Ce premier tour des régionales est particulièrement intéressant à  observer.

D’abord, un détail mais qu’il faudrait garder en mémoire, une fois de plus les instituts de sondages nous ont tous trompés. Ils nous avaient affirmé que l’UMP arriverait en tête avec plus de 30% des voix devant un PS à 27/28% des voix. Or, c’est le PS qui arrive en tête avec 29,5%, nettement devant l’UMP, 26,3%. Excusez du peu. Ils nous avaient aussi annoncé la quasi disparition du Front National. Or, avec 11,6% des voix, le parti de Jean-Marie Le Pen va pouvoir se maintenir au second tour dans une douzaine de régions et y faire les dégâts qu’on connaît. Mais le procès des instituts de sondages n’est plus à faire. Le plus intéressant est, bien sûr, ailleurs.

Depuis dimanche soir, les « vaincus » du premier tour nous répètent que les élections dites « intermédiaires » sont toujours mauvaises pour le pouvoir en place. C’est souvent vrai. Ces « petites » élections sont une sorte de défouloir qui permet à tous les mécontents de lancer un avertissement sans grand frais à ceux qui nous gouvernent. Cela dit, il y a tout de même des limites. Si l’on additionne les voix du PS, celles des écologistes et celles de l’extrême gauche à celles du Front National, on a une « opposition » qui dépasse les 65%, çà fait beaucoup pour un avertissement sans frais.

Ces mêmes « vaincus » nous rappellent alors qu’il ne s’agissait « que » d’élections régionales. Le « que » est absurde.

Sauf, sans doute, les municipales et encore dans les petites communes, toutes les élections sont maintenant, qu’on le veuille ou non, un affrontement majorité-opposition, droite-gauche. La télévision, l’Internet, l’élection du président de la République au suffrage universel ont « délocalisé » tous les scrutins, même les plus « locaux », les ont « nationalisés ». Dans le plus petit des cantons, on vote maintenant pour ou contre Sarkozy, voire pour ou contre Martine Aubry, en oubliant le candidat local, voire les enjeux locaux.

Et pour les régionales, c’est encore plus net. Qu’on ne nous raconte pas de balivernes. En votant très largement pour les listes de gauche, les Français n’ont pas plébiscité les présidents des conseils régionaux sortants. Dans la plupart des cas, ils ne connaissaient même pas leur nom et n’avaient pas la moindre idée de ce qu’ils avaient pu faire tout au cours de leur mandat écoulé.

Il faut se rendre à une évidence. Les Français n’ont toujours pas compris ce qu’étaient les régions ni à quoi elles pouvaient bien servir. On ne peut pas le leur reprocher.

D’abord, même si personne n’ose le dire, le découpage de certaines régions est totalement absurde. Qu’y a-t-il de commun entre un habitant de Saint-Etienne et un habitant d’Annecy ? Rien. Ils sont pourtant l’un et l’autre en région Rhône-Alpes. Entre un habitant de Mende (Lozère) et un catalan de Perpignan ? Rien. Ils sont pourtant tous les deux en région Languedoc-Roussillon. On pourrait multiplier à l’infini ces exemples de découpages artificiels, parfois contre nature. Il faudra un jour, évidemment, revoir ces frontières régionales.

Ensuite, plus grave, les Français ne comprennent pas à quoi servent les régions. Là encore, comment le leur reprocher ? Prenons l’exemple de l’éducation. L’école dépend de la mairie, le collège du département, le lycée de la région et les enseignants, eux, de l’Etat, bien sûr. En gravissant les échelons de sa scolarité, la gentille tête blonde va escalader tous les étages de notre millefeuille administratif ! Qui est compétent ? Où est la cohérence ? Là encore, il faudrait tout changer au plus vite. Mais il est vrai que cette confusion, savamment entretenue, arrange tout le monde. Personne n’est jamais responsable !

Bref, les Français ignorant, voire méprisant les régions, l’UMP a évidemment faite une erreur monstrueuse en faisant mine de croire que ces élections régionales pouvaient n’être que des élections…régionales et en essayant de s’attaquer aux bilans des présidents sortants qui sont d’autant moins mauvais que personne ne les connaît. D’ailleurs la droite d’aujourd’hui était-elle vraiment la mieux placée pour reprocher à nos petits potentats locaux d’avoir creusé les déficits et augmenté les prélèvements obligatoires ?

Régionaliser ainsi ce scrutin des régionales, c’était évidemment ouvrir un boulevard (avec tapis rouge) au PS qui, depuis Reims, se requinque et qui a parfaitement compris que désormais dans notre pays, avec nos institutions telles qu’elles sont, il n’y a plus qu’une seule élection qui compte : la présidentielle. Le moindre scrutin qui se présente est une occasion de préparer 2012 et donc, pour la gauche, de « flinguer » à vue Sarkozy.

