Tous les cavaliers le savent, quand on a été sévèrement désarçonné et qu’on s’est ramassé, il est toujours difficile de remonter sur son cheval.

A l’issue du Conseil des ministres d’aujourd’hui, trois jours après la débâcle des régionales, Nicolas Sarkozy a tenté de faire face à l’adversité et de regrimper sur sa monture. En substance, il nous a déclaré : « J’ai entendu le message des Français mais je garde le cap des réformes car nous n’avons pas d’autre choix ». En clair : vous m’avez donné tort, mais j’ai raison et je continue donc comme avant et comme si de rien n’avait été. Autant dire qu’il a peut-être entendu le murmure de la colère, voire même écouté les doléances de certains mais qu’il n’a rien compris à ce qu’on lui disait, à croire qu’il ne parle plus la même langue que les Français.

Au soir des élections régionales et de la déculottée administrée à l’UMP, on aurait pu s’attendre à du « Grand Sarkozy », avec un superbe numéro de prestidigitateur, des lapins et des perroquets sortant de son chapeau, des dossiers disparaissant comme par miracle et une femme coupée en deux avant de ressusciter. Mais l’artiste a visiblement perdu la main.
Il était évident qu’un grand remaniement gouvernemental s’imposait.

D’abord, pour renvoyer à leurs anciennes amours les ministres dits « d’ouverture » qui rendent fous de rage les électeurs et les élus de l’UMP et qui ont tous -Kouchner, Besson, Bockel, Fadela Amara, Mitterrand- fait preuve d’une totale incompétence, quand ce ne fut pas d’une dangereuse maladresse, dans leurs ministères respectifs. Le cas de Besson est caricatural de ce point de vue.

Ensuite, pour renvoyer à leurs chères études ceux qui, tout membres de l’UMP qu’ils étaient, avaient su, par leur insuffisance, se mettre à dos les catégories socioprofessionnelles dont ils avaient plus ou moins la charge. On pense, bien sûr, à Roselyne Bachelot qui, non contente d’avoir géré d’une manière délirante la crise de la grippe A, a déclenché une véritable révolte dans le corps médical.
Bref, on attendait des têtes nouvelles (et bien faites) pour affronter la seconde moitié du quinquennat avec un esprit de reconquête, sabre au clair et drapeau claquant au vent.

Au lieu de cela, nous avons eu deux départs (dont un volontaire), Darcos et Hirsch et trois arrivées qui ne font rêver personne : un chiraquien, Baroin, un villepiniste, Tron, et un centriste, Daubresse.
On nous affirme que l’entrée de ces trois lascars au gouvernement prouve que Sarkozy a su répondre au malaise de sa majorité. Rien n’est moins sûr. Quant à l’opinion publique, elle a surtout l’impression que Sarkozy s’est acheté, pour pas cher, des renégats qui sont simplement « allés à la soupe ».

Il paraît que le grand remaniement (qui s’impose) aura lieu à l’automne, après l’adoption de la réforme des retraites qu’on prévoit difficile. Sarkozy imagine donc que cette réforme des retraites va « carboniser » Fillon, Woerth, Baroin (qui a accepté le cadeau empoisonné du Budget) et une bonne partie de l’actuel gouvernement et qu’ensuite il pourra partir à l’assaut des présidentielles de 2012, avec une équipe flambant neuve, « vierge », qui n’aura rien à assumer des vingt huit premiers mois du quinquennat. Trouvera-t-il des volontaires ? On en trouve toujours.

Plus spectaculaire que ce mini remaniement : l’abandon de la Taxe Carbone, annoncée dès mardi soir par Fillon aux députés UMP. Elle avait été imaginée pour tenter de séduire les écologistes mais était totalement absurde, économiquement et socialement. C’est ce qu’avait souligné le Conseil constitutionnel en retoquant la première version. Elle était, en plus, politiquement dévastatrice pour l’homme qui avait juré qu’il ferait baisser les prélèvements obligatoires. Les régionales ayant démontré clairement à Sarkozy qu’il n’avait aucune chance de jamais pouvoir récupérer les écologistes, il a compris qu’il était inutile de continuer à se mettre à dos les agriculteurs et les milieux économiques et les ménages.

