Après plus d’un demi-siècle de présence, parfois tonitruante, sur nos tréteaux politiques, Jean-Marie Le Pen nous tire sa révérence. Il l’a annoncé lui-même, il ne sera pas, à 84 ans, candidat aux prochaines élections présidentielles.
Bon débarras, diront certains. Peut-être.

Mais voilà, en tout cas, une occasion de faire un premier bilan de ce que fut, au milieu de notre cirque politique et pendant tant d’années, « le phénomène Le Pen », et d’essayer de comprendre ce que devint l’extrême droite française de la Vème République et ce qu’elle peut devenir demain.

Première constatation, pour peu qu’on soit de bonne foi : contrairement à ce que certains nous ont rabâché sur tous les tons, Le Pen ne fut jamais « un réel danger pour la République ». Tout simplement parce que -faut-il le rappeler ?- ni lui ni ses amis n’ont jamais eu la moindre chance d’accéder au pouvoir.
On se souvient de l’affolement parfaitement ridicule de nos « bons esprits », au soir du premier tour des élections présidentielles de 2002, quand Le Pen se retrouva, à la stupeur générale (et sans doute à la sienne), en lice pour le second tour, face à Chirac. A entendre tous nos commentateurs -et certains l’ont même écrit noir sur blanc- la France risquait « de basculer dans l’horreur » et « le danger fasciste » était « à nos portes ».

N’importe qui aurait pu faire remarquer que si Le Pen avait ainsi devancé (et éliminé) Jospin ce n’était pas en raison d’une quelconque « montée du fascisme » dans notre pays mais, tout simplement, parce que Jean-Pierre Chevènement et Christiane Taubira avaient « détourné » à leur profit respectivement 5,33% et 2,32%7% des voix qui auraient du, en toute logique, aller vers le candidat socialiste.

Soyons précis : si les 2.179.000 voix de ces deux « dissidents » de gauche s’étaient portées sur Jospin, le premier ministre sortant serait arrivé largement en tête de ce premier tour, avec plus de 6.790.000 suffrages, loin devant Chirac et ses 5.666.000 voix et encore plus loin devant Le Pen et ses 4.805.000 voix. Et il est même vraisemblable qu’il aurait été élu.

Découvrant les 16,86% de Le Pen, ce fameux 21 avril au soir, personne n’a voulu se souvenir qu’il avait déjà, lors des deux précédentes présidentielles, obtenu 14,61% (en 1988) et 15,27% (en 1995). Ces 1,59% « de plus » n’étaient donc pas un bouleversement total de la société française et ne prouvait en rien que la France sombrait soudain dans un quelconque néo-nazisme.

Mais tout le monde a préféré se faire peur en faisant mine de croire qu’une victoire de Le Pen au second tour était, soudain, possible. On se souvient que la gauche a alors appelé à voter Chirac. Tout cela était évidemment grotesque.

Deuxième constatation qu’il serait honnête de faire, même a posteriori : les électeurs de Le Pen n’étaient pas tous… « des fascistes ».
Certes, grâce à son incontestable talent d’orateur, à son goût inné de la provocation, à son génie machiavélique de la démagogie (et à certains de ses scores électoraux), Le Pen a réussi à faire croire au « Tout-Paris bien pensant » que 16 ou 17% des Français étaient des réactionnaires xénophobes, prêts à endosser des chemises brunes, à entonner des chants nazis et à marcher au pas (de l’oie) vers l’Elysée pour y installer un régime dictatorial.

Il serait temps de reconnaître que (mis à part les 5% de Français vraiment réactionnaires, le score de Tixier-Vignancour en 1965) les électeurs de Le Pen étaient généralement de pauvres bougres, déçus, écoeurés, désespérés, exaspérés par un système qui les avait rejetés dans la précarité, le chômage, l’exclusion et parfois la haine.

Après avoir été, à ses débuts, le refuge de la France la plus rétrograde (Le Pen avait fait…0,74% aux présidentielles de 1974), le Front National est devenu, au fil des élections, celui d’un certain nombre de « défavorisés », comme on dit pudiquement. Il est, depuis longtemps déjà, le « premier parti des ouvriers et des chômeurs ». La plupart de ses fiefs sont, d’ailleurs, d’anciens fiefs communistes.

En jouant les provocateurs, en maniant les dérapages les plus inadmissibles, en agitant les chiffons rouges, en s’en prenant violement au système et à ce qu’il appelait « l’UMPS », Le Pen leur a servi d’exutoire –comme Alain Krivine ou Arlette Laguiller de l’autre coté de l’échiquier. Mais pas un seul de tous ces électeurs du désespoir et de la révolte n’a jamais pensé, une seule seconde, que son candidat avait la moindre chance de l’emporter. Ils voulaient juste hurler leur cri de colère, de rage, de haine.

