Dans deux ans, un (ou une) président (e) de la République française aura déjà entamé son quinquennat.

Deux ans, ce n’est rien. En principe, tous les compétiteurs devraient déjà être connus car on ne voit pas comment un inconnu pourrait entrer dans l’arène en quelques mois. Si ce n’est qu’en 2005 personne n’avait imaginé que Ségolène Royal puisse être « la » candidate de la gauche en 2007. On peut donc toujours s’attendre à une surprise et voir un homme (ou une femme) plus ou moins « providentielle » sortir soudain de l’anonymat.

Deux ans, ce n’est rien, mais c’est interminable. Tous les coureurs de marathon vous le diront, c’est dans les derniers kilomètres que tout se joue. A vingt-quatre mois de la ligne d’arrivée, les experts se sont d’ailleurs toujours trompés dans leurs pronostics. En 1979, Giscard était donné gagnant haut la main et presque au premier tour. En 1986, Mitterrand qui venait de perdre les législatives était donné battu à plates coutures pour sa réélection. Même chose pour Chirac en 2000. Or, Giscard a été battu, Mitterrand et Chirac ont été réélus. Nos experts avaient eu tout faux.

Aujourd’hui, ces mêmes experts donnent Sarkozy battu d’avance. Mais les amis du président rappellent non seulement que ces experts (et les sondages) se sont toujours trompés –ce en quoi ils ont raison-, mais aussi que les Français sont « légitimistes » -ce qui est assez vrai- et que (sans parler de de Gaulle qui est, évidemment, un cas très part) deux présidents sur trois s’étant représentés ont été réélus. Là, ils oublient une donnée essentielle.

Mitterrand a été réélu en 1988 et Chirac en 2002 alors qu’ils étaient présidents « de cohabitation », ce qui change tout. En cas de cohabitation, pour les Français, le responsable de la situation (forcément mauvaise) n’est pas le président sortant mais bien son premier ministre qui a eu le pouvoir. En 88, les électeurs ont moins réélu Mitterrand qu’éliminé Chirac qui était à Matignon. En 2002, ils ont moins réélu Chirac qu’éliminé Jospin qui était premier ministre.

Le meilleur moyen de battre son futur adversaire est de l’installer à Matignon. Cohabitation ou pas, d’ailleurs. En 1974, Giscard a tenté de tuer le mouvement gaulliste en nommant Chirac premier ministre et Mitterrand a bel et bien tué Rocard avec la même promotion, en 1988. On peut même ajouter que Chirac a tué Balladur en l’envoyant, à sa place, à Matignon en 1993.

Si Sarkozy voulait être sûr d’être réélu en 2012, il n’aurait qu’à dissoudre l’Assemblée et, après une très probable victoire de la gauche, nommer Martine Aubry premier ministre ce qui ferait perdre à la première secrétaire du PS toutes ses chances pour les présidentielles.
Mais on n’imagine pas le président doué d’un tel machiavélisme.

De fausses confidences en fuites organisées, Sarkozy a maintenant pratiquement confirmé qu’il sera candidat à sa réélection en 2012. On s’en doutait. Il n’est pas homme à être victime de « la tentation de Venise » et, même si Carla en a déjà visiblement assez des dorures élyséennes, il veut évidemment prendre sa revanche sur un sort qui ne l’a pas épargné depuis son élection de 2007.

Pour se préparer à la compétition, Sarkozy a trois difficultés à affronter : son image, la situation du pays et, bien sûr, ses adversaires potentiels.

L’image. Comme tout le monde, il sait que désormais, pour des élections présidentielles, seule compte l’image du candidat. Certains disent que c’est parce que nous sommes désormais dans la « civilisation du tout image », du multimédia, de la presse people. Ce n’est pas vrai. En fait, les électeurs ne s’attachent qu’à l’image des prétendants parce qu’ils ne lisent plus les programmes des candidats, qu’ils n’y croient plus, depuis longtemps. Et l’expérience leur donne raison. On leur a promis successivement « un chantier de réformes », « un monde nouveau », « la fin de la fracture sociale » et même « la rupture ». On comprend qu’après trente-cinq ans de désillusions plus cuisantes les unes que les autres, ils ne soient plus dupes des belles promesses.

Maintenant, ils veulent un homme d’Etat c’est-à-dire un chef qui sera capable à la fois de tenir la barre au milieu de toutes les tempêtes qui s’annoncent et de se préoccuper avec compassion (et efficacité) de tous les malheurs de chacun. A la fois sur le trône ou du moins la passerelle et aux cotés de tous. Pas facile à trouver. Et là, effectivement, seule l’image compte.