Cela dit, soyons justes –et c’est sans doute pour cela que l’UMP a tout fait pour régionaliser ces élections- ce scrutin « régional » -mais qu’on devrait plutôt qualifier de « scrutin de mi mandat »- ne pouvait qu’être mauvais pour le président vu la situation du pays (chômage en forte hausse, précarisation des classes modestes, innombrables fermetures d’entreprise, crise du monde agricole, baisse du pouvoir d’achat, multiplication de taxes nouvelles, etc.) et vu la dégradation de l’image même du président (plus de 60% des Français ne lui faisant plus confiance).

Mais, en plus, ce scrutin a condamné sans pitié trois des thèmes favoris de Nicolas Sarkozy.

D’abord, l’union de la majorité. En ayant créé une UMP qui a phagocyté tous les partis de droite et du centre, Sarkozy a détruit le centre lui-même, pourtant indispensable pour avoir une majorité. Le président pensait peut-être pouvoir ainsi ratisser plus large. Moralité, pour une élection à deux tours, il n’a plus la moindre « réserve » à récupérer pour le deuxième tour. Et il ne devrait pas se réjouir de voir le MoDem à 4,3%. La gauche, elle, qui a su ménager ses sensibilités arrive au second tour avec les 12,5% d’Europe Ecologie, les 6,1 du Front de gauche, sans parler des 3,4% du NPA ou des 1,1% de LO. Et l’UMP a tort d’ironiser sur les désaccords locaux entre le PS et les Ecologistes (à propos des autoroutes ou de nouveaux aéroports). Les électeurs d’Europe Ecologie, enfants des soixante-huitards du Larzac, sont fondamentalement de gauche.

Ensuite, l’ouverture. Depuis son élection en 2007, Sarkozy s’imagine qu’en récupérant quelques seconds couteaux de gauche, il déstabilise le PS et prouve son modernisme à ses électeurs. Ca a commencé avec Kouchner et Besson (qui, jusqu’à présent, n’ont pas fait d’étincelles, c’est le moins qu’on puisse dire), çà vient de continuer avec Charasse au Conseil constitutionnel.

Non seulement le ralliement –certains disent la « trahison »- de ces « Saxons » n’a pas apporté une seule voix de gauche à Sarkozy mais cette « ouverture » a scandalisé bon nombre d’électeurs de droite qui considèrent, très logiquement, qu’après avoir fait une campagne de droite « décomplexée » Sarkozy les a trahis. Peut-on d’ailleurs impunément attaquer à boulets rouges, pendant toute une campagne présidentielle, les « socialo-communistes qui ont détruit le pays » et « l’esprit soixante-huitard qui l’a pourri » et, dès le lendemain de son élection, appeler au gouvernement des hommes comme Kouchner ou Besson sans avoir l’air de prendre ses électeurs pour des « gogos » ?

Il est évident que parmi tous les abstentionnistes de dimanche dernier (qui sont largement majoritaires avec 53% d’abstention) il y a un grand nombre d’électeurs qui avaient voté Sarkozy en 2007 et qui considèrent l’ouverture comme une trahison.

Enfin, l’affaire incroyable de l’identité nationale. Elle avait pour but évident d’achever le Front National dont Sarkozy avait su, en 2007, récupérer un certain nombre d’électeurs. Mais c’était absurde.

C’était la première fois dans l’histoire contemporaine qu’un président de la République, un gouvernement et même une majorité demandaient à leurs citoyens ce que c’était que d’être… les citoyens de leur propre pays. A croire qu’ils n’en avaient eux-mêmes pas la moindre idée ! Stupéfiant !

Une telle « enquête » ne pouvait que provoquer des dérapages. Il était évident que bien des Français allaient, sans penser à mal ni même à ce qu’ils disaient vraiment, répondre qu’être français c’est être né en France, de parents français, être blanc de peau, catholique de confession et parler la français sans accent. Du coup, ils apparaissaient comme xénophobes, racistes, voire anti-sémites alors qu’ils ne l’étaient pas forcément.

Pourquoi diable avoir ouvert cette « boite de pandore » ? Et pourquoi maintenant cette « chasse aux origines », suite logique et épouvantable de cette funeste recherche de l’identité nationale ? Pour qu’un Français, né à l’étranger, de parents français, puisse faire renouveler ses pièces d’identité, il lui faut maintenant prouver que ses grands-parents étaient bien français ! Mais les grands-parents du président de la République étaient, eux, hongrois et espagnols et l’épouse du même président était encore italienne, il y a quelques mois.

Résultat : le Front National recueille 11,6% des voix. Besson a fait la propagande de Le Pen.

Ces trois erreurs, impardonnables, se sont ajoutées à un bilan de mi parcours désastreux. Les promesses mirobolantes n’ont pas été tenues –le « travailler plus pour gagner plus », la sécurité, la dette, etc.-, la fameuse crise a tout aggravé et les quelques timides réformes entreprises n’ont pas encore porté leurs fruits mais ont affolé une population traditionnellement frileuse et plus fragilisée que jamais. On ne peut pas avoir contre soi les fonctionnaires, les enseignants, les agriculteurs, les salariés de l’industrie, le corps médical, la magistrature, les retraités…

Au lendemain de ce premier tour des régionales, la gauche a l’embarras du choix entre plusieurs candidats pour 2012 (Martine Aubry a acquis sa crédibilité) et la droite se cherche un sauveur.

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