Israël a eu, évidemment, tort de donner l’assaut contre la flottille de bateaux « humanitaires » qui tentait, en voulant violer le blocus, d’apporter des vivres, des médicaments et du matériel scolaire aux habitants de Gaza.

La violence de cette opération, ces dix ou quinze morts, ces nombreux blessés vont provoquer des réactions populaires anti-israéliennes à travers tout le monde arabe et islamique, et, sans doute, dans un bon nombre de capitales occidentales. La plupart des gouvernements de la planète, l’ONU, l’Union européenne, sans parler de la Ligue arabe, ont déjà condamné, parfois très violement, ce que certains ont qualifié de « massacre », d’autres de « terrorisme d’Etat ». Et il va sans dire qu’une fois de plus, tout espoir de négociation pour une « paix juste et durable » est reporté aux calendes grecques.

Personne ne contestera que cette flottille, toute humanitaire qu’elle fut, était une provocation. Il s’agissait, pour les quelques milliers de militants montés à bord de ces bateaux de fortune, moins de faire preuve de solidarité à l’égard des Palestiniens que de défier Israël, de narguer la loi du plus fort et de rappeler à l’opinion internationale la situation atroce qu’impose Israël aux habitants de Gaza.

Mais personne ne contestera non plus que ce blocus de Gaza qui, depuis juin 2007, affame une population parfaitement innocente est aussi une provocation et un défi lancé à toutes les règles internationales et aux Droits de l’Homme les plus élémentaires. On ne fait pas crever un peuple pour punir ses dirigeants.
Même les capitales « amies » d’Israël sont obligées aujourd’hui de condamner cet acte de « cruelle piraterie maritime » car, en plus, la flottille était encore dans les eaux internationales quand les commandos israéliens, armés jusqu’aux dents, l’ont, en pleine nuit, attaquée, avec hélicoptères et vedettes rapides.

Pire pour Israël, ces capitales qui jusqu’à présent fermaient pudiquement les yeux sur ce blocus inhumain de Gaza vont être désormais amenées à le condamner et à exiger du gouvernement de Jérusalem qu’il lève ce siège dans lequel sont prisonniers un million de Palestiniens. Les militants de la flottille n’ont pas pu atteindre les cotes de Gaza mais l’attitude d’Israël leur a donné une victoire bien supérieure à celle qu’ils pouvaient espérer.

L’Etat-major israélien a beau raconter que les « humanitaires » étaient armés de haches et de couteaux, on connaît assez le professionnalisme des commandos israéliens pour savoir qu’ils maîtrisent parfaitement ce genre d’opérations et qu’ils savent modérer, moduler leurs actions. Indiscutablement, ils ont eu, cette fois, ordre de « tirer dans le tas » pour donner une leçon à tous les militants, voire à tous les sympathisants de la cause palestinienne. Tout le monde aurait admis que ces bateaux soient arraisonnés, personne ne peut accepter que les commandos aient ainsi ouvert le feu.

Certes, Gaza est sous l’emprise du Hamas, mais la faute à qui ? En repoussant, depuis des décennies (depuis les accords de Madrid, 1991, les accords d’Oslo, 1993, les accords du Caire, 1994, les accords de Taba, 1995, les accords de Charm el Cheikh, 1999, etc.) et sous les prétextes les plus divers, toute véritable discussion qui aurait permis d’aller vers la création d’un Etat palestinien, les dirigeants israéliens ont poussé les Palestiniens vers l’extrémisme, en les radicalisant considérablement. C’est parce qu’ils croupissent depuis plus d’un demi siècle dans leurs camps de misère et dans leur ghetto de Gaza et que chaque fois qu’ils ont entraperçu un vague espoir on leur a brutalement fermé la porte au nez que certains Palestiniens sont devenus des terroristes et des extrémistes islamistes.

Il ne fait aucun doute qu’un grand nombre d’Israéliens souhaitent désormais vivre en paix avec les Palestiniens et tous leurs voisins arabes. Ils veulent la « peace now », la paix maintenant, comme le réclame depuis longtemps, un vaste mouvement israélien, ils sont prêts à échanger « des terres contre la paix » (autre slogan des pacifistes israéliens) pour pouvoir construire leur avenir « dans des frontières sûres et reconnues », selon la formule consacrée et oubliée.

Depuis le voyage historique de Sadate à Jérusalem, beaucoup d’Israéliens ont compris qu’un jour ils pourront vivre, travailler, être heureux au milieu de ce monde arabe qui les rejette de moins en moins. Aujourd’hui, la majorité des Israéliens est née en Israël et cette majorité est constituée, majoritairement, de Sépharades, des Juifs venus des pays arabes. Ils se sentent donc « chez eux » dans cette partie du monde. Le sionisme, inventé par des Juifs allemands, polonais ou russes pour fuir l’antisémitisme européen, ses ghettos et ses persécutions, n’est plus qu’un lointain souvenir. Comme les kibboutzim ou comme cette conviction que l’Etat d’Israël devra toujours, de décennie en décennie, gagner des guerres pour assurer sa survie.

Mais pour les dirigeants politiques, mis à part, bien sûr, Shimon Pérès et quelques autres, la peur des Arabes reste le meilleur des fonds de commerce, et le Hamas un allié objectif de choix. Il est plus facile de prôner l’union sacrée en face d’un ennemi que d’envisager avec lui un avenir pacifié et donc forcément risqué.

On reparlait depuis quelques semaines d’une énième relance des discussions. Mais le gouvernement israélien savait que l’allié américain, inévitable organisateur et arbitre suprême de toute négociation, n’était plus aussi inconditionnel que par le passé. Barack (Hussein) Obama qui veut tisser des liens avec le monde arabe et islamique n’a pas pour Israël les yeux de ses prédécesseurs à la Maison Blanche.

Certains diront alors que cette opération totalement démesurée contre « la flottille de la paix » n’avait d’autre but que de faire capoter immédiatement toute réouverture de tout dialogue. Certes, elle met, un peu et pour un temps, Israël au ban de la société des nations. C’est ce que les Israéliens appellent « l’esprit de Massada ». Seuls contre tous et prêts au sacrifice suprême.

En fait, c’est simplement la politique du pire. Et le gouvernement actuel d’Israël ne veut pas comprendre que c’est toujours la pire des politiques.

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