On était en droit d’espérer un peu mieux et Sarkozy nous avait habitués à plus de combativité et surtout à plus d’imagination. On a l’impression soudain qu’il a perdu la main.

Après la claque retentissante des régionales, il avait le choix entre deux attitudes.
Ou il ne bougeait pas d’un cil en répétant que ce scrutin concernait les régions, et elles seules, et que donc pas une seule seconde les Français n’avaient remis en cause sa gestion du pays, ses réformes et sa politique d’ouverture. C’est d’ailleurs ce qu’a essayé, dans un premier temps, de nous raconter tout son petit personnel, sur tous les écrans de télévision.

Ou il reconnaissait « sportivement » sa défaite, affirmait qu’il avait « entendu le message des électeurs » qui avaient –comme c’était leur droit le plus strict- profité de cette occasion pour manifester leur mécontentement et il annonçait un vaste chambardement gouvernemental tout en précisant, bien sûr, qu’il continuerait les réformes les plus indispensables jusqu’à la « pause » annoncée pour la seconde moitié de 2011.

On aurait alors pu imaginer –on les avait presque annoncés- un certain nombre de départs qui, les uns et les autres, auraient fait un plaisir évident à certaines catégories de Français particulièrement furieux en ce moment.

Les départs de Kouchner, Besson, Bockel, Fadela Amara, Mitterrand auraient calmé tous ceux que l’ouverture rend hystériques, tout en apaisant, pour le premier, ceux que désespère la déconfiture de notre politique étrangère et, pour le deuxième, ceux qui s’affolent des conséquences que pourraient avoir pour notre communauté nationale les dérives expérimentales du ministre de l’identité nationale.

Le départ de Roselyne Bachelot, héroïne de la calamiteuse gestion de la grippe A H1N1, aurait calmé le monde médical, celui de Michèle Alliot-Marie aurait fait plaisir au monde judiciaire, celui de Luc Chatel aurait ravi le monde enseignant, celui de Bruno Le Maire aurait comblé d’aise le monde agricole, etc.

C’aurait été une façon de prouver qu’à l’Elysée on avait vraiment su lire les résultats des régionales. Car si ces élections ont exprimé un rejet général de Sarkozy lui-même, de sa frénésie de réformes à tout va et de sa politique d’ouverture, ces régionales ont aussi –et on ne l’a pas assez souligné- exprimé une somme de mécontentements « sectoriels » très vifs. Les agriculteurs sont désespérés, les salariés de l’industrie aussi, les enseignants sont furieux, les magistrats tout autant, les médecins aussi, idem pour les retraités et la liste pourrait s’allonger indéfiniment. Sans parler des jeunes qui ne peuvent guère être optimistes pour leur avenir. Tous ces gens ont, évidemment, voté contre les listes de l’UMP.

A part peut-être -et encore !- les bénéficiaires du fameux bouclier fiscal, on se demande qui en France, aujourd’hui, pourrait être content de son sort.
Mais Sarkozy n’a pas voulu donner le grand coup de balai qui aurait sans doute fait bien plaisir à beaucoup de monde. C’est bien connu, on ne change pas une équipe qui perd.

Il est vrai que le capitaine de l’équipe en question entendant, en permanence, jouer lui-même à tous les postes, il aurait été profondément injuste de sa part de renvoyer sur le banc de touche toute une bande de figurants qui n’étaient guère responsables de la déconfiture de leur camp dans cette partie puisqu’ils n’avaient jamais eu le droit de toucher la balle.

Mais il fallait tout de même un bouc émissaire à sacrifier. C’est tombé sur Darcos. Après avoir déjà perdu la mairie de Périgueux, lors des dernières municipales, il est allé en traînant des pieds aux régionales et a réalisé un très mauvais score en Aquitaine. Pas plus mauvais cependant que la ministre de l’Outre-mer qui, elle, a été éliminé dès le premier tour en Guadeloupe et qui garde son poste.
Darcos a un avantage : il est « brave type » et ce n’est pas lui qui va, par rancœur, se transformer en adversaire et se préparer pour la présidentielle. C’était lui qui devait, en tant que ministre du Travail, mener la prochaine (et sans doute ultime) grande réforme du quinquennat : celle des retraites. En aurait-il été capable ? On ne le saura jamais. Il n’avait pas toujours été un très brillant négociateur à l’Education Nationale.
Eric Woerth va le remplacer pour ce difficile face-à-face avec les syndicats. Eric Woerth, l’homme qui, depuis deux ans et demi, avait pour mission, au Budget, de limiter les déficits, de réduire la dette et de faire baisser les impôts ! On ne peut pas dire qu’il ait fait des étincelles, même si la crise a pu lui servir d’excuse.

Réformer les retraites va être encore plus difficile. Dès l’instant où la « répartition » reste la loi sacrée (il est vrai que la crise financière a démontré les dangers de la « capitalisation ») et vu l’évolution démographique du pays, il n’y a pas d’autre solution que l’augmenter le nombre des trimestres de cotisation (sauf à imaginer l’impossible : augmenter le taux des cotisation, ou réduire le montant des retraites). Dans la situation actuelle, avec plus de 10% de chômeurs, un allongement de la durée de cotisation (c’est-à-dire de la durée de travail) apparaîtra intolérable aux syndicats et irréaliste aux yeux de spécialistes.

Mais le remplacement de Darcos par Woerth n’est évidemment pas une réponse à la défaite des régionales. Le « coup du jour » est ailleurs. C’est l’entrée au gouvernement de… François Baroin, Georges Tron et Marc-Philippe Daubresse. Les Français en rêvaient sûrement la nuit ! Et voilà qui va tout changer !
A l’Elysée, on se félicite de l’audace de ce coup d’éclat. Cette fois, ce ne sont pas des socialistes qu’on a pu s’offrir mais : un chiraquien, un villepiniste et un centriste.

Une question en passant : sur les 44 millions d’électeurs français combien y en a-t-il qui connaissent MM. Baroin, Tron et Daubresse ?
Mais cette mini-mini « opération » amusera, sans doute, le microcosme politique. Depuis des mois, Baroin et Tron « flinguaient » à vue le style de Sarkozy, sa politique d’ouverture, ses réformes dans tous les sens. Et les voici ministres !
En faisant à ces trois « bougonneurs de l’UMP » une place autour de la table du Conseil des ministres, Sarkozy s’imagine-t-il qu’il va faire croire aux Français qu’il a entendu leur message ?

Leur entrée au gouvernement va-t-elle démontrer aux yeux des Français que Sarkozy donne, enfin, en partie, raison à tous ceux qui lui demandaient de « changer » et leur faire croire qu’il va, en leur compagnie, tenter de s’amender lui-même ? Ou ces trois ralliements vont-ils, une fois de plus rappeler qu’avec un maroquin -et même un demi maroquin- on peut s’offrir le premier politicien venu ?

Mots-clefs : , , , ,