1960-2010, cela fait cinquante ans que nos colonies africaines ont accédé à l’indépendance. A l’occasion de cet anniversaire, quelqu’un aura-t-il le courage de dresser le bilan de ce demi-siècle ?

Ces pays avaient toutes les richesses, humaines, agricoles, minières et donc un bel avenir tout tracé devant eux. En 1960, l’Afrique semblait être, certains l’ont même écrit, « l’avenir de la planète » à une époque où personne ne parlait encore de la Chine qui sombrait dans les délires du « Grand bond en avant » de Mao ou de l’Inde qui se préoccupait davantage de son conflit avec le Pakistan que de sa future « Révolution verte » qui allait pourtant la faire sortir de ses famines endémiques.

La décolonisation de l’AOF et de l’AEF s’est déroulée dans d’excellentes conditions, sans heurts (si ce n’est une brouille entre Paris et la Guinée de Sékou Touré) et avec le plein accord de la puissance coloniale (de Gaulle avait même créé une formule de transition, la Communauté). Les présidents de ces nouveaux Etats avaient, presque tous, été des élus dans les institutions françaises et avaient donc une certaine expérience de la gouvernance. Et la France laissait, partout, des embryons de structures favorables à un rapide essor de ces pays, routes, ports, écoles, hôpitaux, début d’industrialisation, etc. ainsi qu’un semblant d’élite, formée à Paris.

Nous avions pu, là-bas, amener le drapeau français en évitant ce que nous avions connu en Indochine et ce que nous connaissions encore en Algérie.
Il n’y a aucun doute qu’en 1960, accédant à l’indépendance, ces anciennes colonies françaises avaient un avantage considérable sur tous les pays du globe qu’on appelle aujourd’hui « émergeants ». Certes, ils faisaient partie du Tiers-monde mais étaient les grands favoris sur la ligne de départ.

Un demi siècle plus tard, il faut bien constater que l’Afrique est devenue le continent le plus pauvre de la planète, que les épidémies et les famines qui avaient disparu déciment de nouveau des populations entières, que les conflits ethniques ou tribaux, éradiqués par la colonisation, ont de nouveau déchiré des régions entières (au Tchad, en Côte d’Ivoire et ailleurs), que les coups d’Etat militaires se sont succédé (au Mali, au Burkina Faso, au Niger, en Centrafrique, au Congo, en Mauritanie, etc.), que la situation économique et sociale de ces pays est catastrophique et que ces anciennes petites capitales de l’Empire sont devenues d’immenses bidonvilles dans lesquels croupissent des centaines de milliers de nomades ou de paysans qui, poussés par la misère, ont fui leur désert, leur savane ou leur jungle pour trouver pire encore aux alentours des métropoles.

Les responsables locaux ont pour habitude, dans les salons dorés de leurs palais de marbre climatisés, d’accuser l’ancienne puissance coloniale d’être la seule coupable de cette situation catastrophique. Comme si, en cinquante ans, les « indigènes » n’avaient eu ni le temps ni les moyens de rien faire et surtout comme si Paris et certains grands groupes financiers proches du pouvoir continuaient à pratiquer la « traite » et à exploiter sans vergogne toutes les richesses de ces malheureux pays.

La France a eu le tort de soutenir militairement, parfois, des fous furieux comme Bokassa en Centrafrique ou Tombalbaye au Tchad, voire des crapules notoires comme Diori Hamani au Niger et de ne pas toujours très bien s’y retrouver entre les différents auteurs des coups d’Etat à répétition, le lieutenant-colonel Lamizana, le colonel Zerbo, le commandant Ouedrago, le capitaine Compaoré, au Burkina Faso, le commandant Ngouabi, le général Opango, le général Sassou-Ngesso au Congo, ou le lieutenant-colonel Ould Louly, le lieutenant-colonel Ould Haidalla et le colonel Ould Sid Achmed Taya, en Mauritanie, par exemple et de mémoire. Mais qui aurait bien pu comprendre quelque chose à ces cascades de putschs, de mutineries et d’assassinats ?

Pour l’essentiel, pendant ce demi-siècle, la France s’est contentée de « cracher au bassinet » très régulièrement pour permettre à ces petits potentats locaux de boucler leurs fins de mois, de payer leurs fonctionnaires et de s’offrir des palais faramineux entourés de gardes présidentielles pléthoriques. Et de temps en temps la France annulait leurs dettes.

Si Paris a fini par intervenir pour détrôner Tombalbaye et Bokassa (1er) et a cru bon de sauver Idriss Déby, Lanrent Gbagbo et d’autres, la France a, le plus souvent, fermé les yeux, sans doute au nom du respect de l’indépendance de ces pays amis, devant des scandales épouvantables de corruption, de népotisme et d’élections truquées sans pudeur tout ainsi que devant tous les projets pharaoniques et délirants de ces Ubus noirs, comme, entre autres, la cathédrale d’Houphouët-Boigny, plus grande que Saint Pierre de Rome. Jamais, Paris n’a exigé, en contrepartie de son aide, souvent massive, un minimum de rigueur, de décence, de respect du droit.

Depuis des décennies, en fait depuis la fin de « l’ère Foccart », Paris n’a plus eu de politique africaine cohérente. Giscard aimait chasser chez Bokassa, Mitterrand avait confié le dossier à son fils pour lui trouver un emploi, Chirac était « pote » avec quelques roitelets et adorait le son du tam-tam.
Les observateurs politiques, eux, étaient découragés devant l’inertie parisienne et l’agonie de ce continent mort-né. Les observateurs économiques étaient sidérés de voir que la France continuait à considérer l’Afrique comme son « pré carré », son débouché préféré, alors que c’était, évidemment, vers l’Asie qu’il aurait fallu se tourner (à l’école de nos concurrents allemands, par exemple). Mais la France préférait la facilité, entre traditions et repentance.

