Un « documentariste » (il parait que c’est le mot) qui prépare une série pour la télévision sur le thème de « La guerre aujourd’hui » vient de me demander si j’avais « vu la guerre changer de visage » au cours de ma (longue) carrière de grand reporter spécialiste des conflits en tous les genres.
J’avoue que je ne m’étais pas posé la question, mais la réponse est, évidemment, « oui ».

D’abord, les guerres « classiques » ont pratiquement disparu. La guerre classique, c’était une armée avec fantassins, artilleurs, chars et aviation affrontant une autre armée tout aussi classique avec, elle aussi, ses fantassins, ses artilleurs, ses chars et ses avions, le tout sur un champ de bataille qui pouvait être un front s’étirant sur des centaines de kilomètres. J’ai assisté à quelques guerres de ce type, sans doute les dernières du genre : les guerres israélo-arabes, la dernière guerre indo-pakistanaise, la guerre Iran-Irak. Mais ces guerres-là ne sont plus à la mode.

Aujourd’hui, les guerres (qui n’osent pas toujours dire leur nom) opposent une armée classique de la vieille école à des rebelles, des maquisards, des terroristes. Ce n’est pas nouveau puisque les guerres d’Indochine, d’Algérie et du Vietnam étaient déjà de ce genre.

Ce qui est nouveau c’est que, maintenant, bien des gens ont enfin compris que, dans ce type de guerre qui oppose une armée ultramoderne dotée du matériel le plus sophistiqué à des rebelles en espadrilles et armés de pauvres kalachnikovs, ce sont toujours ces derniers qui l’emportent.
Pourquoi ? Tout simplement parce qu’ils sont chez eux, « comme des poissons dans l’eau », pour reprendre la formule de Mao, au milieu de la population, et surtout parce qu’ils savent pourquoi ils se battent et qu’ils sont prêts à mourir pour leur cause, voire leur patrie. Ce qui est rarement le cas des gens d’en face, aussi bien armés soient-ils mais totalement désarmés devant ces combattants sans uniforme.

L’armée française a été battue par les Bodoï à bicyclette d’Ho chi Minh parce que la France se demandait ce qu’elle allait faire là-bas, au lieu de se reconstruire au lendemain de la guerre, et que les Vietnamiens, sortant d’années d’occupation japonaise, voulaient devenir maîtres chez eux. Elle a été battue (plus politiquement que militairement) en Algérie parce que les Français, ne souhaitant pas faire des Algériens musulmans des Français à part entière, voulaient se débarrasser de ce boulet. Les Américains, la plus puissante armée du monde, ont été battus au Vietnam, là encore, parce que les boys du Middle West n’avaient pas envie de se faire tuer pour sauver le régime de Diem.

Les « Viets » de Giap et les Fellaghas » de Boumediene ont gagné contre des troupes infiniment mieux armées qu’eux, parce qu’« ils y croyaient » et que l’opinion occidentale qui pratique volontiers le masochisme et qui a toujours préféré David à Goliath était de leur coté.

Avec un peu de recul, on peut cependant se demander qui sont les vrais vainqueurs de ces guerres. Aujourd’hui, dans le Vietnam de l’oncle Ho, c’est le capitalisme le plus débridé qui triomphe et les Vietnamiens ne jurent plus que par le dollar et la tragédie des Boat people aurait du faire comprendre à l’opinion internationale qu’il n’avait pas été de très bon goût, pour les démocraties, de fêter joyeusement l’entrée des chars nord-vietnamiens dans Saigon.

Quant à l’Algérie du FLN qui exige toujours une repentance de Paris, elle devrait oublier un passé aux crimes partagés pour regarder si ce n’est l’avenir du moins le présent et s’apercevoir que 700.000 travailleurs algériens sont venus dans cette France honnie pour pouvoir survivre et que les jeunes algériens font, par milliers, la queue devant les consulats français avec l’espoir d’obtenir un visa. Ho Chi Minh, Ben Bella et Boumediene font sans doute partie des grands vaincus de l’histoire du XXème siècle qu’on avait voulu nous présenter en vainqueurs. Mais c’est là un tout autre problème.

