Il faut aller de temps en temps en province pour comprendre le mal français, les raisons de notre agonie programmée et les dérives incroyables de la décentralisation. Et, encore mieux, il faut aller carrément à la campagne.

C’est un petit village angevin. Entre la Sarthe et le Loir, à deux pas de la Mayenne. 4.000 habitants, 5 médecins, 5 salons de coiffure, 4 dentistes, 4 banques, 3 bistrots, 3 agences immobilières, 2 écoles, 1 église. Naturellement, entre deux verres de blanc doux, une partie de pêche au brochet et une compétition de boule de fort (la pétanque locale), ils se plaignent de tout, des impôts qui augmentent, de l’effondrement du prix du lait, de la mévente des fruits et légumes, de la fermeture de quelques entreprises des alentours et ils râlent contre tout le monde, contre Sarkozy, le gouvernement, l’Europe, la mondialisation.

On ne peut pourtant pas dire qu’ils soient abandonnés à leur triste sort. Ils peuvent –et ne s’en privent pas- demander (et obtenir) des subventions, des aides, des « incitations » à… l’Europe, l’Etat, la région (Pays de la Loire), au département (le Maine-et-Loire), et bien sûr à leur commune.

Mais comme çà ne suffisait pas, on a ajouté quelques étages supplémentaires à ce mille-feuilles. La bourgade fait désormais aussi partie de la « Communauté de communes Loir et Sarthe » et du « Pays des Vallées d’Anjou ».

On pourrait se demander à quoi peut bien servir cette « Communauté de communes » qui compte 32 délégués, 6 commissions et dispose d’un budget de 4.090.000 €. Réponse : au développement économique, à l’assainissement collectif, au tourisme et à la jeunesse. Mais alors à quoi servent la région et le département ?
Et quelle est l’utilité de ce « Pays des Vallées d’Anjou » ? C’est écrit noir sur blanc. Il y a une « Charte de territoire » qui a arrêté « trois enjeux prioritaires ».

Nous voilà rassurés. Quels sont ces enjeux prioritaires ? « Enjeu n°1 : développer la performance de territoire. Enjeu n°2 : construire le territoire de demain en renforçant son identité, son habitabilité et sa qualité. Enjeu n°3 : promouvoir le territoire »
Au cas où çà ne serait pas clair, on nous dit que « ce territoire se construit autour de six pôles d’équilibre » et que « chacun de ces pôles interagit avec les autres et se tourne vers des polarités extérieures, cette organisation en pôles structurant la vie du Pays » (sic !)
Personne n’a rigolé.

Il est vrai qu’il est précisé aussi que « Le Pays des Vallées d’Anjou apportera au territoire plus de 5,8 millions d’euros de subventions venant de l’Etat, de la Région et du Département pour concrétiser des projets en relation avec les besoins exprimés ».

L’addition est facile à faire : l’Europe, l’Etat, la Région, le Département, la Communauté de communes, le Pays et, bien sûr, la Commune. Sept portes où les 4.000 habitants du bourg peuvent venir taper pour « concrétiser des projets en relation avec des besoins exprimés ». C’est tout de même beaucoup.
Mais personne n’a fait l’addition du nombre d’élus, de fonctionnaires, de secrétaires, de bureaux, de voitures de fonction, de paperasseries que cela représente. On comprend pourquoi la décentralisation a permis d’embaucher plus d’un million de fonctionnaires ! Cà coûte combien tout cela ?
Et ce n’est pas fini. Les 4.000 habitants ont 27 conseillers municipaux dont le maire et ses 7 adjoints, lesquels ont 10 fonctionnaires municipaux à plein temps pour les assister à la mairie. Là encore, c’est peut-être un peu beaucoup mais on comprend.
Où on ne comprend plus c’est quand ces braves gens se cachent derrière des initiales pour toucher de petites indemnités supplémentaires. Le « SMP », le « SIAEP », le « SICTOM », etc.

Le « SMP » est chargé de « produire » l’eau potable. 12 délégués, un président, un vice-président.150.000 € de fonctionnement. Le « SIAEP », lui, « distribue » l’eau potable. 14 délégués, un président, deux vice-présidents. 355.000 € de fonctionnement. Faut-il vraiment deux syndicats différents, l’un pour produire l’eau potable, l’autre pour la distribuer ? Et n’aurait-on pas pu charger un même et unique syndicat de s’occuper aussi de la collecte et du traitement des déchets ? Non. Cà c’est le travail du « SICTOM », 50 délégués, un président et 10 vice-présidents ! 3.900.000 € de fonctionnement.

Il ne serait pas juste d’oublier les nombreuses organisations d’« action sociale » qui ont pignon sur rue dans le village : le Centre Communal d’Action Sociale, la CAF, l’ADMR des Basses Vallées, le CPAM, la MSA. Le social est sûrement un bon fillon. On en viendrait presque à se demander pourquoi il a fallu que les Restos du cœur ouvrent un centre ici aussi.

Mais c’est sans doute le chômage qui offre désormais le plus … d’emplois pour ceux qui ont l’idée de créer un truc qui « favorise l’insertion socioprofessionnelle » ou, mieux encore, qui « offre un accueil, une écoute, un soutien, un accompagnement à la recherche d’emploi ». Dans le village, les chômeurs ont l’embarras du choix entre « Formaction 49 », la « Mission Locale Angevine », « Passerelle vers l’emploi », « Solipass », « Envol ». Et pourtant le chômage ne baisse pas.

Ne parlons pas, bien sûr, des 59 associations de toutes sortes subventionnées par la mairie. Une association pour 67 habitants.
Quand on sait qu’il y a plus de 36.000 communes en France, avec presque toutes maintenant des Communautés de communes, des Pays de ceci ou de cela, des syndicats responsables de tout et de n’importe quoi, des organismes chargés de s’occuper plus ou moins des chômeurs et des défavorisés, on comprend que ce pays soit conduit à la ruine, à l’incohérence et à l’asphyxie.

Le gouvernement a un projet de réforme des collectivités locales dans ses cartons. Une bonne idée. Mais il faut venir « sur le terrain » pour s’apercevoir que cette folle prolifération des trucs en tous genres est désormais totalement intouchable. Il faut voir la morgue du 4ème vice-président d’un syndicat local chargé du ramassage des ordures pour comprendre que la décentralisation a créé une sorte de sous-aristocratie qui n’est prête à renoncer ni à ses prérogatives ni aux petits avantages qu’elles comportent.

On nous parle d’une « République des juges » dont nous serions menacés. Mais ce qui nous fait crever c’est « la République des sous-fifres »

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