Comme tous les deux ou trois ans (depuis maintenant plus de soixante ans), un parlementaire de deuxième ou troisième catégorie, à la recherche d’un peu de notoriété, tente de ressortir le dossier des maisons closes. Faut-il, oui ou non, les rouvrir ?
Il semble qu’aujourd’hui les Français aient d’autres soucis en tête, mais la question fait tout de même un peu causer dans les bistrots.

J’avoue n’être pas un spécialiste du problème de la prostitution. Mais ce que je trouve passionnant dans ce débat, dès qu’on entrouvre le dossier, c’est qu’une fois de plus –et ici sans doute plus qu’ailleurs- surgit aussitôt le conflit entre nos « grands principes », sacrés et qu’il faut défendre bec et ongle, et la « cruelle réalité des choses » qu’on doit, évidemment regarder en face avec un minimum de lucidité. Et entre les deux, il y a ce qu’il faut bien appeler l’hypocrisie générale.

Nos grands principes nous imposent évidemment de condamner toutes les formes de prostitution. Il n’y a rien de plus inadmissible, intolérable que le trafic des êtres humains, la « traite des blanches » et le proxénétisme qui n’est qu’une des pires formes de l’esclavagisme. Sans parler de toutes les conséquences qu’entraîne inévitablement la prostitution sous tous ses aspects, la violence, la drogue, etc.
Là-dessus, nous serons tous d’accord et nous dirons donc en chœur qu’il serait scandaleux qu’à l’heure des Droits de l’Homme, de la libération de la femme et de la lutte contre toutes les discriminations sexistes, la République se mette à légiférer pour autoriser, légaliser, organiser la prostitution. Alors qu’au nom de la dignité de la femme, certains voudraient interdire la burqa, d’autres voudraient officialiser la prostitution ! En rouvrant les maisons closes, en gérant les bordels, l’Etat deviendrait, d’une certaine façon, proxénète à son tour.

Cela dit, après avoir gambadé à cheval sur nos grands principes, il faut bien remettre pied à terre pour patauger dans la boue de la réalité.
La prostitution est « le plus vieux métier du monde ». Jamais, au cours des siècles, nulle part à travers le monde, aucune loi, aucune répression n’a pu l’éradiquer de nos civilisations. Il semble même qu’aujourd’hui, avec la mondialisation qui facilite l’internationalisation du trafic de la chair humaine et avec l’explosion du trafic de la drogue qui permet, disent les spécialistes, de « tenir » bien souvent les filles, la prostitution se soit considérablement développée dans nos villes.

S’en tenir à nos grands principes relève alors, il faut le reconnaître, d’une certaine hypocrisie. Au nom de notre morale et parfaitement conscients que nous ne pouvons rien faire contre ce plus vieux métier du monde, nous préférons fermer les yeux. Et le fléau se propage.
Les partisans de la réouverture des maisons closes ont alors beau jeu de nous affirmer que les bordels sont un « moindre mal », que les filles ne sont plus exposées aux dangers de la rue, qu’elles sont protégées, contrôlées, surveillées et même (voire surtout) cachées à la vue de notre société faussement pudibonde.

Mais le principe du « moindre mal » est toujours redoutable. C’est avec ce même principe que certains peuvent affirmer aujourd’hui qu’il faudrait que les pouvoirs publics légalisent la vente libre de toutes les drogues… afin d’éliminer les trafics et les trafiquants. Le principe du moindre mal c’est toujours capituler devant le mal en question.
En fait, la question est simple : faut-il, au nom de nos grands principes, fermer les yeux et ignorer la réalité, ou faut-il, au nom du moindre mal, se faire complice de l’inadmissible ?

D’ailleurs, attention ! Tout se complique ici encore davantage. Quand on condamne la prostitution au nom des grands principes, on en oublie un. Se pose, en effet, soudain, une question à laquelle on ne s’attendait pas : un être humain a-t-il le droit de louer son propre corps ? Est-il libre de se prostituer volontairement ?

Si l’Etat a parfaitement le droit et le devoir (au nom de la protection de la liberté de chacun) de pourchasser les proxénètes qui imposent, généralement par la violence, leur déchéance à ces filles soumises, s’il doit (au nom de la lutte contre le trafic des êtres humains) pourchasser les hôteliers véreux qui tirent profit de la prostitution, s’il peut même (au nom de la tranquillité des lieux publics) interdire le racolage, à quel titre pourrait-il interdire à une femme (ou à un homme) de « vendre ses charmes », selon l’expression consacrée, dès lors qu’elle est consentante (ou il) et qu’il n’y a pas trouble à l’ordre public ?

Alors ? Eh bien, finalement, il vaut sans doute mieux, comme toujours, être intransigeant sur les principes. Quitte, en effet, à fermer les yeux de temps en temps. Non, il ne faut pas rouvrir les maisons closes ce qui reviendrait à tolérer les maison de tolérance et à donner la bénédiction de la République à la prostitution. Il faut poursuivre la lutte contre le proxénétisme, contre les hôteliers véreux et complices, contre la racolage et refuser le principe du moindre mal qui n’est jamais rien d’autre qu’une forme de capitulation par lâcheté.

Entre l’hypocrisie ou l’abandon des grands principes, mieux vaut choisir la première.
Et tant pis, personne ne connaîtra jamais le nom du parlementaire qui voulait rouvrir les maisons closes…

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