Très curieusement, elle avait peur d’être remplacée ici par d’autres grandes puissances qui semblaient lorgner sur le Continent. On nous a longuement affirmé que les Américains voulaient prendre notre place. Ils ont fait trois petits tours et, ayant rapidement compris, sont vite repartis. Aujourd’hui, il n’y a plus que les Chinois et les Coréens (du Nord) pour s’imaginer qu’on peut faire des affaires en Afrique noire.

Sarkozy nous avait dit que tout allait changer, que c’en était fini avec la « françafrique ». Là aussi, lune promesse de rupture. On en avait déduit que la France allait –enfin- considérer ces pays africains comme les autres pays de la planète avec lesquels on a des relations « normales », en fonction des intérêts bien compris de chacun. En clair, que la France allait abandonner l’Afrique à son triste sort, arrêter de payer et de s’imaginer qu’elle avait, avec ces gens-là, au nom du passé, des devoirs impérieux, des responsabilités particulières. Nous pouvions donc espérer que nous allions nous libérer de ces boulets pour nous tourner vers la conquête de régions du monde autrement plus prometteuses.
Mais, là encore, déception.

Sarkozy a eu le courage, au cours d’une visite à Dakar, de lire un discours écrit par Henri Guaino qui disait aux Africains quelques vérités premières, notamment qu’ils avaient été « incapables d’entrer dans l’Histoire ». C’était vrai mais évidemment maladroit.
Et depuis plus rien. La France continue à payer, à aider et à se faire « cracher à la gueule » comme par le passé.
L’armée française a sauvé l’Ivoirien Gbagbo d’une évidente déroute devant ses rebelles du nord. Depuis, le dictateur d’Abidjan injurie Paris en permanence. Idem pour le Tchadien Idriss Déby. Sans l’aviation française, il aurait été liquidé par ses rebelles de l’Est qui étaient déjà aux portes de N’Djamena. Le moins qu’on puisse dire est que la reconnaissance n’est pas son fort.

Avec le Sénégal, les choses commencent à se gâter sérieusement. Abdloulaye Wade, le successeur de Senghor et d’Abdou Diouf, qu’on croyait raisonnable sous prétexte que sa femme était française, est, lui aussi, à son tour, à 83 ans, atteint par le syndrome qui frappe la plupart de ses collègues africains. Et dont les symptômes les plus voyants sont l’autoritarisme, la mégalomanie, la corruption, le népotisme.

Il veut imposer son fils Karim pour lui succéder (« le petit » a été battu lors des élections municipales de Dakar, l’année dernière), il se fait construire une seconde résidence secondaire de très grand luxe dans les environs de Dakar, il couvre des attributions de marchés publics illégales, il remet des valises de billets à des fonctionnaires internationaux pour leur faire oublier « les révoltes de la faim » (le représentant du FMI s’est fait pincer), etc.

Le pire, du moins le plus symbolique, est incontestablement la statue gigantesque qu’il vient d’inaugurer sur une plage de Dakar à l’occasion du 50ème anniversaire de l’Indépendance. Cinquante mètres de haut, tout en bronze, un homme qui défie l’océan tout en tenant, d’un bras, un enfant et, de l’autre, une femme. Les mauvais esprits affirment que le monument représente « monsieur, madame et le petit Wade ». Le tout dans le plus pur style cher à feu Kim il-Sung, l’ancien fou de PyongYang, ce qui n’a rien d’étonnant puisque ce sont les Coréens (du nord) qui ont édifié le monument. Coût de l’opération : 23 millions d’euros, plus ou moins payés avec des terrains évalués au tiers de leur prix.

Le comble c’est que Wade veut, pour sa cassette personnelle, 35% du prix… « au titre de la propriété intellectuelle » car c’est lui qui aurait eu l’idée du truc et qui en aurait dessiné les grandes lignes. Et, cerise sur le gâteau, pour l’inauguration du monument (« de la Renaissance africaine », sic !) on a joué un nouvel hymne, composé… par le président lui-même.

Comme le vieux grigou a senti que son monument risquait de faire déborder le vase et que son opposition mobilisait, sur ce thème, les innombrables crève-la-faim du pays, il a eu recours au procédé habituel. Il s’en est pris à la France en annonçant solennellement qu’à l’occasion du 50ème anniversaire de l’Indépendance, le Sénégal reprendrait « à zéro heure, les bases militaires françaises du territoire ».

Un coup de force contre l’ancienne puissance coloniale ? Non. Un coup de pub. Mais raté et qui a fait sourire tous les Sénégalais qui savaient parfaitement que c’était la France qui avait annoncé elle-même, depuis des mois, qu’elle souhaitait fermer sa grande base de Dakar et réduire ses effectifs présents au Sénégal de 1.500 hommes à moins de 300.

Comme l’a déclaré notre ambassadeur à Dakar, l’humanitaire-académicien Christophe Ruffin (de plus en plus mal à l’aise dans son ambassade) : « C’est la France qui, la première, à évoquer la fermeture de sa base. Cette affaire ne peut donc pas être présentée aujourd’hui comme une victoire sur l’abominable colonisateur »

Dans les années 70, le père de l’écologie française, René Dumont avait eu le culot d’écrire un livre iconoclaste intitulé « L’Afrique est mal partie ». Candidat aux élections présidentielles de 74, il n’avait obtenu que 1,10 % des voix. Il est évident que celui qui écrirait aujourd’hui un livre intitulé « L’Afrique a sombré corps et biens » n’aurait guère plus de succès.
Mais il est sûrement temps de faire le bilan de ce demi-siècle d’indépendance et d’en tirer les conséquences.

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