Dominique de Villepin a annoncé ce matin qu’il allait créer son parti politique. Ce n’est pas une surprise. Cela fait des mois qu’il avance, pas à pas, et à pas de moins en moins feutrés, vers une candidature à la présidence en 2012, distillant ses déclarations acerbes contre Sarkozy, multipliant ses voyages en province pour rencontrer et écouter les Français, développant un « Club Villepin » qui compterait aujourd’hui 15.000 adhérents.

Ce matin, naturellement, il pouvait triompher. Les résultats des régionales lui ont donné raison. En s’abstenant ou en allant même jusqu’à voter Front National, les électeurs de droite ont condamné pêle-mêle le coté « bling-bling » de Sarkozy, le déluge de réformes en tous sens, mal préparées, mal fagotées, mal expliquées et souvent totalement inutiles, l’injustice sociale qui ne fait que s’aggraver, l’incapacité du pouvoir à faire face à la crise économique et sociale, l’augmentation de tous les déficits, le principe de la liste unique qui a interdit aux différentes familles de la majorité de pouvoir s’exprimer au premier tour, etc.

Villepin a « flingué » à vue toute la politique de Sarkozy et son autisme face à la colère du pays et même à celle de son camp. Tout a été bon, du bouclier fiscal à la burqa, en passant par l’explosion des gardes à vue. Son réquisitoire a été sans pitié, plus violent que toutes les attaques de tous les orateurs du PS réunis.
« Je suis mal à l’aise devant la politique menée », a-t-il déclaré. Dans sa bouche de diplomate bien élevé cela veut dire qu’il éprouve contre le sarkozysme en action le même ras-le-bol (explosif) que la majorité des Français.
Brandissant la République, la Nation, la Liberté, l’Egalité, Villepin s’est présenté en « gaulliste social », annonçant qu’il entendait créer un « grand rassemblement populaire » avec « toutes les bonnes volontés » et « au dessus des clivages habituels ». Sans être l’Appel du 18 juin (le mouvement sera créé officiellement le 19 juin et ce n’est sûrement pas une coïncidence) c’était, ce matin, toutes proportions gardées, bien sûr, de Gaulle annonçant la création du RPF.

Sur le papier, Villepin a, aujourd’hui, un « boulevard » devant lui. Sarkozy est au fond du trou, les électeurs de droite sont à la recherche d’un candidat et le centre n’existe plus (Bayrou payant au prix fort ses innombrables maladresses et son pseudo ralliement à gauche et Morin étant inexistant).
Certes, depuis quelques semaines, dans le microcosme politique, on parle beaucoup de Fillon comme d’un candidat possible, plausible souhaitable pour la droite en 2012. Certains sondages le placent devant Sarkozy. Et ce week-end, il est évident que les relations entre le président et son premier ministre se sont tendues pour ne pas dire détériorées.

Pour répondre à la claque des régionales, Fillon voulait un vaste remaniement ministériel avec le départ des ministres d’ouverture, il ne souhaitait pas l’entrée au gouvernement de Baroin et de Tron et il demandait une claire redéfinition de la politique pour les mois à venir, avec un « recentrage » sur les sujets essentiels et un retour aux « fondamentaux ». C’est cette position qui l’a fait acclamer par le groupe UMP de l’Assemblée dès mardi soir, lors d’une réunion au cours de laquelle on a même entendu les cris « Fillon président ! »
Du coup, Sarkozy, furieux de ces crimes de lèse-majesté a interdit à Fillon d’aller au journal télévision de TF1 pour commenter les résultats des régionales et expliquer la politique qu’il entendait mener. Et le président n’a pas caché à ses proches qu’il comptait bien, cette fois, se débarrasser de Fillon dès la réforme des retraites passée.

Fillon, héros des parlementaires de la majorité, peut-il pour autant devenir celui des électeurs de droite ? Tout dépendra des circonstances dans lesquelles il sera « viré » de Matignon et surtout de la candidature ou non de Sarkozy. Un premier ministre qui se présente contre son président n’a guère, a priori, les faveurs des électeurs. Chirac en a fait les frais en 1981. Mais si jamais Sarkozy n’était pas candidat à sa propre réélection (ce que personne ne veut croire pour l’instant) tout deviendrait possible pour Fillon.
Les autres prétendants éventuels, Juppé qui hésite à sortir du bois, Copé qui ne sait plus sur quel pied danser entre critiques et soutien, sont encore loin de la qualification et ne pourraient guère se présenter contre Sarkozy.