Mitterrand avait compris qu’il ne fallait pas être le patron d’une gauche plus ou moins révolutionnaire et « nationalisante » à tours de bras mais bien le « tonton » à « la force tranquille ». Chirac avait su faire oublier le « bulldozer » et le « hussard du néo-gaullisme » pour devenir « le type sympa ».

L’image de Sarkozy est, évidemment, catastrophique. C’est toujours le « bling-bling » dans toute sa vulgarité même s’il ne porte plus ni Ray Ban ni Rolex et, contrairement à ce qu’on nous a dit, le mariage avec sa top-modèle milliardaire n’a rien fait pour arranger les choses.

Son agitation dans tous les sens exaspère de plus en plus les Français. Au début, on lui reprochait de lancer en même temps trop de réformes, souvent mal préparées, généralement mal expliquées, parfois bien inutiles. Aujourd’hui, les Français font le bilan et s’aperçoivent que, pour la plupart, ces réformes se sont perdues dans les sables mouvants. Réforme de la Constitution, de la Justice, de l’hôpital, du lycée, de la fiscalité, des collectivités, etc. Et rien n’a changé. La France continue à dégringoler et la vie quotidienne des Français à se dégrader et ce avant même les fameuses crises, celle des banques en 2008 et celle de l’Europe cette année.

Pour l’instant, Sarkozy est, aux yeux des uns, ceux de gauche, celui qui s’entête avec son bouclier fiscal et, pour les autres, ceux de droite, celui qui ne veut toujours pas toucher à l’ISF. Autant dire qu’il perd sur tous les tableaux. Et les uns comme les autres ont bien l’intention de le lui faire payer au prix fort.
Pour ce qui est de la politique étrangère qui redonne parfois un petit vernis à une présidence, même si les Français s’en désintéressent totalement, le bilan n’est guère meilleur. Qu’est donc devenue la fameuse Union pour la Méditerranée qu’il avait lancée à grands frais et en grandes pompes ? Noyée dans les flots bleus. Et la Géorgie qu’il prétendait avoir sauvée de l’impérialisme russe ? Deux de ses provinces sont désormais totalement annexées par Moscou. Et l’Europe qu’il avait sauvée, elle aussi, avec son mini-traité ? Elle est au bord de l’explosion. Et la crise a prouvé qu’elle n’existait toujours pas politiquement et que c’était, plus que jamais, l’Allemagne qui imposait sa volonté.

On nous dit qu’il se calme, depuis quelques semaines, qu’il ménage sa parole, qu’il ne se croit plus obligé d’affirmer qu’il est en train de sauver la planète avec ses G5, G8, G20, ni de se précipiter aux obsèques de toutes les victimes de tous les faits divers. Les Français n’ont pas encore constater ce « nouveau Sarkozy » qu’on leur annonce, de mois en mois, depuis trois, ans. Il faut des années pour changer d’image. Surtout quand celle qu’on trimballe est fidèle trait pour trait à la réalité du personnage.

La situation du pays. Il est évident que la situation dans laquelle se trouvera la France à la veille du scrutin de 2012 jouera un rôle capital dans le choix des électeurs. Là, il faut bien reconnaître que Sarkozy n’a pas de chance. Jamais, sans doute, des élections présidentielles ne se seront déroulées dans d’aussi mauvaises circonstances. On sait déjà que, quelles que soient les décisions prises, les plans lancés, la rigueur n’aura encore donné comme seuls résultats tangibles qu’une baisse des investissements et du pouvoir d’achat et donc une augmentation du chômage, de la précarité, de la misère. La rigueur, aussi indispensable qu’elle soit, tétanise la croissance, dégrade les services publics et provoque un mécontentement général, a fortiori dans un pays qui s’était habitué au confort de l’assistanat généralisé.

En 2012, Sarkozy ne pourra toujours pas dire qu’il a su « redresser la situation » et les électeurs lui reprocheront les premières conséquences de cette rigueur qui lui aura été imposée.

Les concurrents potentiels. Reste peut-être l’essentiel dans ce genre d’élection, c’est-à-dire la crédibilité, l’image des autres concurrents. Sarkozy peut-il être réélu… par défaut ?

