Cà y est. Les sous-marins pakistanais ont refait surface et les torpilles sont armées.

On ne saura sans doute jamais la vérité. Aucune enquête ne démontrera que Balladur a bel et bien financé une partie de sa campagne présidentielle de 1995 avec des rétrocommissions venues d’Islamabad, comme il en est désormais ouvertement accusé, et, de son coté, l’ancien premier ministre ne pourra jamais prouver son innocence, si tant est qu’il soit innocent.

Mais le mal est désormais fait et, comme l’a si bien écrit Beaumarchais, « la calomnie s’élance, étend son vol, tourbillonne, enveloppe, arrache, entraîne, éclate et tonne et devient, grâce au ciel, un cri général, un crescendo public, un chorus universel de haine et de proscription ». Beaumarchais ajoutait « Qui diable y résisterait ? »

Il y a quelques jours, nous parlions ici même de cette « casserole de Balladur ». Il ne pourra plus jamais s’en débarrasser.
Il faut dire que tout plaide contre lui. Il était premier ministre quand le contrat de la vente au Pakistan de ces trois sous-marins a été signé ; on sait que ce contrat prévoyait des commissions pour les intermédiaires pakistanais et donc, inévitablement, des rétrocommissions pour des responsables français ; Balladur avait des problèmes d’argent puisqu’il devait partager avec Chirac les fonds de campagne du RPR ; et, cerise sur la gâteau, dix millions (de francs) ont été déposés sur le compte de sa campagne… en billets de 500 francs et personne ne peut croire un seul instant les derniers amis de Balladur quand ils tentent de nous faire croire qu’il s’agit de billets collectés parmi le public sympathisant au cours des meetings.

Aux yeux de l’opinion, pour Balladur, l’affaire est donc entendue. Coupable ou pas, il est « mort ».
Mais tout le monde a aussi compris que si cette affaire ressort, quinze ans après les faits, ce n’est pas pour achever un vieil homme sorti de l’arène politique depuis déjà longtemps. Balladur ne pèse plus rien. Et son trésorier de campagne, Galy-Dejean, n’a, lui, jamais, intéressé personne.

Nous l’écrivions le 26 avril dernier, c’est, bien sûr, l’ancien directeur de campagne de Balladur qui est visé, un certain Nicolas Sarkozy. Hier, « Le Monde » consacrait deux pleines pages à l’affaire avec une grande photo de Balladur et de Sarkozy. Aujourd’hui, « l’Express » fait sa couverture sur « L’affaire qui fait peur à Sarkozy » et publie des extraits d’un livre qui s’annonce explosif.
Bref, l’opération est enclenchée. C’est là une spécialité française. Ce n’est sans doute pas ragoûtant mais cela fait partie de nos traditions politiques.

Sans remonter jusqu’à l’affaire Salengro d’avant-guerre ou l’affaire Gouin de l’immédiat après-guerre, nos avons eu, au cours des dernières décennies, un certain nombre de campagnes du même genre. Le principe est simple : sortir une « dossier» vrai ou faux (ce détail est sans importance) et harceler « à mort » le personnage visé.

Ce fut Pompidou et l’affaire Markovic, Chaban et sa feuille d’impôts, Giscard et les diamants de Bokassa, Chirac et son château, Mitterrand et l’Observatoire (ou la francisque), Boulin et son terrain, Bérégovoy et son million, etc., etc. Demain, çà va être Sarkozy et les sous-marins pakistanais.

Dans ces cas-là, la justice est totalement désarmée et « Le Canard enchaîné », souvent bien informé mais rarement bien intentionné, remplace l’Agence France-Presse. Un conditionnel judicieux et une interrogation ravageuse suffisent souvent pour abattre un homme.
Le tout est de savoir, non pas si l’homme est coupable ou victime d’une cabale infâme, mais s’il a les nerfs solides. Quand on joue les crocodiles dans le marigot politique, il faut avoir le cuir épais.

Pompidou a tenu bon et a même pu se venger de ceux qu’il soupçonnait d’être à l’origine de la calomnie (particulièrement odieuse, il est vrai), Chaban et Giscard ne s’en sont jamais relevés, Chirac et Mitterrand sont restés de marbre, Boulin et Bérégovoy se sont suicidés, si tant est que les versions officielles de leur mort soient les bonnes.

Pour Sarkozy, c’est la véritable épreuve du feu. L’affaire Clearstream était bien peu de chose à coté. Il n’est pas homme à s’effondrer. Ni d’ailleurs à rester de marbre. Il va sûrement vouloir, comme à son habitude, « accrocher à un croc de boucherie » ceux qu’il va soupçonner de lui avoir jeté cette grenade dégoupillée entre les jambes. Mais le croc de boucherie est… une arme à double tranchant. Et l’expérience devrait l’inciter à comprendre qu’il n’est pas maître en la matière.

D’abord, il faut être « blanc bleu » dans l’histoire, ensuite il ne faut surtout pas se tromper de cible.
Sarkozy est, sans doute, persuadé aujourd’hui que c’est Villepin qui est à l’origine de tout. Villepin était directeur de cabinet du ministre des Affaires étrangères (Juppé) en 1994 au moment de la signature du contrat et le Quai d’Orsay doit toujours donner son autorisation pour toute vente d’armes à une puissance étrangère. Villepin, spécialiste des questions du sous-continent indien et donc du Pakistan, connaissait forcément, dans les détails, le contrat et ses clauses secrètes. Deux ans plus tard, quand Chirac décida d’annuler les clauses sur les commissions de ce fameux contrat (en fait pour interrompre les rétrocommissions et couper les vivres des Balladuriens) Villepin était secrétaire général de l’Elysée…

Mais il va être aussi difficile à l’Elysée d’accuser Villepin d’être à l’origine de l’opération que de prouver que le directeur de la campagne de Balladur en 95 n’était au courant de rien dans cette sombre affaire de rétrocommissions.

On avait pensé à tout pour ces deux dernières années de mandat, mais pas à çà.

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