Cela dit, cette guerre inégale entre armée classique et rebelles en espadrilles a connu, ces dernières années, une métamorphose qui a tout changé.
Pendant des décennies, ces guerres locales voyaient s’affronter, par personnes interposées, les deux blocs qui divisaient le monde. D’un coté, l’Occident et ses alliés (Pékin disait « les valets de l’impérialisme »), de l’autre, Moscou et ses vassaux (on aurait pu dire « les laquais du Kremlin »). Généralement, l’Occident soutenait, finançait, armait, encadrait les armées officielles, Moscou en faisait autant pour les rebelles.

Après avoir aidé le Vietminh, le FLN, le Vietcong, le Kremlin avait soutenu le Polisario contre le Maroc, les Erythréens contre le Négus, le Sentier lumineux contre le Pérou, les Kurdes contre le Chah, l’Irak et la Turquie, etc.). Deux exceptions notoires : l’Angola où les occidentaux ont soutenu la rébellion de Savimbi contre le régime communiste de Luanda et l’Afghanistan où ils ont armé les tribus pachtounes contre l’occupation soviétique.
L’effondrement de l’Union soviétique aurait pu être « la fin de l’Histoire », comme certains naïfs l’ont affirmé. Ils oubliaient que l’histoire en question a toujours eu horreur du vide.

Gorbatchev n’était pas encore au pouvoir et n’avait pas encore commencé à démanteler l’URSS que Khomeiny triomphait déjà à Téhéran. Personne ne l’a compris sur le coup, mais la relève était dès lors assurée. L’Islam allait remplacer la révolution communiste, Allah Karl Marx, le Coran le Capital, le drapeau vert le drapeau rouge.

La chose était d’autant plus redoutable qu’on allait aussitôt passer de guerres plus ou moins idéologiques (les rebelles n’avaient pas tous lu Marx et étaient bien souvent beaucoup plus nationalistes que révolutionnaires) à des guerres de religion opposant un Islam régénéré à des infidèles mécréants chargés de tous les péchés de l’impérialisme, du capitalisme et du colonialisme. Et les rebelles qui n’avaient pas cru en Marx croyaient en Allah.

En trois décennies, on est donc passé de la guerre classique du Kippour avec deux armées classiques face-à-face, à la guerre d’Afghanistan avec, d’un coté, une coalition regroupant certaines des plus grandes puissances du monde et, de l’autre, des bandes de rebelles introuvables dans leurs grottes montagneuses, armées de leur seul foi mais capables de fomenter des attentats au cœur de New-York, de Londres ou de Madrid.

Tout a donc bel et bien changé, les guerres ne sont plus ce qu’elles étaient. Au fond, on en revenu aux guerres coloniales d’antan, avec des troupes occidentales professionnalisées, bien équipées, bien armées à la recherche de rebelles perdus dans le Rif ou le Djebel druze.

Seulement maintenant les rebelles en espadrilles finissent toujours par l’emporter contre les armées classiques, sans doute trop modernisées, et dont la présence ne fait que renforcer contre elles l’union sacrée dans les pays qu’elles ont envahis au nom des Droits de l’Homme et qu’elles occupent en violation de toutes les règles internationales.

Cela va faire neuf ans que les grandes puissances occidentales ont envahi l’Afghanistan à la recherche de Ben Laden et elles… ne l’ont toujours pas trouvé. Elles ont renversé les Talibans qui, à l’époque, ne contrôlaient plus qu’un dixième du pays. Ils en contrôlent aujourd’hui les trois quarts. La guerre d’Afghanistan est d’ores et déjà perdue.

Une question : combien y a-t-il eu de morts en Irak depuis que la coalition emmenée par les Américains a renversé Saddam Hussein ? Sûrement plus que n’en avait jamais fait le dictateur. Chaque jour, des dizaines de personnes sont tuées dans des attentats suicides et le pays est totalement éclaté entre Chiites, Sunnites et Kurdes. Les Américains vont quitter l’Irak en vaincus.

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