Passionnante –comme bien souvent- l’émission « Ce soir ou jamais » (sur France 3) posait, l’autre soir, une question inattendue : « Y a-t-il encore un prolétariat ? » Taddeï avait choisi ce thème à l’occasion de la sortie du film « Mammuth » qui a pour vedette Gérard Depardieu. Depardieu était sur le plateau, ivre mort, tenant des propos totalement incohérents mais en en rigolant lui-même et devenant du coup, somme toute, assez sympathique. C’est, bien sûr, le débat avec les autres qui fut diablement intéressant.

Le mot « prolétariat » est désuet. Il sent son Zola, le Front populaire, les congés payés. On voit des hommes en casquette, le visage vieilli avant l’âge. Le « prolétariat », c’étaient les mineurs de fond, les ouvriers d’usine, voire les ouvriers agricoles. C’était « une classe », on pourrait dire « une caste », celle des damnés, ou presque.

Devant la caméra, certains intervenants nous ont parlé de la « fierté » qu’il y avait à faire partie de ce « prolétariat », du « goût du travail » (bien fait), de l’envie de voir ses fils descendre, à leur tour, dans la mine ou entrer dans la même usine.
Le romantisme à bon dos et, quand il est par trop populiste, il sonne faux. Aucun ancien mineur ou ancien ouvrier d’usine n’était, bien sûr, sur le plateau pour évoquer la vie infernale qui avait été la leur.

En fait, la « caste » n’avait aucune « fierté » d’être la dernière de la société. Elle avait sa « dignité » ce qui n’est pas du tout pareil. Ses traditions, sa culture, ses héros, sa solidarité.
Elle voulait en sortir, améliorer son sort. Elle était syndiquée. Quand elle n’était pas trop écrasée de fatigue et de misère, elle rêvait même à la Révolution, au Grand soir qui allait changer le monde et annoncer des aubes resplendissantes. Elle était communiste, anarchiste, trotskiste. « Prolétaires du monde entier ! », « La lutte finale ! », etc.

Cela dit, qu’on ne nous raconte pas d’histoires, jamais « le prolétariat » n’a pu faire la moindre révolution. Il a toujours fallu des bourgeois pour entraîner les « prolétaires ». 1789, 1848, 1917 et même notre mini-mini-révolution de mai 68. Sans intellectuels trahissant leur cause de bourgeois, le « prolétariat » n’a ni l’idée, ni surtout les moyens d’essayer de faire vaciller le monde.

Mais il s’agissait là d’un débat historique car tout a changé. Il n’y a plus de « prolétariat » en France. Les mines ont fermé, les usines ont été délocalisées au bout du monde, et dans les champs, ce sont les machines qui y travaillent maintenant. Les syndicats n’ont plus comme adhérents que des fonctionnaires bénéficiant de la garantie de l’emploi et accrochés à tous leurs privilèges. Quant à la Révolution, au grand rêve du Grand soir, au parti communiste et à Lénine, tout s’est effondré comme un château de cartes, avec le mur de Berlin, dans l’une des plus fabuleuses débandades de l’histoire du monde.

Mais, d’ailleurs, même le « patron » à chapeau haut-de-forme qui symbolisait l’ennemi, l’homme à abattre, le diable incarné, a disparu, avec sa bedaine et sa montre gousset en or, entraîné par le vent de l’histoire. Lui, il a été remplacé par des multinationales, des fonds de pension. On ne peut plus lui cracher au visage, il est ailleurs, nulle part, peut-être dans un paradis fiscal. Il n’a pas de nom, juste quelques initiales généralement incompréhensibles.

Le « prolétariat » qui avait sa dignité, son esprit de corps, sa culture, ses rêves, a cédé la place à une masse incertaine, floue dans laquelle se retrouvent des chômeurs désespérés, des immigrés affolés, les huit millions de nos concitoyens qui vivent sous la ligne de pauvreté, dans les cités de non-droit ou dans des habitations insalubres.

Contrairement au « prolétariat » de jadis, ils ne forment pas « une caste », ils ne sont pas organisés, n’ont pas de culture commune, pas même de rêves sans doute. Ils survivent grâce à l’assistanat et pour certains grâce à la délinquance ou du moins grâce à une économie « parallèle ».
On pouvait espérer que les enfants du « prolétariat » escaladent, de génération en génération, l’échelle sociale. C’est arrivé, plus souvent qu’on ne le dit. Grâce à l’école de la République.
Que peut-on espérer pour les enfants des « défavorisés » d’aujourd’hui, des « exclus », puisque tels sont les deux mots qui ont remplacé celui de « prolétaire » ?

L’Etat, avec le progrès économique, a pu, tout au long de la IIIème, de la IVème et pendant les débuts de la Vème République améliorer considérablement le sort des « prolétaires ». Les descendants des héros de Zola ont pu acquérir leur logement, une voiture, un certain confort, la télévision, leurs enfants sont, parfois, entrés dans nos universités et ont franchi le fossé.

Mais l’Etat ne sait rien faire des « exclus » d’aujourd’hui. Et le fossé s’est considérablement élargi.

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