Demain a été décrété « Journée de la liberté de la presse ». Tout le monde en a assez de ces Journées de ceci, Journées de cela, de la femme, du sida, de la faim dans le monde, de l’eau… qui finissent par ressembler à des opérations médiatico-commerciales du type de la Fête des mères, qui ne servent pas à grand-chose et qui, surtout, évitent généralement d’aborder, de front, le vrai sujet.

La Journée de la liberté de la presse va, peut-être, permettre de rappeler qu’il n’y a pas que dans les abominables dictatures (Corée du nord, Birmanie, Chine, Iran, Cuba, etc.) que les journalistes sont muselés. Nous notions, hier, que, dans un classement international établi par « Reporters Sans Frontière » sur la liberté de la presse dans chaque Etat de la planète, la France n’arrivait qu’à la 43ème place, juste derrière le Surinam et devant le Cap Vert.

Et ce classement ne tient pas compte d’un des aspects les plus dramatiques de la situation de la presse en France : la mort quasi programmée de la presse écrite. La Journée de la liberté de la presse devrait donc inciter chacun à réfléchir sur cette question car la liberté commence par la survie.

Depuis des années, en France, les titres disparaissent les uns après les autres (« L’Aurore », « Combat », « Paris-Jour », « Le Quotidien de Paris », « Paris-Presse », etc.), certains agonisent lamentablement (« L’Humanité », « France-Soir » que même un milliardaire russe n’arrive pas à sauver) et les survivants voient le nombre de leurs lecteurs fondre régulièrement.

Il est de bon ton de dire que la presse écrite est morte et que c’est normal puisque elle ne peut pas faire face à la concurrence de l’audio-visuel, de l’Internet et maintenant des gratuits. Cet argument, un peu facile, ne tient pas. En effet, cette disparition des lecteurs est un phénomène spécifiquement français. La presse écrite anglaise, allemande, italienne ou espagnole se porte plutôt bien et la télévision, l’Internet et les gratuits existent aussi chez nos voisins.
Il y a donc quelque chose de particulier chez nous et, au lieu d’accuser les lecteurs de désertion, voire d’illettrisme, les journaux feraient sans doute mieux de se demander s’ils ne sont pas les premiers responsables de leur effondrement.

En clair : peut-on avoir encore des lecteurs quand on ne donne plus rien à lire ? C’est aussi simple que cela mais personne, en France, ne semble s’être posé cette question de bon sens.

Quand la presse écrite française se portait encore fort bien, tous les journaux étaient dirigés par de vrais journalistes, Beuve-Méry, Brisson, Lazareff, Lazurick, Smadja sans parler de Jean Marin, patron de l’AFP. Quelques années plus tard, catastrophe, tous ces journaux et même l’AFP se retrouvèrent dirigés par des énarques, généralement issus de l’Inspection des Finances. Les journaux devinrent des « produits », les lecteurs des « cibles ».

Les inspecteurs des Finances ont un défaut rédhibitoire quand ils passent dans le privé : ils s’imaginent qu’une bonne gestion consiste à réduire les dépenses alors qu’une bonne gestion consiste, évidemment, à augmenter les recettes. Ceux qui s’emparèrent, dans les années 80, des grands titres de la presse parisienne avaient une tare supplémentaire : ils méprisaient totalement les lecteurs pour ne s’intéresser qu’aux annonceurs publicitaires, sans se rendre compte que le jour où il n’y aurait plus de lecteurs il n’y aurait plus d’annonceurs.

Leur mépris pour les lecteurs était tel qu’ils étaient convaincus, en toute bonne foi, que les lecteurs ne voulaient plus lire. Et pour faire face à la concurrence de l’audiovisuel, puis de l’Internet, puis des journaux gratuits, ils décidèrent de faire… comme eux, c’est-à-dire de ne plus donner aux lecteurs que de l’information en bref, en pilules, selon une règle qu’ils avaient établie : un lecteur ne peut pas lire plus de deux feuillets et demi.

Finis donc les grands reportages, les dossiers complets, les longues interviewes, les commentaires fouillés. Tout en deux feuillets et demi, maximum. C’est-à-dire rien de plus que ce qu’avaient donné (la veille) la radio, la télévision et l’Internet, et, le jour même, les gratuits. Pour ne pas fatiguer le lecteur auquel on proposait donc de payer pour avoir la même chose que ce qu’il avait gratuitement ailleurs.

Le lecteur est plutôt de bonne composition, il a ses habitudes, une relation un peu particulière avec son quotidien. Mais, au bout d’un certain temps, il finit tout de même par se rendre compte qu’on le prend pour un gogo et qu’il n’achète plus que des pages de publicité.

La concurrence de l’audiovisuel et de l’Internet était une chance inespérée pour la presse écrite. Elle lui permettait de revenir à sa vraie raison d’être. D’oublier sa fonction d’informateur (la presse écrite a forcément cinq à six heures de retard) pour se consacrer à l’essentiel : la présentation complète du dossier, l’analyse, le commentaire, le grand reportage. Autant dire des articles longs, présentant en détail la situation, faisant son historique, donnant les portraits détaillés des protagonistes, tous les chiffres, analysant les causes et les conséquences, ouvrant un débat. Toutes choses que ne peuvent pas faire les autres, faute de place, faute de temps.

Mais nos technocrates n’ont rien compris. Ne voulant pas fatiguer le lecteur, ils l’ont traité comme un auditeur ou un téléspectateur et l’ont donc perdu. « Le Monde » dans sa dernière formule tente de redresser la barre. Mais il est peut-être trop tard. Le succès inattendu d’un magazine comme « XXI » qui ne publie que de longs reportages et de grandes enquêtes prouve (à petite échelle, bien sûr) qu’il y a encore en France des lecteurs qui veulent lire.
A cette absurde loi des deux feuillets et demi, il faut ajouter deux défauts de la presse française qui ne sont pas nouveaux. Le « suivisme » et la « complaisance ».

« Ils disent tous la même chose » se plaignent les derniers lecteurs. C’est vrai. Pendant huit jours, tous les titres sont sur la burqa, puis sur les retraites, puis sur la Grèce, puis sur une marée noire en Louisiane. On a l’impression qu’il ne se passe plus rien d’autre sur la planète. Inutile d’acheter deux quotidiens. Un seul suffit et est presque de trop puisqu’on a déjà tout entendu la veille à la télévision.

Et puis, autant le dire, depuis que la plupart des journaux ont été rachetés par des proches du pouvoir, les éditorialistes qui devraient être « le fer de lance de ce 4ème pouvoir » sont devenus, bien souvent, des courtisans, au mieux des conseillers du prince qui se permettent, parfois, d’émettre à mi voix une petite réserve. En se décrédibilisant ainsi, la presse s’est disqualifiée aux yeux de beaucoup de lecteurs.

Oui, avant de s’insurger contre l’emprisonnement de journalistes en Chine ou ailleurs et de se lamenter sur le sort de la presse birmane, il faudrait sûrement que les journalistes français s’interrogent sur les raisons du déclin de la presse écrite française.

Cette presse n’est pas muselée par une censure officielle, elle s’autocensure elle-même, mais surtout, en ne faisant plus son métier, elle se suicide à petit feu.

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