Villepin, lui, n’aura pas à avoir ce genre de pudeur que Sarkozy soit ou non candidat. En voulant le « pendre à un crochet de boucherie », Sarkozy lui a rendu toute sa liberté et l’a, fort maladroitement, désigné comme son adversaire officiel.
Reste, bien sûr, à savoir si Villepin pourra « faire monter la mayonnaise », devenir crédible et s’imposer dans le peloton de tête.
Ses adversaires font remarquer qu’il traîne derrière lui la responsabilité de la dissolution de 1997, l’affaire de CPE et l’immobilisme de l’ère chiraquienne. Mais tout cela devient de l’histoire ancienne et on évoque maintenant avec nostalgie le chiraquisme qui revient à la mode.
Ses partisans soulignent que les Français n’ont pas oublié son « fameux discours » de l’ONU contre l’intervention en Irak, que sa prestance d’homme d’Etat comblerait tous ceux que la dégaine de Sarkozy scandalise et que, la France de droite étant visiblement à la recherche d’un homme providentiel, ce gaulliste social pourrait la séduire.

On dit qu’il n’a, pour l’instant, personne derrière lui, à part une minuscule poignée d’inconditionnels. D’abord, il est évident que le vent étant en train de tourner, il pourrait rapidement récupérer tous les rats qui s’apprêtent à quitter la galère de Sarkozy. Ensuite, les présidentielles sont un face-à-face entre un candidat et le peuple. Giscard a été élu, en 1974, sans avoir grand monde derrière lui. Villepin manque aussi cruellement de moyens financiers pour mener une campagne nationale. C’est vrai. Mais, là encore, pour peu que les sondages se mettent à frémir en sa faveur, il y a fort à parier que les généreux bienfaiteurs se multiplieront.

Le vrai problème de Villepin, c’est son image car si les uns parlent de sa prestance, d’autres parlent de sa morgue.
Aujourd’hui, et depuis longtemps mais personne ne veut le reconnaître, les programmes des candidats n’ont plus aucune importance. Les électeurs ne les lisent plus car ils savent, d’expérience, que les promesses ne sont jamais tenues et que d’ailleurs, au cours d’un quinquennat, des questions, des problèmes, des crises surgissent auxquels on ne s’attendait pas et qui donc n’avaient été prévus dans aucun programme ni aucune déclaration.
Ce que les électeurs veulent c’est donc un homme (ou une femme) qui aura l’envergure, la carrure, la résistance, l’intelligence d’affronter l’inattendu au milieu des pires tempêtes. Là, Villepin semble mieux placé que beaucoup d’autres à droite.

Villepin se plaçant en dehors de l’UMP sait très bien qu’il ne sera pas, selon toute vraisemblance, le seul candidat de la droite et qu’on l’accusera alors de diviser son camp. Mais jamais la droite n’a eu un seul candidat au premier tour des présidentielles. On a vu De Gaulle-Lecanuet, en 1965, Pompidou-Poher, en 1969, Giscard-Chaban, en 1974, Gicard-Chirac, en 1981, Chirac-Barre, en 1988, Chirac-Balladur, en 1995, Chirac-Beyrou, en 2002 et même Sarkozy-Bayrou en 2007. Ce qui n’a pas empêché cette droite divisée (mais pouvant ainsi ratisser plus large) de gagner six fois sur huit.

Aujourd’hui, tout le monde reconnaît que Villepin a un fabuleux pouvoir de nuisance. Avec 5% des voix au premier tour de 2012, il peut être pour Sarkozy (si celui-ci se représente) ou pour tout autre candidat « officiel » de droite ce que Chevènement a été pour Jospin en 2002. Or, certains le créditent déjà de 10%, avant même qu’il n’ait lancé son mouvement.
Avec plus de 16/17%, il peut entrer en lice pour le second tour et se retrouverait alors face à Martine Aubry, Strauss-Kahn ou Ségolène Royal. Le gaullisme social contre la social-démocratie. Visiblement, Villepin en rêve déjà.

On n’en est pas encore là. Il reste deux ans à Sarkozy pour tenter de remonter sur son cheval (il n’en prend pas le chemin), à Fillon et aux autres pour se positionner et à Villepin pour imposer son image d’homme d’Etat. Mais il ne fait déjà plus sourire à l’Elysée où on se demande si l’appel dans l’affaire Clearstream a été une bonne idée.

Mots-clefs : , , , , , ,