Qui va sortir vainqueur du combat Martine Aubry-Dominique Strauss-Kahn ? Martine Aubry a réussi un joli parcours depuis le congrès de Reims. Les régionales l’ont encore confortée. Si la gauche remporte le Sénat, on lui en attribuera aussi le mérite. Son image s’adoucit, se « consensualise ». Elle redevient « la fille de Jacques Delors » et n’est plus guère « la dame des 35 heures ». Ses amis pourront, d’ailleurs, toujours rappeler que « le vrai père » des dites 35 heures n’est autre que Dominique Strauss-Kahn en personne.

Strauss-Kahn, lui, « le candidat de gauche préféré par la droite » et que tous les sondages placent déjà en grand vainqueur, va avoir à affronter deux terribles handicaps. On va l’accuser, d’être en tant que patron du FMI, le grand responsable de tous les maux provoqués par la rigueur. Il va devenir « Monsieur Austérité », sobriquet catastrophique en campagne électorale. En tant que membre du PS, il va être obligé de se soumettre, une nouvelle fois, à l’épreuve des primaires. Des primaires cette fois ouvertes à toute la gauche qui lui seront, sans doute, encore plus difficiles que celles qui se limitaient aux militants socialistes.

Et puis, cet intellectuel hédoniste en veut-il vraiment ? Les sondages le donnent déjà entrant à l’Elysée. Mais, avant de franchir le portail, il faut faire campagne, tuer ses rivaux les uns après les autres, convaincre la gauche qu’on est de gauche, le centre qu’on n’est pas de gauche. Strauss-Kahn n’est ni un tueur ni un contorsionniste. Curieusement, par moments, il ressemble à Delors. Comme lui, il aime être désiré mais çà n’en fait pas un combatif. Une chance pour Sarkozy.

Ségolène Royal se lancera-t-elle dans la bataille ? Personne n’y croit. Mais personne ne croit non plus qu’elle restera tranquillement et silencieuse dans son Poitou-Charentes. Elle se considère, aujourd’hui encore, comme « légitime ». A-t-elle une chance dans des primaires ? Oui, si Martine Aubry s’est effondrée (mais on ne voit pas pourquoi, à l’heure actuelle) et si Dominique Strauss-Kahn s’est « dégonflé ». Un « remake » des élections de 2007 serait, évidemment, inespéré pour Sarkozy. Mais c’est peu probable.

Quoi qu’il en soit, la gauche arrivera en ordre dispersé car il y aura aussi les écologistes (un petit 10%), la gauche de la gauche (4 ou 5%), la gauche de la gauche de la gauche (2%) et, vers le centre gauche, l’inévitable Bayrou qui, en bon candidat qu’il est malgré toutes ses incohérences, finira bien par grignoter un petit 5 ou 7%.

Et à droite ? A l’Elysée, on se demande encore s’il vaut mieux « ratisser large » au premier tour avec des candidatures « bidons » ou s’il est préférable de jouer l’union sacrée dès le début. Mais les présidentielles n’ont rien à voir avec les régionales et il est évident que les Français ne seraient pas dupes devant des candidatures de Jean-Louis Borloo ou même d’Hervé Morin qui auront été des ministres respectueux, pour ne pas dire obséquieux, de Sarkozy pendant cinq ans.

On a alors deux inconnues. D’abord, Marine Le Pen. Pourra-t-elle atteindre les scores de son père ? Dépasser les 15% ? Il ne semble pas qu’elle en ait pour l’instant l’envergure. Mais il faut bien constater que les circonstances lui sont diablement favorables. Montée du chômage, angoisse des classes moyennes, remise à l’ordre du jour (par Sarkozy lui-même) des thèmes de prédilection du Font National, l’immigration, l’identité nationale, l’insécurité. En voulant récupérer les voix du FN sur lesquelles il avait réussi un hold-up en 2007 et qu’il a perdues depuis, Sarkozy a ouvert un boulevard à l’extrême-droite.

Et puis, il y a Villepin. Mis à part, sans doute, Chirac et quelques vieux gaullistes nostalgiques, personne n’y croit. Mais c’est lui qui pourrait, peut-être, jouer « l’inconnu trublion », voire « l’home providentiel ». Il n’a personne derrière lui, il a une mauvaise image dans laquelle se mélangent sa morgue d’aristocrate prétentieux, la dissolution de 97, le CPE et l’affaire Clearstream, ce qui fait beaucoup, mais il a un avantage considérable : il est l’anti-Sarkozy par excellence, physiquement, intellectuellement, politiquement.

S’il sait y faire, s’il parvient à constituer une machine électorale (il lance son parti le 19 juin prochain) et si ces présidentielles de 2012 sont, d’abord et avant tout, comme on peut l’imaginer aujourd’hui, un rejet de Sarkozy, il a ses chances.

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