Un Sarkozy désavoué par les régionales et rejeté par 70% de Français, une Angela Merkel qui prépare des élections difficiles, une Belgique qui se demande si elle existe encore, un Berlusconi contesté et contestable, un gouvernement britannique qui sera forcément de coalition… le moins qu’on puisse dire c’est que l’Europe n’est guère en forme pour affronter la nouvelle crise qui déferle sur elle et se précipiter au secours de la Grèce, aujourd’hui, et sans doute, demain, vers celui du Portugal et de l’Espagne.

Les pays de l’Eurogroupe ont décidé de prêter 80 milliards à Athènes (auxquels le FMI va ajouter 30 milliards) sur trois ans, pour sauver, in extremis, la Grèce de la banqueroute annoncée et éviter la faillite de l’euro et de l’Europe. On nous dit que ces pays vont faire une bonne affaire en faisant cette bonne action, en empruntant à 2,5% les sommes qu’ils vont prêter aux Grecs à 5%.

Ce qu’on ne nous dit pas c’est qu’il est évident que, dans trois ans, Athènes sera totalement incapable de rembourser sa dette même si le gouvernement grec applique à la lettre le programme d’austérité draconien que lui ont imposé les prêteurs et qui risque bien de faire basculer le pays dans le chaos.

On ne nous dit pas non plus que ces généreux créanciers sont, eux-mêmes, au bord de la faillite puisque, si on additionne leurs déficits publics pour cette seule année 2010, on arrive à la somme de 980 milliards. La France qui va prêter 18,8 milliards à Athènes a, cette année, un déficit de 8% de son PIB et a besoin, aujourd’hui même, de trouver encore 103 milliards à emprunter pour faire face à ses échéances.

Il est intéressant de comparer ce que chaque pays va prêter à la Grèce aux sommes qu’il cherche lui même encore à emprunter aujourd’hui pour boucler son budget. L’Allemagne va prêter 22,4 milliards aux Grecs mais cherche, pour elle-même, 136 milliards. L’Italie va prêter 14,7 milliards mais a besoin, pour elle-même, de 162 milliards. L’Espagne va prêter 9,79 milliards mais cherche encore 64 milliards. Le Portugal, pourtant bien mal en point, va prêter 2,06 milliards et a un besoin urgent de trouver 12 milliards. Etc.

On comprend les hésitations des autres pays de l’Eurogroupe, Irlande, Finlande, Slovaquie, Autriche, Chypre, etc.
L’Europe ressemble aujourd’hui à un hall de casino, au petit matin, où tous les joueurs ont tout perdu et voudraient se cotiser afin de permettre au plus malheureux d’entre eux de s’offrir un taxi pour rentrer chez lui.

Ce qui est plus grave c’est qu’une fois de plus personne ne veut dire la vérité. Comme pour la crise financière d’il y a deux ans dont la crise d’aujourd’hui n’est que la suite logique, on nous raconte n’importe quoi.

En 2008, devant le désastre qui frappait toutes les banques de la planète, on nous avait raconté que tout était de la faute des traders, des bonus, et surtout de la folie des banques qui avaient prêté à n’importe qui, et notamment à des « pauvres » qui ne pouvaient pas rembourser. On accusait les banques d’avoir oublié qu’« on ne prête qu’aux riches ».

Or, le travail des banques est précisément de prêter à ceux qui en ont besoin et si leurs clients étaient soudain devenus insolvables c’est tout simplement parce qu’ils s’étaient retrouvés au chômage, souvent du jour au lendemain. La meilleure preuve en était que les grandes industries américaines (et notamment les trois grandes de l’industrie automobile) avaient été frappées de plein fouet par la crise deux à trois ans avant que les banques ne le soient à leur tour. La crise de 98 était une crise économique et non pas, comme on nous l’a seriné, une crise purement financière. La crise financière n’avait été que la conséquence de la crise économique.

Pourquoi cette crise économique qui dévastait les Etats-Unis et l’Europe ? Tout simplement parce que la fameuse mondialisation avait changé la donne. Et cela personne n’a voulu l’avouer.

Pendant des décennies, l’Occident avait produit et consommé. La moitié de la planète produisait et donc s’enrichissait et pouvait donc dépenser et, en dépensant, elle s’enrichissait encore. L’autre moitié de la planète était hors jeu.

Jusqu’au jour où cette autre moitié, les pays dits « émergeants » et ceux du Tiers-monde se sont mis à produire. Et dans des conditions qui ne permettaient plus aux « riches » d’être concurrentiels. Tout avait changé. Les pauvres produisaient mais ne consommaient pas et donc s’enrichissaient. Les riches consommaient de plus en plus mais ne pouvaient plus produire et donc s’appauvrissaient. Aujourd’hui, c’est la Chine qui, avec une croissance à deux chiffres, inonde de ses produits la planète, prête au monde entier et rachète à bas prix nos industries.

Les déficits publics de nos Etats ne sont que le reflet exact de cette situation. L’Occident continue à se goberger comme autrefois et à offrir à ses peuples le luxe d’antan (protection sociale, écoles, hôpitaux, etc.). Nous continuons à consommer, non plus nos propres produits mais ceux des autres, et nous ne produisons plus rien. Et les autres, ceux qui produisent, ne consomment toujours pas et ne sont pas prêts à consommer les produits que nous ne produisons plus.

Nos dirigeants auront beau se réunir à Bruxelles, imaginer des plans de secours, des « mécanismes de stabilisation », des mesures de rigueur, voire d’austérité, ils seront toujours totalement « à coté de la plaque » tant qu’ils n’admettront pas que la finance n’est que le reflet de l’économie. Le problème ne se réglera pas avec le FMI mais avec l’OMC. Si l’on veut sauver l’Occident, il faudra un jour lui permettre, à nouveau, de produire et obliger les autres à se mettre à consommer « nos » produits. C’est aussi simple que cela.

Si aujourd’hui la Grèce est en faillite ce n’est pas (seulement) parce que ses gouvernements successifs ont fait n’importe quoi, c’est essentiellement parce qu’en raison de sa législation « à l’occidentale » elle ne pouvait plus faire face, pour son produit phare, le tourisme, à la concurrence de la Turquie.
La faillite de l’Occident n’est pas une affaire de banquiers.

L’Europe est paralysée par son mode de vie et aveuglée par la crainte d’avoir à tout remettre en cause pour se mettre à l’heure de ce XXIème siècle qui est déjà celui de la mondialisation.

Au lieu de s’en prendre aux errements de la Grèce, nos dirigeants feraient mieux d’aller visiter l’exposition de Shanghai. Ils comprendraient que le monde a changé.

Mots-clefs : , , ,