce dossier avant qu’elle ne revienne éventuellement elle-même au pouvoir. Mais, à la veille des présidentielles de 2012, il sera sans doute trop tentant pour les syndicats et pour la gauche de multiplier leurs attaques contre Sarkozy et la droite en général en brandissant devant l’opinion les nouveaux efforts demandés par le gouvernement.

Les discussions vont pouvoir commencer maintenant que les deux tabous (des 60 ans et des nouveaux prélèvements) sont levés mais il y a bien peu de chance qu’elles conduisent à quelque chose maintenant que la campagne présidentielle a commencé.

En France ce n’est jamais le bon moment pour faire des réformes. Mais il y a rarement eu de pires moments qu’aujourd’hui.

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