Alain Juppé n’est plus « droit dans ses bottes ». Il avance maintenant sur la pointe des pieds et dans ses gros sabots. L’exercice n’est pas facile.
Cela fait déjà quelques jours qu’il est sorti ostensiblement du bois (cf. le blog du 29 mars). Désormais, il se rapproche, chaque jour davantage, du champ de bataille. Ce week-end dernier, il a franchi un grand pas de plus en accordant une longue interview au Monde.

C’est un éreintage en règle du sarkozisme et de toute la politique menée depuis des mois. Tout y passe, le style personnel de Nicolas Sarkozy, le déluge de réformes dans tous les sens, le dossier des collectivités territoriales, la reculade sur la Taxe carbone, le débat sur l’identité nationale (« détestable »), les projets d’interdiction de la burqa (« une stigmatisation de l’Islam »), l’absence de politique du logement social, le refus d’une vraie réforme de la fiscalité et notamment le refus d’adapter le bouclier fiscal et l’ISF, le caporalisme qui règne à l’UMP et même, plus généralement, l’ambiance de crainte et de repli sur eux-mêmes des Français que le régime a provoquée à travers tout le pays.

Juppé va même jusqu’à s’en prendre au principe de « la rupture », élément pourtant fondateur de la victoire de Sarkozy. « Je ne crois pas à la rupture, je n’y ai jamais cru. On a une histoire, un passé, une culture. Il y a des tendance profondes qu’il faut sentir », dit-il. Certes, sur le fond, il a totalement raison car, comme le disait si bien Pompidou, « Il faut être très présomptueux pour s’imaginer qu’on peut jamais écrire sur une page blanche ». Mais Juppé oublie là qu’il a lui même fait (un peu) campagne pour Sarkozy et, surtout, qu’il a été le ministre d’Etat du premier gouvernement Fillon qui n’avait que ce mot de « rupture » à la bouche.

Plus grave, Juppé ne tient plus du tout sur ses petites jambes quand, après avoir « flingué » sans pitié Sarkozy, il nous déclare sans rire que… « Le candidat naturel de la droite en 2012, c’est Nicolas Sarkozy ». En clair, l’ancien premier ministre nous affirme que Sarkozy est très mauvais sur toute la ligne mais que c’est lui… le candidat légitime. On croit rêver !
Il faut savoir, de deux choses l’une : ou l’actuel président est un « jean-foutre absolu » et il faut donc qu’un autre défende les couleurs de la droite en 2012, ou il est vraiment le candidat naturel, c’est-à-dire le seul, l’unique, et Juppé estime alors que la droite ne mérite que d’aller dans le mur lors des prochaines présidentielles.

Juppé tente de se sortir de cette incohérence en évoquant –invoquant ?-l’hypothèse où Sarkozy ne se représenterait pas. Et dans ce cas, lui, Juppé, accepterait de se présenter à des primaires de la droite.
Comme Juppé est tout sauf un imbécile, il est évident qu’il souhaite que Sarkozy ne se représente pas. Et comme, derrière ses allures d’enfant de chœur, il est roublard, il se lance maintenant à son tour dans cette opération de « dézinguage » systématique de Sarkozy avec l’espoir de le décourager, de l’écoeurer pour qu’il finisse par renoncer de lui-même à se représenter.

Pourquoi pas, après tout ? diront certains. Carla a déclaré, un jour, qu’elle aimerait mieux couler des jours heureux avec son mari loin de l’Elysée et Sarkozy a souvent répété que son rêve serait de « faire du fric » comme avocat d’affaires.
Oui, mais peut-on vraiment imaginer que Sarkozy, le roi du trampoline qui a déjà rebondi bien souvent, capitule en fin de mandat, reconnaisse que son quinquennat a été un fiasco absolu et passe le relais à l’un de ceux qu’il méprise ostensiblement et qu’il déteste souverainement, les Fillon, Copé, Bertrand, Woerth et autre , sans parler de Villepin, évidemment ?

Cela dit, si la situation continue à se dégrader à cette cadence et les sondages à dégringoler à ce rythme, il est vraisemblable que la petite mutinerie qui commence à gronder au sein de la majorité va se transformer en une véritable insurrection. Et alors là tout pourrait changer. Les parlementaires UMP pensent à l’avenir de la France, certes, mais aussi et surtout à leur propre réélection. Un échec de la droite aux présidentielles signifierait pour eux un échec aux législatives et le retour, pour un bon moment, à l’anonymat le plus mortifiant.

Il est évident que si le Sénat basculait à gauche (prochaine station prévisible du Chemin de Croix de Sarkozy) bien des soutiers du sarkozisme sauteraient par-dessus bord pour tenter de gagner n’importe quelle chaloupe de sauvetage. Sarkozy pourrait alors ne même plus être choisi comme candidat officiel (ou naturel) lors des primaires au sein de l’UMP. Il serait d’une certaine façon « destitué » par les siens.
Quel serait alors l’homme providentiel de l’UMP défunte ?

Juppé croit en ses chances. Certes, il a dix ans de plus que les autres. Mais s’il reconnaît que c’est un inconvénient il pense que c’est, aussi, un avantage. « L’expérience peut servir », dit-il. Malheureusement pour lui, « l’expérience » que les Français ont faite de lui n’a pas laissé un bon souvenir. Et tous ceux qui participeront aux primaires de l’UMP regarderont à la loupe les sondages d’opinion pour tenter de repérer le mieux placé. Il y a peu de chance pour que Juppé apparaisse comme la meilleure carte.

Juppé pourrait-il s’accoquiner avec un autre « mutin », voire avec plusieurs ? Il est certain que si, comme vient d’en lancer l’idée Alain Lambert, l’ancien ministre du Budget, Juppé, Raffarin, Villepin et même Fillon (un fois débarqué de Matignon) se retrouvaient autour d’une table pour porter le coup de grâce à Sarkozy et désigner un candidat jouable pour les présidentielles, le paysage de la droite s’éclaircirait sérieusement.
Nous n’en sommes pas encore là.

Sarkozy a-t-il la moindre chance de rebondir avec la réforme des retraites puisque c’est, semble-t-il, la dernière carte qui lui reste ?
Juppé a payé cher pour apprendre, en 1995, à ses dépens, que les retraites étaient un sujet explosif. Ce n’est donc sûrement pas un hasard s’il a choisi la veille de l’ouverture des discussions sur les retraites pour s’avancer plus encore vers le ring.
Il sait, comme tout le monde, que si le problème des retraites était réellement réglé à l’issue de cette grande réforme, la France serait au bord de l’explosion sociale et que si, comme c’est plus que prévisible, cette réforme annoncée avec tambours et trompettes se terminait par un vague replâtrage de façade, Sarkozy serait irrémédiablement déconsidéré.

Il attend donc, au bord de la Garonne, de voir passer le cadavre du président de la République au fil de l’eau. En chaussant ses gros sabots et en piétinant les plates-bandes de son « ami » Sarkozy. Car il a le culot de terminer son interview en nous déclarant : « Je ne suis pas anti-Sarkozy. J’ai de l’amitié pour lui ».
Ce n’est pas de l’hypocrisie, c’est de l’humour.

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