Ce qui est vrai cependant c’est que le Front National a servi, pendant toutes ces années, à faire battre la droite, en se maintenant, quand il le pouvait, au second tour dans un bon nombre d’élections et en provoquant donc des triangulaires forcément catastrophiques pour la droite dite « parlementaire ». Mitterrand qui fut le véritable « manager » du Front National l’avait parfaitement compris, allant même jusqu’à instaurer la proportionnelle, lors des législatives de 1986 qui virent, on l’a oublié, l’entrée de 35 députés du Front National à l’Assemblée.

On a souvent reproché à la droite parlementaire de refuser toute alliance avec le Front National. On connaît la phrase « Mieux vaut perdre une élection que perdre son âme ». Lancée par Michel Noir –avant que ce « moraliste » n’ait ses ennuis avec la justice- elle avait fait sourire à gauche et exaspéré parfois à droite.

En fait, « l’âme » n’avait rien à voir ici. Il aurait été tout simplement inconcevable et totalement contre-nature que ceux qui se réclamaient du gaullisme ou de la démocratie-chrétienne fissent la moindre alliance avec les nostalgiques de Pétain et/ou de l’OAS. Tout les opposait. Même si Pasqua et Balladur le lui conseillaient, Chirac ne pouvait pas pactiser avec ceux qui avaient voulu assassiner le général de Gaulle.

Cela dit, il faut tout de même reconnaître qu’en pratiquant le pire des populismes, Le Pen a eu le mérite de mettre sur le devant de la scène deux des problèmes essentiels qui pourrissaient notre pays depuis des décennies, et le pourrissent encore : l’insécurité et l’immigration mal gérée.
Personne avant lui, ni à droite, ni à gauche, n’avait osé aborder ces deux dossiers explosifs. Preuve, s’il en était besoin, du gigantesque fossé qui sépare notre monde politique traditionnel des réalités auxquelles sont confrontés les Français. Le Pen a évidemment bénéficié de cet aveuglement général en faisant de ces deux thèmes essentiels ses chevaux de bataille favoris. Il osait mettre les pieds dans le plat, s’en délectait et en régalait son public.

Laurent Fabius a eu parfaitement raison de déclarer un jour : « Le Pen pose les bonnes questions mais apporte les mauvaises réponses ». L’ennui c’est qu’une fois que Le Pen avait posé ces bonnes questions, plus personne n’osait y répondre. Par le seul fait qu’elles avaient été évoquées par Le Pen, l’insécurité et l’immigration étaient devenues soudain taboues, après avoir été si longtemps ignorées. Mais il est vrai que les « solutions » qu’avançait Le Pen était aussi absurdes (immigration zéro) qu’intolérables puisqu’il ne proposait pratiquement rien de moins que de jeter les étrangers à la mer, au nom d’une xénophobie revendiquée et étroitement mêlée à racisme évident.

Le Pen a aussi été le premier à reparler de la France, la Patrie, la Nation, autant de mots que la pensée unique avait proscrits mais auxquels, quoiqu’en pensent nos maîtres à penser officiels, un grand nombre de Français sont encore attachés.

Mais, ce qui est la plus étonnant, en prenant sa retraite, Le Pen peut, d’une certaine manière, triompher en se souvenant par exemple que, lors des dernières présidentielles, les deux candidats du second tour, Sarkozy et Ségolène Royal, ont abondamment évoqué le drapeau, la Nation et la Patrie. La candidate socialiste avait même rajouté dans son programme le vœu que les Français installent le drapeau tricolore à leur fenêtre ! Du Le Pen dans le texte !

Mieux encore, il peut sourire en remarquant qu’après s’être engagé à « nettoyer au Karcher la racaille » (des termes que n’aurait jamais osé employer le patron du Front National) Sarkozy, à peine élu, a créé un ministère « de l’Immigration, de l’Intégration et de l’Identité nationale » tout en affirmant que la lutte contre l’insécurité serait « la priorité des priorités » de son quinquennat. Là encore, du Le Pen pur jus !
Le « fasciste » diabolisé peut donc se dire aujourd’hui qu’il a été une sorte de « précurseur » et qu’il a contraint ceux qui le traînaient dans la boue à aller sur son propre terrain. Il peut, aussi, constater que les réponses apportées aujourd’hui aux questions qu’il posait jadis n’ont en rien réglé les problèmes.

Ce parti pourra-t-il survivre après le départ de son créateur ? Marine Le Pen n’a pas le talent d’orateur de son père et Bruno Gollnisch n’a aucun charisme, deux atouts indispensables pour pratiquer le populisme. Mais le nombre des mécontents, des furieux, des exclus ne fait que croître. Et quand une situation devient explosive, les agitateurs de tout poil et les apprentis sorciers ont forcément du succès. Les dernières régionales (avec un Front National à 20% dans certaines régions) l’ont démontré.

Finalement, Le Pen n’a jamais gagné une élection mais il a gagné la partie : il a considérablement « droitisé » le discours politique français. Jamais sans lui, personne n’aurait eu l’idée d’organiser une enquête sur l’identité nationale, d’interdire la burqa, d’expulser les clandestins et d’inaugurer deux fois par an une nouvelle politique sécuritaire…

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