On vient de célébrer (discrètement) l’anniversaire de la mort de Georges Pompidou, disparu le 2 avril 1974. Une simple messe dans son ancienne paroisse de Saint-Louis-en-l’Ile. Pas un mot dans la presse. Il est vrai que, mis à part Chirac et Balladur, il n’y a plus beaucoup de survivants de cette époque heureuse. Messmer, Debré, Michelet, Schumann, Duhamel, Fontanet, Frey, Ortoli et les autres sont morts et enterrés.

Les « années Pompidou » c’était encore les fameuses « Trente glorieuses » qui allaient se terminer avec le premier choc pétrolier en 74. C’était encore le « bon temps ». Il n’y avait pas de chômage, pas d’insécurité, pas de problèmes d’immigration, le pouvoir d’achat de chacun augmentait d’année en année et le « coup de folie » de mai 68 était oublié.

Pompidou est aujourd’hui au purgatoire. Il arrive même qu’on ne le site plus parmi nos anciens présidents de la République comme si l’interruption de son septennat l’avait relégué dans le seul rôle d’ancien premier ministre du Général. C’est un peu dommage.
Même si la maladie a, sans aucun doute, affecté les derniers mois de son règne, il a été incontestablement un « grand » président et il est bien dommage que son lointain successeur à l’Elysée –qui, il est vrai, n’avait que 19 ans à sa mort- n’ait jamais lu « Le nœud gordien ».

Georges Pompidou était une sorte de caricature de la France dans ce qu’elle a de meilleur. Et donc il la comprenait. Petit-fils de paysan, fils d’instituteur, il avait les pieds dans la glèbe du Cantal, l’une des plus authentiques de notre pays. Normalien, agrégé de lettres, auteur d’une anthologie de la poésie française, il avait, lui, lu et relu « La princesse de Clèves ». Banquier, il savait qu’un sou valait un sou et il est le père de la fameuse formule (bien oubliée par tous ses successeurs) « Trop d’impôt tue l’impôt ».

On lui doit aussi une autre formule pleine de bon sens et en forme de cri du coeur : « Arrêtez d’emmerder les Français, il y a trop de lois idiotes dans ce pays. On en crève. Laissez les vivre un peu et vous verrez çà ira beaucoup mieux ». Depuis le jour de cette saine colère, le nombre des lois a doublé en France. Autre de ces phrases pompidoliennes qu’il faudrait graver dans le marbre de tous nos palais présidentiels : « J’ai la faiblesse de croire que le problème de la redistribution serait grandement facilité si nous avions davantage à redistribuer ».

Pompidou avait, lui aussi, eu sa période un peu « bling-bling ». Il adorait fréquenter le Tout-Paris de l’époque. Sagan, Chazot et leur bande, à Saint-Tropez ou ailleurs. Mais il avait su mettre un terme à ce parisianisme le jour même de son entrée à Matignon. Il avait, aussi, renoncé immédiatement non pas à une Rolex mais à son cabriolet Porsche. Il connaissait les Français.

Plus sérieusement, on lui a reproché d’être « conservateur ». Le successeur de de Gaulle aurait ressemblé à Louis XVIII succédant à Napoléon. Et c’est vrai que ce gaulliste qui avait préféré, pendant les années d’occupation, rester professeur au lycée Henri IV plutôt que de se lancer dans la Résistance avait un petit coté radical, pour ne pas dire rad-soc.
Il savait en tous les cas qu’on ne bouscule pas les Français. Il avait fait sa campagne, en 1969, avec comme slogan : « Le changement dans la continuité ». C’était autrement plus sage, plus réaliste que de vociférer « la rupture, la rupture ! », en sautant « comme un cabri sur son tabouret » (pour reprendre une expression du Général).

Pompidou avait d’ailleurs été confronté à un précurseur de la rupture, Jacques Chaban-Delmas, son premier ministre qui, entouré de ses deux âmes damnées, Delors et Nora, avait voulu lui imposer sa « nouvelle société ».
Quel dommage que Sarkozy n’ait jamais lu les réflexions de Pompidou à propos de cette pseudo « nouvelle société ».

« Chaban, disait-il, croit le moment venu de faire du neuf. On ne fait jamais du neuf. Ce sont là des fantasmes d’adolescents ou de romantiques. Il n’y a jamais de pages blanches. On doit se contenter de poursuivre une tapisserie entamée par d’autres et dont la trame vous est imposée. Une nouvelle société c’est impossible. La société est ce qu’elle est. Il faut vivre avec elle. Rien n’est pire que de faire rêver les Français. Ce n’est pas ce qu’ils attendent de nous. Ayons le sens du réel ».

Changez Chaban par Sarkozy et vous aurez sans doute ce que Pompidou aurait pensé de notre président actuel. On n’a jamais su ce qu’il pouvait bien y avoir derrière cette « nouvelle société » un peu fumeuse et Pompidou a fini par virer Chaban qui lui aussi, déjà, faisait du jogging devant les photographes et montait les escaliers quatre à quatre. En 74, Chaban obtenait péniblement 15% des voix au premier tour des présidentielles et était donc éliminé pour le second tour.

C’est ce que les Français risquent bien de faire avec Sarkozy en 2012. « Rien n’est pire que de faire rêver les Français »… On les déçoit toujours.

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