Bien sûr, il ne renonce pas, bien au contraire, à cette Taxe Carbone (dont il avait juré qu’elle serait imposée dès le 1er janvier…dernier) mais il attend désormais que nos 26 partenaires européens l’approuvent à leur tour (et à l’unanimité) pour la mettre en application. Nous avons donc le temps ! D’autant plus que plusieurs des dits partenaires ont déjà fait savoir, très clairement, qu’ils étaient farouchement hostiles à cette Taxe Carbone. Il n’y a donc plus rien à craindre. D’ailleurs, on ne voit pas pourquoi, à l’heure de la mondialisation et de la concurrence sauvage de tous les pays émergeants, on imposerait une telle taxe aux seuls européens. Il vaudrait sans doute mieux attendre que le monde entier en accepte le principe et l’adopte à son tour. Sarkozy aurait mieux fait de reconnaître que, devant le tollé général provoqué par cette taxe supplémentaire, il y renonçait.

Aujourd’hui, Sarkozy a tenu à s’adresser à la nation. Il entendait sans doute répondre à ce que les électeurs venaient de lui lancer au visage.

Il s’est, d’abord, adressé aux agriculteurs qui vivent depuis quelques mois une crise sans précédent et qui ont ostensiblement déserté le camp sarkozyste lors de ces régionales. Que leur a-t-il dit ? Qu’il était prêt à provoquer « une crise européenne majeure » pour défendre la PAC. Quel agriculteur français pourrait croire, un seul instant, en de telles rodomontades ? Chacun sait, depuis longtemps, que Sarkozy n’impressionne plus nos partenaires européens avec ses menaces et ses moulinets. Il ne les fait plus que sourire.

Puis, il s’est adressé au corps médical et notamment aux médecins de ville qui, eux aussi, l’ont pour le moins boudé dans les urnes. Là, les promesses sont encore plus vagues. On va s’occuper d’eux, promis, juré.
Abordant le problème de la réforme des retraites, il s’est fait plus modeste, répétant que la réforme ne passerait pas « en force ». Il veut le consensus de tous et notamment des syndicats. C’est une bonne idée, sauf que… les syndicats ne veulent pas de la réforme, se refusent énergiquement à un allongement de la durée de cotisations et qu’il y a bien peu de chance qu’ils se mettent à être « raisonnables » devant un pouvoir aussi affaibli. On ne voit pas pourquoi les syndicats joueraient maintenant le jeu avec la droite alors que la gauche est majoritaire dans le pays.
Il y avait quelque chose de pathétique, hier, chez Sarkozy.
A bout d’arguments, il en est revenu tout naturellement à son fonds de commerce : la sécurité. Histoire, bien sûr, de faire un clin d’œil suppliant à tous ceux qui avaient voté pour lui en 2007 et qui s’en étaient retournés chez Le Pen ces derniers jours. Une fois de plus, il nous a affirmé que nous allions voir ce que nous allions voir.

Et, ne sachant sans doute, là encore, plus quoi inventer, il nous a ressorti l’histoire de la burqa.
La burqa, c’est du velours. On peut en rajouter, faire des ronds de jambe et des effets de manche. C’est sans risque. De la bonne démagogie à l’état pur. Si bonne que personne, ni à droite, ni à gauche, ni au centre, ni nulle part n’a jamais osé dire la vérité et faire la moindre objection.
Or, cette affaire est sans doute un peu, voire beaucoup plus compliquée qu’il n’y parait et émettre quelques réserves sur l’interdiction de la burqa n’est pas forcément faire du militantisme en faveur du terrorisme islamiste.

On peut être farouchement hostile aussi bien au port de la burqa qu’à une loi qui l’interdirait.
D’abord, il y a beaucoup trop de lois dans ce pays (nous sommes soumis à plus de 550.000 textes !) qui, pour la plupart, interdisent quelque chose ce qui fait que « le pays de toutes les libertés » est devenu, depuis longtemps, « le pays de tous les interdits ».
« Arrêtez d’emmerder les Français », disait Georges Pompidou qui ajoutait : « il y a beaucoup trop de lois idiotes dans ce pays. Laissez les vivre et vous verrez que çà ira beaucoup mieux ».
Faire une loi de plus pour interdire le port de la burqa aux 2 ou 3.000 femmes qui le portent en France (sur 65 millions d’habitants) est évidemment ridicule.

Ensuite, il ne faut jamais oublier que les interdits suscitent toujours des vocations. Il y a quelques mois, on comptait à peine quelques centaines de femmes portant la burqa. Généralement, c’étaient des Françaises « de souche » ayant épousé des musulmans extrémistes et s’étant converties. Les convertis font toujours du zèle. Depuis qu’on parle tant de la burqa pour la stigmatiser, ses adeptes se sont multipliées. On répond immanquablement par la provocation à une provocation. Or, pour beaucoup de gamines musulmanes, le battage fait autour de la burqa n’est rien d’autre qu’une provocation anti-musulmane. Elles n’auraient jamais eu l’idée de s’affubler d’une burqa, maintenant elles la portent

Ensuite encore, avant de voter une loi, le législateur devrait toujours se demander si elle sera applicable. Que va-t-on faire devant les femmes en burqa ? Leur infliger une amende ? Elles ne la paieront pas. Les jeter en prison ? Nos prisons sont pleines. Les expulser du territoire ? Elles sont bien souvent françaises. Leur arracher leur voile, puis les fouetter et les lapider sur la place publique ?
Et que va-t-on faire des princesses du Golf qui entrent recouvertes de leur burqa dans les magasins de la place Vendôme ou de l’avenue Montaigne ?
Les lois, c’est bien. Mais on les abroge, on les amende, on les oublie et certaines ne durent que le temps d’une législature. Au dessus des lois il y a ce qu’on appelle nos « grands principes » et c’est là que tout se joue.

Sarkozy vient de nous répéter que la burqa est « contraire à la dignité de la femme ». Et le topless ? Et la minijupe ? Chacun a le droit de se faire l’idée qu’il veut de la dignité. Ce n’est pas à la loi de la définir. « Contraire à la liberté de la femme ». Et nos religieuses contemplatives qui sont enfermées à vie dans certains couvents ?
Sarkozy oublie que le premier de tous nos grands principes c’est la liberté. Chacun est libre de croire en ce qu’il veut, de mener sa vie comme il l’entend, à condition, bien sûr, qu’il ne porte pas atteinte à la liberté d’autrui, de s’habiller comme il l’entend, dès lors qu’il n’y a pas attentat à la pudeur. Le curé en soutane, l’Ecossais en kilt, le Juif avec sa kippa, l’Indienne en sari, le Sikh avec son turban, l’Islamiste en burqa.

Disons la vérité : les femmes en burqa posent infiniment moins de problèmes à la société française (dont elles s’excluent d’elles mêmes) que les minarets, que le refus de certaines musulmanes d’être soignées par des hommes dans les hôpitaux publics ou d’aller dans les piscines municipales en même temps que les hommes, que l’exigence de certains musulmans d’avoir désormais une cuisine spécifique dans les cantines, etc. autant d’exigences-provocations devant lesquelles nous nous sommes depuis longtemps inclinés.
En s’en prenant à la burqa au nom de la dignité des femmes, nous nous recouvrons à notre tour d’un voile pudique pour cacher notre inquiétude devant un islam de plus en plus radical en France.

Ce n’est sûrement pas en prenant une loi d’interdiction (liberticide et inapplicable) que nous règlerons nos problèmes d’intégration et instaurerons des relations apaisées avec l’Islam L’expérience sur l’identité nationale lancée bien imprudemment par le même Sarkozy devrait servir de leçon. On ne joue pas impunément avec certains sujets.

Sarkozy s’adressait là encore à ceux qui l’ont abandonné pour rejoindre le Front National. Il y a peu de chances qu’il les ait convaincus et ils ne sont pas au cœur du problème.

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